Par James D. WolfensohnPrésident du Groupe de la Banque Mondiale Montréal, Canada, 8 juin 2004 |
Nous sommes redevables à votre pays notamment pour les orientations données par M. Pearson, au tout début, lorsqu’il a mis l’accent sur l’importance d’avoir comme objectif de développement 0,7% du PIB. Nous avons également noté les contributions du Canada au Sommet de 1971 sur l’environnement et aux sommets suivants auxquels a participé le Premier ministre au Brésil. Je suis suffisamment âgé pour avoir moi-même assisté à ce sommet avec Maurice Strong qui était à l’époque un acteur extrêmement important dans le domaine de l’environnement. Nous sommes également très conscients du rôle de premier plan que joue votre pays dans l’engagement à participer aux négociations commerciales dans lesquelles il défend la libéralisation des échanges commerciaux pour les pays en développement, en termes d’assistance, et en tant que chef de file pendant de nombreuses années, et plus récemment sous Paul Martin. Pourquoi suis-je amené à aborder ce problème en dehors de cette province ? Eh bien, c’est juste parce qu’aujourd’hui, j’en ai bien peur, il est impossible de se cacher derrière un mur, quelle qu’en soit la taille et quelque merveilleux que soit l’environnement local. Je ne saurais citer une meilleure personne que le Premier ministre qui a eu à me citer ; je citerai donc votre Premier ministre national, Paul Martin qui a tenu récemment les propos suivants dans un discours sur l’importance de pays autres que le Canada : « Jadis protégé par les océans, le front s’étend aujourd’hui des rues de Kaboul aux villes des Etats-Unis, des voies ferrées de Madrid aux villes canadiennes. Nos adversaires peuvent se déployer et agir dans les montagnes d’Afghanistan, dans les villes d’Europe, et à l’intérieur de nos propres frontières. Il n’ y a guère de front national. Le conflit ne se passe pas ici et notre approche de la sécurité doit refléter cette réalité ». J’ai commencé à parler sécurité parce que c’est une question qui est actuellement présente dans tous les esprits. En fait, c’est le thème central du débat qui, au sein de la communauté internationale, s’articule autour de la notion même de sécurité, de l’Irak, de l’Afghanistan, du Moyen-Orient, toutes questions qui tendent à s’imposer à la une des journaux et à dominer de nombreux débats nationaux, ainsi que l’octroi de financements et l’implication des personnes versées dans les affaires internationales. La raison pour laquelle j’estime que ce que vous faites à cette conférence est aussi important que ce que nous faisons à la Banque mondiale, tient au fait que l’on s’aperçoit qu’une nouvelle dynamique est concomitamment insufflée si l’on se penche sur les problèmes du terrorisme et ceux de la mondialisation dans une perspective de défense. Et ce raisonnement se présente comme suit : Nous vivons dans un monde autre que celui des 30 millions d’habitants que compte le Canada qui ne représente que 0,5% de la population de la planète. C’est un monde de 6 milliards d’âmes dont les 5 milliards vivent dans les pays en développement. Le milliard restant qui comprend le Canada, détient 80% des revenus mondiaux, et le Canada en tant que tel ne totalise que 3% de ces revenus, avec 0,5% de la population. Sur les 5 milliards de personnes vivant dans les pays en développement et sur un petit pourcentage de la population des pays développés, nous avons plus de 2,3 milliards d’individus qui vivent avec moins de 2 dollars par jour. Un milliard deux millions d’êtres humains disposent de moins d’1 dollar par jour ; 1,5 milliard de personnes n’ont pas accès à l’eau potable ; 2 à 2,5 milliards de personnes n’ont pas accès aux services d’assainissement ; 1,5 milliard d’individus n’ont pas accès à l’électricité ; 2,5 milliards de personnes abattent des arbres pour utiliser la biomasse à des fins culinaires et meurent souvent par asphyxie et d’autres désordres résultant de l’émanation de gaz toxiques dans leurs foyers. Ainsi donc, nous avons un monde qui présentent de nombreuses inégalités. Vous pourriez vous demander pourquoi au Québec ou à Montréal cela pose problème. Nous sommes d’avis que ce genre d’inégalité, cette forme d’instabilité, ne peuvent durer si l’on veut instaurer la stabilité et la paix sur notre planète. Pour l’heure, nous estimons que nous n’avons pas encore obtenus de résultats satisfaisants, mais dans les 20 à 25 