10 janvier 2005—La réponse internationale au tsunami a montré une générosité jusqu'ici inégalée. La couverture que les médias de tous les pays ont donnée à l'évènement a joué un rôle capital dans le déclenchement de cette aide massive.
Malheureusement, les gens qui vivent dans les pays les plus fragiles du monde, dont beaucoup souffrent des conséquences de guerres civiles, ne font pas souvent la une des médias et leurs circonstances désespérées restent trop souvent ignorées des grands flux d'aide internationaux.
Alors que tous les peuples du monde ont ouvert leurs cœurs aux personnes touchées par cette catastrophe naturelle, on leur demande maintenant de ne pas oublier ces autres catastrophes, peut être moins destructives mais dues à l'homme, qui affligent les états fragiles partout dans le monde.
Cette incapacité du monde d'aider avec la vigueur voulue les états fragiles perpétue la pauvreté et risque de créer de nouvelles menaces en matière de sécurité. C'est ce que dit Paul Collier, Professeur d'économie et directeur du Center for Study of African Economies à l'Université d'Oxford, en Angleterre.
Selon le professeur Collier, les états fragiles, c'est-à-dire ceux dont les institutions ne peuvent ou ne veulent pas fournir des services sociaux essentiels aux populations pauvres, offrent une terre fertile pour le terrorisme qui menace la sécurité à l'échelle mondiale.
Son commentaire précède de peu l'ouverture d'un forum de très haut niveau organisé à Londres les 13 et 14 janvier, dont l'objectif est d'arriver à un consensus sur la meilleure façon de prendre en compte les états les plus fragiles du monde.
Ce forum mondial sera accueilli à Londres par le Department for International Development (Dfid) (a), l'organe officiel d'assistance du Royaume-Uni. Il a été organisé par le Comité d'assistance au développement de l'Organisation de coopération et de développement économique, la Commission européenne, le Programme des Nations Unies pour le développement et la Banque mondiale.
Il rassemble non seulement les principaux responsables de politiques de ces différentes organisations, mais également des ministres, des cadres de haut niveau des gouvernements et les principaux cadres universitaires dans ce domaine. Le défi central de la pauvreté
Les états fragiles abritent environ 500 millions de personnes parmi les plus pauvres du monde.
Richard Manning, le président du Comité d'assistance au développement de l'OCDE, estime qu'un tiers de personnes qui vivent dans un état de pauvreté absolue habite dans les états fragiles.
« Ces états représentent un énorme défi en termes de réalisation des Objectifs de développement pour le millénaire (cibles internationales en matière de santé et d'éducation qu'il faut atteindre d'ici l'an 2015) et ont un impact majeur sur la sécurité à la fois au niveau régional et mondial. Il faut que la communauté des bailleurs de fonds maintienne son niveau d'engagement financier et améliore l'efficacité de son aide dans ces environnements particulièrement difficiles, » dit-il.
Sécurité et Développement
Toutes les organisations qui participent à ce forum reconnaissent les implications des états fragiles pour la sécurité mondiale. Il est donc d'autant plus impératif pour les agences de développement de trouver des moyens efficaces pour maintenir leur engagement vis-à-vis de ces pays, même si leurs institutions et leurs politiques sont des plus faibles.
Stefano Manservisi, Directeur général pour le développement de la Commission européenne estime que la sécurité et le développement sont complémentaires l'un de l'autre. Le principal défi aujourd'hui est de réaliser de façon beaucoup plus efficace la connexion entre les programmes de sécurité et ceux de développement.
« Les bailleurs de fonds ne peuvent pas se permettre d'attendre que ces pays reviennent sur le droit chemin, » dit-il. Le fait d'attendre, ajoute-t-il, ne fera qu'isoler davantage ces états en faillite et augmenter les risques d'un effondrement institutionnel et d'une expansion de la pauvreté, de l'extrémisme et du terrorisme.
Ces préoccupations sont aussi celles du Directeur général du groupe de la Banque mondiale, M. Shengman Zhang. Il partage ces mêmes raisons pour que se maintienne l'engagement des bailleurs de fonds vis-à-vis des états fragiles.
« Le monde ne peut pas se permettre d'avoir des territoires qui sont soit marginalisés, soit laissés pour compte dans l'effort général visant à améliorer la prospérité de tous. Nous ne pouvons pas nous permettre d'avoir un tel déséquilibre en matière de développement, c'est-à-dire une situation où certains pays acquièrent stabilité et prospérité tandis que leurs voisins restent prisonniers d'un cercle vicieux de pauvreté et de conflits, » dit Zhang.
Pour aborder les liens essentiels entre sécurité et développement, la conférence commencera par une discussion sur la façon la plus diplomatique de lier sécurité et efforts d'assistance pour aider ces pays à revenir dans la voie du développement.
