En janvier 2005, Chulie Kirtisinghe De Silva a trouvĂ© du rĂ©confort Ă consigner ses souvenirs du 26 dĂ©cembre prĂ©cĂ©dent, le jour oĂč la mer nourriciĂšre a soudainement pillĂ© sa famille et son pays. Il lui a fallu bien plus de temps pour trouver le courage de partager ce rĂ©cit, et encore avec trĂšs peu de gens dans un premier temps. Ce nâest quâun rĂ©cit parmi bien dâautres, assurĂ©ment, mais un certain esprit figure en filigrane de ce dĂ©licat souvenir de famille : celui dâun lieu et dâun lien de nature Ă transcender, tout en nous aidant Ă honorer, la multitude de rĂ©cits qui ont Ă©tĂ© faits de cette terrible journĂ©e oĂč la mer sâest transformĂ©e. Aussi loin que je me souvienne, jâai parlĂ© Ă la mer. DerriĂšre notre maison ancestrale de Hikkaduwa, sur la cĂŽte sud-ouest de Sri Lanka, la mer Ă©tait mon amie : elle mâĂ©coutait, me calmait, me fascinait. Ă la fin des vacances scolaires, quand tout le monde Ă©tait prĂȘt Ă retourner Ă la maison de ma grand-mĂšre pour la rentrĂ©e des classes et tout le monde sâĂ©tait entassĂ© dans la voiture, je demandais toujours un moment de plus pour aller dire un dernier au revoir Ă la mer. En courant, je retournais sur la plage, chaussures Ă la main, pour toucher une derniĂšre fois le sable et respirer une derniĂšre fois lâocĂ©an. Mon pĂšre et ma famille me laissaient volontiers perpĂ©tuer ce rituel. Une semaine aprĂšs le tsunami, je suis retournĂ©e une nouvelle fois parler Ă la mer. Jâai dĂ» passer Ă travers la station de plongĂ©e de Poseidan mitoyenne pour accĂ©der Ă lâarriĂšre de la maison qui donne juste sur la plage. Tel un enfant, je voulais demander Ă la mer pourquoi elle sâĂ©tait transformĂ©e en monstre pour dĂ©vorer mon frĂšre, Prasanna. Il Ă©tait le seul de sa gĂ©nĂ©ration Ă ĂȘtre nĂ© dans la maison mĂȘme. Jâai toujours considĂ©rĂ© avec fiertĂ© le fait dâĂȘtre nĂ©e Ă Hikkaduwa, mais Prasanna Ă©tait le vĂ©ritable fils de la maison de Hikkaduwa, cette maison dont les murs se sâont refermĂ©s sur lui dans ses derniers moments. VoilĂ prĂšs de 100 ans que mon grand-pĂšre avait bĂąti cette maison, quâil avait baptisĂ©e Siri Niwasa (Maison gracieuse). Mon pĂšre en hĂ©rita et lâappela La maison sur la mer. Debout Ă lâextĂ©rieur des dĂ©combres, ce jour-lĂ , je maudissais la mer. Une de mes sandales noires Ă talon haut reposait en Ă©quilibre instable sur un bloc de parpaing cassĂ©. Deux Ă©trangĂšres replĂštes dâĂąge moyen se drapaient dans leur serviette de plage. La clĂŽture de branches de canneliers nâĂ©tait plus lĂ , et les cocotiers que mon pĂšre avait mis tant dâamour Ă planter Ă©taient dĂ©nudĂ©s jusquâĂ la racine. La mer embrassait la plage de ses vagues plus douces que jamais, mais elle nâavait pas de rĂ©ponse pour moi. Ce week-end de « Boxing Day » Ă©tait comme tant dâautres que jâavais passĂ©s Ă Hikkaduwa. OĂč que nous ayons sĂ©journĂ©, en Angleterre, en Malaisie, au BrunĂ©i, en Australie, cette maison a toujours eu une trĂšs forte attraction pour nous tous. Lorsque je suis allĂ©e pour la premiĂšre fois en Angleterre, jâavais pour habitude dâĂ©crire Ă mon pĂšre trois fois par semaine ; la chaleur et lâamour dont dĂ©bordait cette maison me manquaient. Je rĂȘvais de la mer, des cocotiers, de ces moments passĂ©s allongĂ©e dans