prochaines années, la population mondiale comptera 2 autres milliards d’êtres humains. En l’an 2025 ou à une date qui n’en sera pas éloignée, nous n’aurons plus une planète de 6 milliards d’habitants, mais bien de 8 milliards de personnes dont les 7 milliards dans les pays en développement et peut-être une augmentation de 50 millions de personnes seulement dans les pays développés. D’ici à l’an 2050, la situation ne sera guère meilleure pour les 8 milliards d’individus sur une population mondiale de 9 milliards d’êtres humains. A présent, la question est de savoir comment développer un monde de plus en plus instable et caractérisé par davantage d’inégalités et un nombre croissant de personnes sans espoir. Le Premier ministre a eu l’amabilité de me rappeler des propos que j’avais tenus il y a quelque temps et qui demeurent d’actualité. Les gens ont besoin d’espoir. Ce n’est pas qu’un individu qui n’a rien sortira pour tuer des gens, qu’il deviendra un terroriste, mais il y aura davantage de chances d’avoir la paix et la sécurité si ces gens disposent des mêmes biens que vous désirez ici-même. Ils ont besoin de se faire entendre. Leurs femmes n’ont pas envie d’être battues. Ils veulent offrir des chances de réussite à leurs enfants. Ils ont besoin de logements décents. Je suis tout à fait en phase avec le Premier ministre quand il dit qu’ils veulent s’appuyer sur leur culture et de leur histoire. Pour leurs enfants et pour eux mêmes ils veulent des opportunités, ils veulent l’espoir. Les gens qui ont de l’espoir ne prennent pas des armes pour venir vous tuer. Les gens qui ont de l’espoir constituent la base de la croissance économique, sociale, et intellectuelle. En effet, votre conférence ne repose pas seulement sur une motivation économique. Elle vise également la construction d’un monde dans lequel les populations peuvent nourrir l’espoir de lendemains meilleurs. C’est, d’une certaine manière, la plus grande motivation de cette conférence. Hier soir sur le petit écran, j’ai regardé Le Jour J avec une très grande émotion. La participation des Canadiens et des Australiens avec des jeunes de vingt ans qui ont mis leur vie en péril parce qu’ils savaient pourquoi ils le faisaient, et c’était exactement ce qu’ils devaient faire. Ni eux, ni leurs parents, ni leurs familles n’en doutaient. Mais aujourd’hui, ce qui est important, c’est qu’en plus des motivations économiques, vous, Canadiens, et moi—je me considère encore Australien de cœur—fassions preuve de la même naïveté que nous avions manifestée au cours de la seconde guerre mondiale, une naïveté déterminée et pour laquelle nous sommes souvent critiqués quand nous nous rendons à l’étranger ; mais c’est une naïveté qui veut que les valeurs soient importantes et que l’on fasse ces choses non seulement parce qu’elles sont rétribuées, mais parce qu’elles doivent être faites. J’ai réalisé hier soir en regardant la télévision que l’une des grandes forces de ce pays réside dans le fait que le Canada n’a pas un lourd passif dans son histoire. Ce n’est pas un pays dans lequel, comme le disait récemment Paul Martin, les cultures fusionnent pour disparaître. C’est une mosaïque de cultures. C’est un pays qui reconnaît que l’Amérique du Nord britannique a parlé de gouvernance ou de droits des peuples, des attentes et des espoirs des peuples. C’est un pays qui, au fil du temps, avec une évolution quelque peu en dents de scie, est parvenu à s’accommoder de deux cultures et qui, plus récemment, a davantage reconnu les droits des peuples autochtones bien avant, si je puis dire, mon pays d’origine ou mon pays d’adoption. En somme, c’est un pays qui respecte les droits des peuples et l’importance de l’équité en matière de justice sociale. Je voudrais dire qu’il s’agit d’un aspect de votre conférence qui est tout aussi important que les questions que vous abordez dans les domaines des technologies ou des affaires, ou encore de l’économie, parce que le Canada a été et peut encore constituer un modèle pour une grande partie du monde en ce qui concerne les système de valeurs, la moralité et l’éthique, et, si je puis dire, très peu de gens le reconnaissent aujourd’hui pour expliquer sa participation au développement. C’est là un atout dont jouit votre pays. Et, les Canadiens peuvent, je pense, proclamer fièrement que ce pays n’est pas seulement un modèle économique mais également un modèle sur le plan de la