ChargĂ© de rĂ©pondre au besoin dâinformation sur la reconstruction Ă Atjeh, Ceureumen est en quelque sorte, de par sa libertĂ© de ton, un porte-voix pour les pauvres face aux autoritĂ©s et aux organismes dâaide. Cet hebdomadaire, publiĂ© Ă titre de supplĂ©ment au quotidien le plus lu de la rĂ©gion, est dĂ©sormais une source dâinformation majeure sur le processus de reconstruction. En atjehnais, « ceureumen » veut dire miroir. Le journal bĂ©nĂ©ficie de lâappui du MĂ©canisme dâaide Ă la dĂ©centralisation, qui est administrĂ© par la Banque mondiale.  La rĂ©union de rĂ©daction hebdomadaire de Ceureumen bat son plein. « Lâarticle de une du prochain numĂ©ro devrait ĂȘtre centrĂ© sur les Ăźles qui entourent Atjeh », lance Asri Zaidir, un reporter, en guise de suggestion. « Elles sont les oubliĂ©es de la reconstruction : des Ăźles isolĂ©es comme Pulau Bunta comptent 420 familles qui ont Ă©tĂ© touchĂ©es par le tsunami et est-ce quâelles ont seulement reçu une aide ? »  Les autres participants ne sont pas chauds Ă lâidĂ©e dâenvoyer quelquâun sur place, compte tenu des difficultĂ©s dâaccĂšs liĂ©es au fait que le tsunami a totalement modifiĂ© le profil du littoral. En plus de cela, il nây a plus que quatre jours pour boucler la prochaine Ă©dition.  « Jâai peur des grosses vagues », dit un autre reporter, Maimun Saleh, en faisant mine dâavoir peur. Les deux journalistes ont pourtant sillonnĂ© Atjeh en long et en large, contribuant ainsi Ă la rĂ©putation dont jouit le journal pour lâoriginalitĂ© et la diversitĂ© de ses articles.  « Le problĂšme quâil y a Ă atteindre ces zones isolĂ©es fait justement partie de lâhistoire », rĂ©plique David Case, journaliste aux magazines Rolling Stone et National Geographic Adventure qui sert de conseiller auprĂšs de la rĂ©daction, envoyĂ© sur place par le Centre international des journalistes basĂ© Ă Washington. Durant son sĂ©jour de trois mois Ă Atjeh, il espĂšre contribuer Ă donner du mordant Ă la couverture de lâhebdomadaire, mĂȘme sâil est Ă©vident que celui-ci nâest pas entre les mains de nĂ©ophytes â comme en tĂ©moigne le fait que son Ă©quipe rĂ©dactionnelle a dispensĂ© en septembre dernier une formation Ă un groupe dâĂ©tudiants faisant office de correspondants au niveau de la rĂ©gion.  « Dans la plupart des rĂ©unions que jâai, les gens mentionnent le journal », note David Case. Signe du succĂšs croissant du journal, certains revendeurs commencent Ă faire payer pour cette publication, alors quâelle est censĂ©e ĂȘtre un supplĂ©ment gratuit.  Le financement du journal est assurĂ© par le MĂ©canisme dâaide Ă la dĂ©centralisation, un fonds alimentĂ© par plusieurs donateurs comme la Banque asiatique de dĂ©veloppement (BAD), le MinistĂšre britannique du dĂ©veloppement international (DFID), le Programme des Nations Unies pour le dĂ©veloppement (PNUD), la Banque mondiale et le Gouvernement nĂ©erlandais, et son dĂ©veloppement a Ă©tĂ© encadrĂ© de prĂšs par Amy Sim, une consultante de la Banque mondiale Ă Atjeh spĂ©cialisĂ©e dans la communication.  Ceureumen a Ă©tĂ© lancĂ© il y a quatre mois sous forme de supplĂ©ment bi-hebdomadaire du principal quotidien dâAtjeh, Serambi Indonesia. Sa rĂ©dactrice en chef, Nani Afrida, raconte : « Je ne voulais pas Ă©crire juste pour les Ă©trangers ou les classes privilĂ©giĂ©es qui parlent anglais. Ce sont les pauvres qui ont le plus souffert du tsunami, et je voulais leur fournir lâinformation et la possibilitĂ© dâexprimer leurs prĂ©occupations ».  