la chambre de derriĂšre, grignotant des morceaux de hakuru, ces dĂ©licieuses petites douceurs Ă base de sucre de palme. Un jour oĂč jâai tardĂ© Ă rĂ©pondre Ă une de ses lettres, mon pĂšre mâa grondĂ©e : Ce compte sera bientĂŽt fermĂ©, mâa-t-il Ă©crit, et tout ce que tu auras alors, ce seront des souvenirs â les cendres de nos pensĂ©es. JâĂ©tais trĂšs fatiguĂ©e aprĂšs une lourde semaine de travail en cette fin dâannĂ©e, mais tout ce que je voulais, câĂ©tait retourner Ă Hikkaduwa, faire un peu de lecture comme avant, marcher sur la plage, parler Ă mon amie la mer. Hikkaduwa Ă©tait toute parĂ©e pour cĂ©lĂ©brer NoĂ«l ; la musique disco se mĂȘlait aux rires, des pĂ©tards explosaient de temps Ă autre. La nuit Ă©tait humide et lourde, et aucune brise ne caressait les cocotiers. Je me suis appuyĂ©e sur la clĂŽture en canneliers et ai observĂ© le reflet argent de la lune dans les vagues. Jâai entendu mon neveu de 13 ans, Mathisha, dire Ă ma belle-sĆur : rĂ©veille-moi Ă 6 heures, je veux aller courir. Je lui ai lancĂ© : eh, prĂ©viens-moi aussi, jâirai avec toi.  | | Sri Lanka, Photo © Chulie Kirtisinghe De Silva, Banque mondiale |
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Le lendemain matin, il a couru et jâai marchĂ©, son fidĂšle chien Lassie gambadant devant nous comme Ă lâhabitude. La mer Ă©tait calme, le rĂ©cif exposĂ©, le ciel bleu striĂ© de rose. Nous avons Ă©changĂ© les bonjours dâusage avec dâautres coureurs matinaux. Des Ă©coliers sâĂ©chauffaient pour leur leçon de natation et jâai souri en les voyant faire leurs exercices, leurs petits visages tendus par la concentration. Je me suis arrĂȘtĂ©e au stand de chapeaux de paille et jâai bavardĂ© avec un garçon au physique Ă©lancĂ© pendant quâil installait les chapeaux. Jâai Ă©tĂ© heureuse de voir mon amie dâenfance, Laleeni, dans son jardin. On a bavardĂ© ensemble, dâun cĂŽtĂ© et de lâautre de sa clĂŽture, comme on le faisait toutes ces annĂ©es de notre enfance, et on a parlĂ© de se retrouver le jour de lâan, quand sa sĆur Vajira â ma demoiselle dâhonneur â arriverait Ă Sri Lanka. Câest peut-ĂȘtre curieux pour quelquâun qui a lâhabitude de parler Ă la mer, mais je nâai jamais appris Ă nager comme il faut. Ce jour-lĂ , encore une fois, je barbotais au bord du rivage, agrĂ©ablement surprise de la tempĂ©rature plutĂŽt chaude de lâeau. Mon frĂšre Ă©tait tout fier de recevoir chez nous, ce week-end, lâaĂźnĂ© de nos neveux, Kanishka, et ses camarades de la facultĂ© de droit de lâUniversitĂ© de Colombo. Jâai regardĂ© les juristes en herbe jouer au cricket sur la plage â pas encore des hommes, juste une bande de garçons nâayant pas encore Ă subir trop lourdement sur leurs Ă©paules les charges de lâexistence. Me laissant flotter paresseusement Ă la surface de lâeau, jâobservais tendrement notre maison derriĂšre les cocotiers, mon frĂšre Prasanna assis dans le fauteuil dâosier, lisant les journaux dominicaux, ma belle-sĆur allant et venant, servant du thĂ© aux garçons. Je pensais Ă quel point nous avions de la chance de pouvoir profiter de cette maison. La mer montait trop vite ; les petites vagues commençaient Ă grossir â bizarre, ça ne devrait pas ĂȘtre le cas, je me suis dit sans plus y penser en sortant de lâeau pour