Effet de voisinage
Le Professeur Collier affirme également que les bailleurs de fonds doivent maintenir leurs engagements vis-à-vis des états fragiles pour des raisons économiques : sa recherche montre en effet que la croissance d'un pays se ralentira considérablement s'il a pour voisin un état dit fragile ».
Mme Sarah Cliffe est la coordinatrice de l'unité LICUS de la Banque mondiale. Le LICUS est l'acronyme anglais de Low Income Country Under Stress, c'est-à-dire pays à faible revenu et en difficulté, et désigne l'initiative de la Banque mondiale en faveur des états fragiles. Elle souligne que la faiblesse des institutions dans les états fragiles peut avoir des retombées pour leurs voisins.
« Nous avons observé cet effet de contamination l'année passée avec un retour de la poliomyélite en Afrique de l'Ouest à cause de la faiblesse des programmes de santé de certains pays de la région. Nous voyons également les conflits se propager d'un pays à l'autre, avec même des incidences au plan international, » dit-elle.
Efficacité de l'aide
Le forum précisera également la notion d'efficacité de l'aide en s'appuyant sur une nouvelle étude par la Banque mondiale. Cette étude démontre qu'un manque de cohérence dans le temps de l'assistance, avec alternance d'ouverture et de fermeture des « robinets de l'aide », est précisément ce qu'il faut éviter si l'on veut atteindre les résultats recherchés par les bailleurs de fonds.
Ce forum de deux jours va donc avoir pour objectif de rouvrir « les robinets de l'aide » et de les maintenir ouverts.
« Ce forum est également un moyen pour les bailleurs de fonds de se réunir et de voir ensemble si la façon dont on aborde ces pays est véritablement la meilleure si on veut les aider, » dit Cliffe.
« Nous savons qu'aider ces pays est difficile. Il faut en effet que les efforts de changement aient pour point de départ des réformes nationales. Néanmoins, il faut que les bailleurs de fonds fassent preuve de stabilité dans leur assistance et s'assurent que cette dernière prenne en compte les réalités politiques locales, de façon à ne pas interrompre des programmes qui sont essentiels pour maintenir les populations en vie ou pour donner une chance à des efforts fragiles de réforme, » dit-elle.
Leçons apprises
Ce forum de deux jours écourtera les expériences directes de ceux qui travaillent au développement des états fragiles.
Cette année a été le témoin de bons exemples d'une coopération très étroite en matière d'assistance pour aider des transitions fragiles au Libéria, au Soudan, au Haïti, au Timor Leste et en République Centrafricaine, selon Mme Cliffe. En particulier, la Banque, les Nations Unies et les autres bailleurs de fonds ont travaillé avec les contreparties nationales dans ces différents pays pour lier de façon beaucoup plus étroite les transitions en matière de politique et de sécurité à la reconstruction économique et sociale. Les orateurs de cette conférence comprennent des ministres, des cadres supérieurs du gouvernement et des leaders de la société civile en provenance de l'Afghanistan, du Libéria, du Timor, de la Sierra Léone, du Nigeria, du Soudan, de la République Démocratique du Congo et des Îles Salomon.
Mme Cliffe ajoute également que les leçons apprises des travaux entrepris auprès des états fragiles qui ont souffert de conflits aideront la Banque à apporter un aide aux pays qui ont été dévastés par le tsunami.
« Bien que les états fragiles sont le résultat d'une catastrophe due à l'homme et que le tsunami est une catastrophe naturelle, il y a néanmoins des leçons que nous pouvons tirer de notre expérience dans les états fragiles pour aider à mieux répondre au tsunami, » dit Mme Cliffe.
Ceux-ci comprennent une coordination rapide des bailleurs de fonds, de façon à assurer une transition effective entre les efforts de secours d'urgence qui ont lieu à l'heure actuelle et les efforts visant à la reconstruction.
Elle ajoute que le succès de la Banque dans son travail avec les communautés locales dans des régions comme la Somalie, un pays où il n'y a plus eu de gouvernement depuis de nombreuses années, mais également dans de nombreux programmes de pays non-LICUS comme le Programme de développement du Kecamatan en Indonésie, pourra servir à mieux organiser les efforts immédiats de reconstruction et de secours. Par exemple, les populations locales servies par un projet de développement communautaire parrainé par la Banque à Aceh aident aujourd'hui l'équipe qui effectue un relevé des besoins dans la région.
« Et, comme par hasard, les zones les plus touchées par le tsunami, c'est-à-dire Aceh et le Nord-Est du Sri Lanka, sont aussi deux zones qui depuis longtemps sont le théâtre de conflits très graves. La Banque veillera à ce que sa réponse prenne en considération la dynamique du conflit dans ces régions, » dit Mme Cliffe.
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