ĂgĂ©e de 30 ans, Nani Afrida, qui est Ă©galement correspondante Ă Atjeh pour lâinfluent quotidien The Jakarta Post, cache un tempĂ©rament dynamique sous ses dehors calmes et le voile islamique dont elle couvre sa tĂȘte. Ayant grandi Ă Atjeh, elle y est revenue pour couvrir les Ă©vĂ©nements qui ont marquĂ© les difficiles annĂ©es du conflit, alors quâelle aurait pu mener une carriĂšre plus lucrative Ă Jakarta. « Câest bien plus facile dâĂȘtre reporter », admet-elle. « Comme rĂ©dactrice, câest moi qui suis responsable de tout dans ce journal. Heureusement, il nây a aucune pression extĂ©rieure et, jusquâici, on a pu travailler sans ingĂ©rences. »  Lâeffort de diffusion entrepris par Ceureumen auprĂšs de la population ne se limite pas au seul journal : son Ă©quipe rĂ©dactionnelle collabore Ă©galement avec Internews, organisation non gouvernementale (ONG) internationale spĂ©cialisĂ©e dans la couverture du dĂ©veloppement et des questions humanitaires. Elle a ainsi produit une Ă©mission pĂ©riodique sur la reconstruction intitulĂ©e Peunegah Aceh, qui a Ă©tĂ© diffusĂ©e dans lâensemble de la rĂ©gion. Toutes les deux semaines, un crĂ©neau de 20 minutes Ă©tait consacrĂ© Ă Ceureumen sous la forme dâun dĂ©bat Ă bĂątons rompus sur le dernier article publiĂ© Ă la une du journal. LâĂ©mission a depuis disparu de lâantenne mais, sous la pression de lâopinion, va y faire son retour dâici peu.  Le journal a traitĂ© jusquâici de sujets tels que les projets de construction, les activitĂ©s des ONG et les allĂ©gations de corruption. Chacun de ses numĂ©ros se concentre sur un aspect diffĂ©rent du processus de reconstruction.  « à mon avis, le gros sujet pour nous cette semaine est le concert pour la paix », estime Hotli Simanjuntak, photographe du journal. « Câest une chose nouvelle pour Atjeh ; aucun dâentre nous ne peut se souvenir dâune Ă©poque oĂč on pouvait avoir un concert le soir, ou bien un feu dâartifice, et circuler dans les rues Ă la nuit tombĂ©e. Câest quelque chose de nouveau pour toute une gĂ©nĂ©ration dâAtjehnais. »  Hotli Simanjuntak a commencĂ© sa carriĂšre comme photographe spĂ©cialisĂ© dans les mariages et sâest formĂ© tout seul au photojournalisme. InterrogĂ© sur le sujet quâil avait eu le plus de mal Ă couvrir, il rĂ©pond : « Prendre des photos des combattants durant le conflit Ă Atjeh ».  LâĂ©quipe rĂ©dactionnelle sâaccorde Ă dire que son Ă©dition la plus marquante a Ă©tĂ© le numĂ©ro spĂ©cial consacrĂ© Ă la paix (damai, dans la langue locale), mais ce sont les lancinantes images de violence que Hotli Simanjuntak garde le plus en tĂȘte :  « Je revois cette image dâune vieille dame sur une civiĂšre : elle est en train de mourir et les combats font rage des deux cĂŽtĂ©s. On nâa rien pu faire pour lâĂ©vacuer⊠La plupart de mes images ont trait aux gens et Ă leurs souffrances, on dirait. Les seules qui soient joyeuses sont celles de la fĂȘte dâIdul Fitri. »  Mais les choses changent peu Ă peu, et il est question au sein de la rĂ©daction de faire plus de place Ă la paix par rapport Ă la reconstruction. Cela soulĂšve la question dâune nouvelle maquette, un domaine du ressort dâun autre employĂ© plein de talent : Mahdi Abdullah, un peintre de renom qui a exposĂ© ses toiles sur le tsunami au Japon aussi bien quâĂ Kuala Lumpur, assure la mise en page de lâhebdomadaire alors quâil pourrait tirer bien plus de la vente de ses tableaux, qui sont prisĂ©s dâun grand nombre de collectionneurs parmi lesquels le Gouverneur dâAtjeh, Azwar Abubakar.  Pour lâinstant, lâĂ©quipe de rĂ©daction a chargĂ© David Case de revenir sur le dernier numĂ©ro pour dire ce qui pourrait ĂȘtre fait selon lui pour amĂ©liorer les articles. Mais le dernier mot revient Ă Nani Afrida lorsquâil est question du numĂ©ro anniversaire du journal : « Les gens ont besoin de ce journal », dit-elle en souriant Ă cette perspective, « et on va leur fournir plus dâinformations sur les deux sujets qui les prĂ©occupent le plus : le logement et le processus de paix. » |