aller me rincer sous la douche. Au moment oĂč je sortais de ma chambre, Prasanna mâa demandĂ© : Akka (ma sĆur), quand est-ce que tu pars ? Donne-moi les clĂ©s de ta voiture, je vais la laver. CâĂ©tait un autre rituel : chaque fois que je venais passer le week-end, Prasanna, un passionnĂ© dâautomobiles, me lavait ma voiture. Je lui ai rĂ©pondu que je partais aprĂšs le dĂ©jeuner, et il mâa dit que les journaux dominicaux en anglais Ă©taient dans la maison principale. Il est alors retournĂ© lire son journal prĂ©fĂ©rĂ©, Sinhala Lakbima, sur la vĂ©randa de la villa. SituĂ©e derriĂšre la maison principale, celle-ci avait une seule chambre et Ă©tait juste en bordure de mer. Aux temps glorieux de notre maison dâHikkaduwa, elle servait de remise ; on y empilait les noix de coco et le bois de cannelier. Ă prĂ©sent, câĂ©tait le lieu de rĂ©union prĂ©fĂ©rĂ© oĂč tout le monde se retrouvait autour dâun verre au coucher du soleil, avec vue imprenable sur lâhorizon. AprĂšs avoir lu les journaux dans la kotu midula, la cour intĂ©rieure qui est le propre de beaucoup de vieilles maisons, je suis allĂ©e Ă la cuisine. Amma, ma mĂšre, est une femme farouchement indĂ©pendante qui est connue pour ses talents culinaires. Non seulement elle faisait toute sa cuisine toute seule, mais elle avait pour habitude de prĂ©parer et dâemballer pour moi suffisamment de curries pour me tenir deux semaines Ă Colombo. Tout en bavardant avec elle, je picorais son ambul thiyal accompagnĂ© de stringhoppers, un curry de poisson qui est la spĂ©cialitĂ© du sud du pays. Elle me racontait ses souvenirs du temps oĂč, jeune mariĂ©e, elle a dĂ©couvert la maison, voici prĂšs de 60 ans. Ă 96 ans, la maison donnait bien quelques signes de fatigue ici et lĂ , mais restait pleine de charmes ; de mĂȘme pour ma mĂšre, le visage un peu plus marquĂ© par les rides, mais toujours gracieuse et charmante Ă 82 ans. Ma belle-sĆur, Padmini, avait envoyĂ© un plat de riz cuit au lait de coco, le kiribath, ce que nous  | Façade de la maison. Photo © Chulie De Silva. |
|  | avons de plus proche du risotto. PrĂ©parĂ© pour les grandes occasions, câest un plat adorĂ© de tout le monde. AprĂšs mâen ĂȘtre servi une part, je suis allĂ©e Ă sa recherche pour demander oĂč Ă©tait le lunu miris, prĂ©paration trĂšs Ă©picĂ©e aux oignons et aux piments qui accompagne traditionnellement ce plat de riz. Il devait ĂȘtre Ă peu prĂšs 9 heures 20. En passant prĂšs de la vĂ©randa de derriĂšre oĂč je prends normalement mes repas, jâai remarquĂ© que je nâavais pas fermĂ© la porte de ma chambre donnant dans la salle de bains. Jâai eu un moment dâhĂ©sitation, pensant aller la fermer. Ăa peut attendre, jâai fini par me dire. De retour dans la cuisine, jâavais Ă peine posĂ© mon assiette que mon jeune frĂšre, Pradeep, sâest exclamĂ© : Vite, emmĂšne Amma, la mer arrive. Dans le mĂȘme instant, je mâapprĂȘtais Ă demander, Quel est ce bruit ? Mais je ne crois pas avoir eu le temps de finir ma phrase. Kanishka, le plus ĂągĂ© de mes neveux et deux de ses amis Ă©taient lĂ et on essayait tous de convaincre ma mĂšre de bouger. Aucun dâentre nous nâĂ©tait prĂȘt Ă faire face au torrent dâeau Ă©norme et terrifiant qui sâest abattu sur nous au moment oĂč on commençait juste Ă bouger. Nous