cohabitation, du respect mutuel, et des valeurs. En fait, vous avez plus que tout cela. Ce que vous avez fait en matière de développement a été de choisir les domaines dans lesquels vous excellez et dans lesquels je vous encourage à persévérer. Mais avant d’en arriver à ce point, permettez-moi de traiter au moins du domaine économique. Présentement, le volume de vos échanges commerciaux avec les pays en développement est de près de 6%, un taux insuffisant. Du moins, je ne pense pas que cela soit suffisant lorsque, dans cette province, vous dépendez à 85% des Etats-Unis. Si nous regardons vers l’avenir, les pays en développement qui représentent actuellement 18 ou 19% du PIB mondial, atteindront d’ici à l’an 2050 40% du PIB mondial essentiellement sous l’effet de la démographie. Nos estimations peuvent nous porter à croire que d’ici à l’an 2050, nous aurons un PIB mondial non pas de 34 000 à 35 000 milliards de dollars, comme c’est le cas aujourd’hui, mais de 120 000 milliards de dollars, soit plus ou moins une croissance annuelle de 3%. Et les 6000 à 7000 milliards de dollars de PIB des pays en développement passeront à 56 000 milliards de dollars. Et pour le reste du monde, les 24000 milliards qui constituent actuellement le PIB des pays développés, augmenteront à 75000 milliards de dollars. Laissez-moi vous rappeler que pour les pays en développement ces chiffres seront multipliés par 8 voire 9, durant cette même période, tandis qu’au niveau des pays développés ils ne feront que tripler. Ainsi donc, vous vous rapprocherez davantage, en termes de PIB, des 56000 milliards de dollars des pays en développement et des 75000 milliards des pays développés. Tout comme une question économique, ce problème revêt un intérêt pour les personnes présentes dans cette salle et pour ce pays. Le Canada a un avantage considérable. Vous travaillez dans les pays en développement. Vous n’avez, que je sache, jamais colonisé de pays. Je peux bien me tromper. Je dirais plutôt que je ne suis pas au courant. [Eclats de rire] Vous avez essayé avec l’Australie, mais vous n’avez pas réussi. [Eclats de rire] Vous avez établi d’étroites relations dans toutes sortes d’endroits bizarres. Récemment, j’étais en visite de travail de cinq jours en Chine où j’ai rencontré les dirigeants de ce pays. Il n’existe aucun pays au monde qui jouisse d’une meilleure réputation que le Canada en Chine, à la fois en ce qui concerne la pratique médicale avec le premier dirigeant, votre premier ambassadeur, et dans la neutralité dont vous avez fait preuve au moment du changement de gouvernement. Mais je pense que le Canada n’est pas totalement représenté, ou peut-être n’a-t-il pas assez profité de l’avantage de ce marché extraordinaire qui, comme vous le savez, présente 1500 milliards de dollars de plus que le marché canadien. Il y a également les Caraïbes, et plusieurs autres endroits étranges que vous connaissez si bien en Europe centrale, au Royaume Uni, ou ailleurs. Il y a une puissante motivation économique pour le Canada, dotés comme vous l’êtes des connaissances et des technologies dont vous avez discuté ce matin, de ressources naturelles sans compter la question encore évoquée par le Premier ministre, celle de la gouvernance. L’une des choses que Paul Martin a mises en exergue est la contribution potentielle de ce pays, dans le domaine du transfert des connaissances et, en particulier, en particulier en aidant à la construction de capacités au niveau du gouvernement et de ses démembrements. Vous n’ignorez certainement pas que lors du Sommet du Millénaire de nombreux objectifs ont été fixés en matière de développement relatifs à la réduction de la pauvreté, la santé, l’éducation, l’environnement, et aucun d’eux n’a pu être atteint, faute de temps. Au cours des réunions suivantes à Monterrey et à Johannesburg, les parties avaient librement convenu que pour les pays en développement, un certain nombre d’actions devraient être menées. Première priorité, non imposée par la Banque mondiale ou par quelqu’un d’autre, décision prise en toute autonomie : le renforcement de leurs capacités. Deuxième priorité : l’introduction de réformes légales et juridiques pour pouvoir sauvegarder leurs droits. Troisième priorité : la mise en place de mécanismes de financement transparents et adéquats. Et, quatrième priorité : la lutte contre la corruption. Ce pays a démontré de grandes capacités de formation. Avec