avons Ă©tĂ© renversĂ©s, poussĂ©s et propulsĂ©s par une force incroyable. On a rĂ©agi de façon instinctive. Les garçons ont soulevĂ© ma mĂšre ; ils la tenaient au dessus de lâeau et nageaient avec elle. DâĂ©normes blocs de bĂ©ton, dĂ©logĂ©s par la pression, dĂ©boulaient vers nous mais nous ont Ă©vitĂ©s par miracle. Ma mĂšre criait : Quâest-ce qui se passe, quâest-ce qui se passe ? Une grande conduite a Ă©clatĂ© ? Moi, je me suis juste laissĂ©e porter â impossible de lutter contre un phĂ©nomĂšne dâune telle intensitĂ©. Mais ma tĂȘte Ă©tait un tourbillon aussi effrĂ©nĂ© que le torrent dâeau â des sentiments dĂ©cousus, les souvenirs dâune session de formation au leadership quâon avait suivie, un exercice de survie dans le dĂ©sert, et me voilĂ qui pense, mince, câest tout lâopposĂ©. Jâai aussi repensĂ© Ă une histoire de D.H. Lawrence intitulĂ©e Le gitan et ses rĂ©fĂ©rences Ă une inondation soudaine. Et puis, peu aprĂšs, cette interrogation : Est-ce quâon va sâen sortir ? On a passĂ© en un Ă©clair la Mazda de mon frĂšre, et je ne me rappelle pas comment on a franchi la clĂŽture et un Pajero garĂ© lĂ . Jâai vu ma mĂšre portĂ©e sur la terre ferme Ă proximitĂ© du poste de police et un policier se prĂ©cipiter pour lui venir en aide, mais jâĂ©tais emportĂ©e par le courant. En un mouvement dĂ©sespĂ©rĂ©, je me suis agrippĂ©e Ă une grille de mĂ©tal Ă lâentrĂ©e dâune quincaillerie et ai vu passer Ă cĂŽtĂ© de moi un tourbillon de tĂŽles de mĂ©tal arrachĂ©es, de poteaux mĂ©talliques, de voitures et de corps. De lâautre cĂŽtĂ© de la rue, un homme mâa criĂ© : Nagez vers nous, on va vous attraper. Je lui ai rĂ©pondu : Je ne sais pas nager, je vais rester agrippĂ©e ici. Mes tongs commençaient Ă ĂȘtre prises dans les dĂ©bris flottants, alors je les ai Ă©jectĂ©es de mes pieds. Un autre homme qui prenait pied sur le toit de la boutique mâa criĂ© de le suivre et dây monter Ă mon tour. Jâai regardĂ© le pilier branlant et le toit en mauvais Ă©tat, et jâai dĂ©cidĂ© de continuer Ă mâaccrocher, continuellement ballottĂ©e par le courant contre la grille de mĂ©tal. Et puis, tout dâun coup, la mer sâest retirĂ©e comme elle Ă©tait venue. Ma seule pensĂ©e a Ă©tĂ© pour ma mĂšre : je me suis mise Ă sa recherche, me faufilant parmi la foule des gens qui hurlaient et pleuraient. Jâai trouvĂ© maman assise sur une chaise de lâautre cĂŽtĂ© de la voie de chemin de fer. Elle a soulevĂ© ses paumes de mains et ses plantes de pieds vers moi et sâest mise Ă sourire : Tu vois, pas une Ă©gratignure ; ton pĂšre devait veiller sur moi. Sans quâon lâait su, sans doute au moment oĂč je regagnais la salle Ă manger avec mon assiette de kiribath, une vague un peu plus grosse que la normale a submergĂ© la plage. Les garçons qui jouaient au cricket ont poussĂ© des hourras, la vague ayant dĂ©gagĂ© pour eux une surface de jeu bien plane. La vague un peu plus grosse qui a suivi, mais qui nâavait encore rien de terrifiant, a abattu la clĂŽture. Ă ce moment lĂ , Kanishka a eu la prĂ©sence dâesprit de convaincre ses douze et quelques amis de regagner la maison en courant. Dans la villa, lâeau arrivait aux chevilles ; Prasanna avait appelĂ© Padmini, ma belle-sĆur, pour lui dire : La mer est un peu violente aujourdâhui. Padmini est sortie pour couvrir les assiettes quâelle avait sorties sur la vĂ©randa pour le petit dĂ©jeuner des garçons. Chose curieuse, personne nâa regardĂ© la mer. Personne nâa vu ce qui venait. En lâespace de quelques secondes, le mur dâeau a atteint prĂšs de deux mĂštres et emportĂ© le toit. Pris dans le tourbillon, Prasanna, Mathisha et lâami de Kanishka, Amila, ont tentĂ© dĂ©sespĂ©rĂ©ment de sâagripper Ă une poutre. Le torrent a propulsĂ© Padmini Ă travers le mĂȘme couloir que jâavais traversĂ© sans problĂšme quelques minutes auparavant. Un lourd panneau de prĂšs de deux mĂštres de long a flottĂ© comme si de rien nâĂ©tait en direction de Padmini ; avec une Ă©nergie surhumaine, elle a rĂ©ussi Ă le repousser dâun coup dâĂ©paule. Amila a perdu prise, mais Prasanna a rĂ©ussi Ă le tirer Ă lâintĂ©rieur et sâest mis Ă crier Ă Mathisha: Buddhu putha go (va-t-en, mon fils chĂ©ri). Lâeau a entraĂźnĂ© Mathisha et Amila Ă lâextĂ©rieur de la maison, oĂč ils se sont agrippĂ©s dĂ©sespĂ©rĂ©ment Ă deux cocotiers. Amila criait Ă Mathisha, qui est plus jeune que lui, de tenir coĂ»te que coĂ»te ; Mathisha sâest retournĂ© et a vu les murs de la villa sâeffondrer, son pĂšre, Prasanna, pris sous les dĂ©combres. Padmini, se dĂ©battant dans le torrent dâeau qui lâemportait, a aperçu Lassie en Ă©quilibre sur un coussin qui flottait. Elle a retrouvĂ© Pradeep, mon jeune frĂšre, et ensemble ils ont fait demi-tour, se mettant frĂ©nĂ©tiquement en quĂȘte de Mathisha ; sautant par-dessus des armoires renversĂ©es, ils sont parvenus dans la vĂ©randa de derriĂšre pour voir Mathisha commencer Ă lĂącher prise dans son cocotier. Il a fini par tomber. Mais lâeau se retirait. Jâinstalle maman au premier Ă©tage de la maison et je retourne en courant Ă Siri Niwasa, laissant derriĂšre moi une touriste belge Ă qui jâai fait appel pour tenir compagnie Ă maman. En descendant lâescalier quatre Ă quatre, jâentends la dame dire Ă Amma : Vous avez dĂ» ĂȘtre une trĂšs belle femme. Et jâentends maman rĂ©pondre : Non, jâavais juste un physique agrĂ©able. Tout nâest que gravats. Une couche de vase marron recouvre tous les objets comme du vomi : des verres brisĂ©s, des vĂȘtements, des sacs, une trousse de toilette, la boĂźte vide dâun aprĂšs-rasage que jâavais donnĂ© lâannĂ©e derniĂšre Ă mon frĂšre, mon chemisier Ă pois bleus et blancs prĂ©fĂ©rĂ©. Au-delĂ de la kotu midula, il nây a plus de maison. Je nâarrive pas Ă trouver ma chambre : elle sâest effondrĂ©e comme un chĂąteau de cartes. La maison est vidĂ©e de ses meubles. Je ne peux pas franchir le seuil de la porte dâentrĂ©e, cette porte que notre pĂšre nous avait dĂ©crite je ne sais combien de fois comme la porte de lâamour â lĂ oĂč il avait vu ma mĂšre pour la premiĂšre fois et Ă©tait tombĂ© amoureux dâelle. Les fils Ă©lectriques sont Ă terre et les meubles fracassĂ©s sont empilĂ©s les uns sur les autres. Ă travers lâouverture, je vois Pradeep, Padmini et les deux garçons, et je pousse un grand soupir de soulagement. Ă ce moment-lĂ , Prasanna nâest pas en vue, mais je ne mâen fais pas particuliĂšrement parce quâil Ă©tait le plus fort de nous tous. Je retourne en vitesse aider des touristes qui ont des plaies sanglantes. Ma voiture qui Ă©tait sous lâauvent sâest retrouvĂ©e Ă lâextĂ©rieur du portail, mais je nâai pas les clĂ©s pour pouvoir emmener les blessĂ©s Ă lâhĂŽpital. Et il nây a pas de routes, jâimagine. |  |  | Vue arriĂšre de la maison. Photo © Jim Rosenberg |