l’appui de mes collègues de l’Institut de la Banque mondiale et grâce à de multiples apports de ce pays, nous assurons d’ores et déjà une formation sur le tas mais évoluons vers la formation à distance, un sujet dans lequel ce pays justifie d’une longue et enrichissante tradition. Dans cette ville, nous travaillons dans le domaine médical et l’administration publique. « Appuyons le domaine de la gouvernance. Abordons les questions non-financières. Passons les structures en revue », propose le gouvernement local. Vous avez donc, pour un pays de cette taille, des capacités énormes et disproportionnées en termes d’interventions. En fait, dans le cas du Sri Lanka, en ce moment, ils se sont tournés vers vous pour des conseils parce qu’il se pose des problèmes dans leur société multiculturelle, et vous justifiez d’une expérience dans la mise en place d’un système fédéral qui reflète les différences au sein d’une société multiculturelle, et vous contribuez au renforcement de la gouvernance dans ces domaines. Que ce soit dans le secteur la bonne gouvernance ou dans celui SIDA où vous exercez un rôle de chef de file par la mise à disposition 160 millions de dollars dont notamment 100 millions destinés à l’Initiative SIDA, appelée aussi « 3 par 5 », pour le traitement de trois millions de personnes contre le SIDA d’ici à l’an 2005, actuellement sur les six millions de personnes qui ont besoin de médicaments anti-rétroviraux, trois millions seulement en bénéficient. Qu’il s’agisse de la législation qui a été adoptée dans ce pays pour la disponibilité de médicaments à faibles coûts, les médicaments génériques qui peuvent être produits dans ce pays. Que ce soit en matière d’éducation, domaine dans lequel vous appuyez la Tanzanie et le Mozambique dans le cadre de l’initiative fast track pour assurer une éducation à tous les enfants. Qu’il s’agisse du domaine des énergies renouvelables où vous avez acquis une grande expérience en plus des sources d’énergie traditionnelles, et enfin, de la contribution de la société civile. Je pourrais, avec votre permission, parler également de la jeunesse, car vous avez créé le « Youth Corps » qui vous place actuellement en première ligne des initiatives de travail avec les jeunes du monde entier qui représentent 2,8 milliards de personnes de moins de 24 ans sur les 6 milliards qu’en compte la planète, dont 1,5 milliard âgés de moins de 15 ans. Il y a deux ans, lorsque j’ai rencontré des groupes de jeunes, au cours de mes premières consultations, et que je leur a parlé de leur rôle futur, ils m’ont répondu : « M. Wolfensohn, nous n’appartenons pas au futur, nous appartenons à l’instant présent ». Et au Canada, l’instant présent ce sont le « Youth Corps » et les jeunes gens qui peuvent avoir une influence remarquable, en mettant l’accent sur le prochain niveau de dirigeants. A mon avis, il existe littéralement des douzaines de domaines où ce pays peut jouer un rôle primordial qui ne serait pas basé sur le taux de 0,5% de la population mondiale ou les 3% du PIB, mais un rôle fondé sur quelque chose de plus important. Oui, vous pouvez faire valoir vos propres intérêts ; oui, vous pouvez arguer du fait que c’est une ultime mesure de sécurité ; et oui, vous pouvez en faire un argument économique. Mais l’argument qui, à mon avis, devrait donner le ton à votre conférence outre les sujets remarquables qui sont prévus pour les tout prochains jours, est le rêve pour le Canada. C’est de croire au Canada. Il ne s’agit pas seulement de croire au Québec. C’est croire que vous avez la responsabilité, en tant que citoyens du monde, de permettre aux autres de partager le bonheur de cette société multiculturelle. Si nous ne le faisons pas, il n’y aura pas de paix, et vous ne connaîtrez pas la paix au Québec. Mais, vous avez une possibilité unique d’œuvrer pour un monde de paix et de stabilité. Et je pense que cette conférence qui a connu des succès retentissants au fil des ans et qui voit la participation du secteur privé, de la société civile, du gouvernement, et de tous les secteurs de la société, devrait lancer un véritable message de confiance pour dire que vous avez les connaissances, les ressources, l’expérience, mais surtout la force morale et la conviction que le développement est ce qu’il faudrait. Ce n’est qu’alors que vous pourrez véritablement constituer un modèle pour le monde. Je vous remercie de votre attention. |