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Au milieu du chaos et des hurlements, un touriste filme nonchalamment. Jâaperçois un portable dans sa poche et lui demande si je peux lâutiliser. Il me rĂ©pond : Câest en danois, mais si vous pouvez le faire marcher, libre Ă vous. Jâappelle mon jeune ami, Jan, qui Ă©tait censĂ© venir avec des amis Ă Hikkaduwa ce matin mĂȘme. Il a la voix embrumĂ©e, mais il ne tarde pas Ă Ă©merger de son sommeil. Jâaperçois un autre jeune ami de Kanishka et demande : Tout le monde est sain et sauf ? Je lâentends dire, tout le monde sauf Oncle Prasanna. Je sens mes genoux plier sous moi, et câest alors que je vois Padmini, la tĂȘte entre les mains, hurlant : Mon Prasanna est mort, mon Prasanna est mort. Je lance un regard incrĂ©dule Ă mes deux neveux : le plus jeune, Mathisha, a des coupures qui saignent, mais la douleur qui se lit dans ses yeux nâest pas due Ă cela. Je regarde Kanishka et je lui dis : Viens, mon garçon, on doit aller le trouver. On traverse la rue en courant, on enjambe des congĂ©lateurs, des bateaux. On coupe en diagonale Ă travers le jardin de la coopĂ©rative et jâaperçois Pradeep debout oĂč Ă©tait la villa. Il nous fait signe de ne pas approcher. Kanishka est derriĂšre moi et me tire en arriĂšre : Nây va pas, Nanda (ma tante), je ne veux pas que tu y ailles. Mais je ne peux mâempĂȘcher de penser Ă Prasanna, pris sous les dĂ©combres. Tout dâun coup, je suis saisie, incapable de bouger. Tout le jardin et la plage est comme une caverne ; aussi loin que porte mon regard, je ne vois pas dâocĂ©an ; le rĂ©cif est entiĂšrement exposĂ©, une bande marron de corail mort couverte du mĂȘme vomi brun. Je me retourne alors en criant Ă Kanishka et Ă tous les autres : On doit chercher un endroit plus Ă©levĂ©, la prochaine vague va ĂȘtre pire et elle ne va pas tarder. Ma mĂšre nâa pas trĂšs envie de descendre, ne rĂ©alisant pas la gravitĂ© de la situation. Elle me demande : Toute cette cuisine que jâai pris soin de faire pour toi, ça va ĂȘtre perdu maintenant ? Alors que je redescends avec elle du premier Ă©tage, la deuxiĂšme vague a dĂ©jĂ frappĂ©. Pradeep est lĂ , mais Mathisha a Ă©tĂ© envoyĂ© en compagnie de quelques touristes pour faire soigner ses coupures. Dâautres voix crient quâil faut gagner un endroit plus Ă©levĂ©, et câest la dĂ©bandade. Jâai peur que la maison oĂč nous sommes abritĂ©s sâeffondre. Nous finissons par partir en marchant lentement, les pieds dans lâeau ; Kanishka tient Padmini par la main et moi, Amma. Kanishka est envoyĂ© Ă la recherche de Mathisha une fois quâon a trouvĂ© refuge dans la maison dâun ami oĂč on nous donne du thĂ© chaud Ă boire et on sort tout un tas de produits de premiers soins â eau oxygĂ©nĂ©e, crĂšmes antiseptiques, Dettol. On essaie dâĂ©couter la radio pour avoir confirmation de ce qui se dit, que toute la cĂŽte a Ă©tĂ© dĂ©vastĂ©e. Pradeep a fini par trouver notre voisin, qui vient dans sa camionnette pour nous emmener plus loin Ă lâintĂ©rieur des terres. Ă mi-chemin, on trouve mon amie Laleeni et sa fille en train de marcher. Elles se joignent Ă nous. On rĂ©cupĂšre Mathisha alors quâil Ă©tait dans un car partant pour lâhĂŽpital de Galle. Ă mesure que notre vĂ©hicule sâĂ©loigne de la cĂŽte, on voit des groupes entiers de villageois venant de lâintĂ©rieur des terres courir en sens inverse, vers Hikkaduwa, pour piller. Finalement, on arrive Ă la ferme dâun cousin de Laleeni, Upal, Ă Annasigala. Il est dans lâanxiĂ©tĂ© : sa sĆur Tamara et la fille de celle-ci sont censĂ©es arriver par le train Samudra Devi (Reine de lâocĂ©an). Nous allumons la tĂ©lĂ© pour prendre les informations et apprenons avec soulagement que le train a atteint Hikkaduwa sans encombre. Pradeep me confirme que Prasanna est mort : ils avaient sorti son cadavre des dĂ©combres mais ont dĂ» le laisser lorsque la deuxiĂšme vague a frappĂ©. Riz brun, lentilles au curry, fruit de Jacquier : un dĂ©jeuner copieux nous est gĂ©nĂ©reusement servi, mais je suis incapable de manger. Je suis soucieuse : comment est-ce que je vais annoncer Ă ma mĂšre la nouvelle que son fils adorĂ© et favori est mort ? Soudain, lâair est transpercĂ© par une jeune voix qui hurle : Ammi est morte, Ammi est morte, je nâai rien pu faire pour la sauver. La jeune niĂšce dâUpal vient dâarriver Ă bord dâun tracteur en compagnie de quatre visiteurs, un Britannique et trois Scandinaves. Sheth, le Britannique qui a des racines Ă Sri Lanka, a une plaie ouverte au pied. Une fille a Ă©tĂ© sĂ©parĂ©e de son partenaire. Le Sri Lankais qui les a amenĂ©s sur son tracteur ne sait absolument pas si le reste de sa famille est en vie ou non. Upal emmĂšne les blessĂ©s chez un mĂ©decin. Jâappelle la chaĂźne de tĂ©lĂ©vision publique et leur dis que le train nâest pas sain et sauf mais que, dâaprĂšs ce quâon entend dire, il y a plus de 2 000 morts. On nâa pas dâargent, pas de vĂȘtements en dehors de ceux quâon porte. Mais le service Lanka Bell dâUpal fonctionne, alors jâappelle un grand nombre de personnes pour leur dire que mon frĂšre (malli) a disparu Ă jamais. Alors que le jour commence Ă tomber, deux des amis de Kanishka arrivent Ă la ferme. Le cadavre de Prasanna a Ă©tĂ© retrouvĂ© sur le rivage prĂšs du poste de police et est Ă prĂ©sent Ă lâhĂŽpital de campagne. Un parent doit identifier et revendiquer le corps avant son transport Ă la morgue de Galle. Padmini, ma mĂšre et Mathisha dorment toutes, extĂ©nuĂ©es. Je sors de la maison sur la pointe des pieds. Laleeni me rejoint et me tend ses chaussons et un billet de mille roupies. La femme dâUpal me donne des vĂȘtements propres. Ă pied et en faisant de lâautostop, nous arrivons Ă la nuit tombante Ă lâhĂŽpital. Tous les corps sont allongĂ©s sur la vĂ©randa â hommes, femmes, enfants, emportĂ©s en lâespace de quelques secondes. Beaucoup ont de la bave au coin des lĂšvres, le corps dĂ©formĂ© par lâagonie, le visage tĂ©moignant de leurs efforts pour se dĂ©battre contre la mort. La puanteur de la mort est partout. Mon frĂšre est allongĂ© sur le dos, sans chemise, son beau visage apaisĂ©. Je mâagenouille prĂšs de lui, prends sa main froide dans les miennes. Inclinant la tĂȘte, jâessaie tant bien que mal de prononcer quelques stances pour bĂ©nir son Ăąme.
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