Sri Lanka : Les agents gouvernementaux se remémorent


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Panser les blessures du tsunami

 

Les agents gouvernementaux qui sont nommĂ©s par l’administration centrale Ă  Sri Lanka trouvent leur origine Ă  l’époque coloniale : le pays Ă©tait alors divisĂ© en neuf provinces dont ils Ă©taient les administrateurs en chef.

 

L’un des plus cĂ©lĂšbres agents gouvernementaux Ă©tait Leonard Woolf, connu Ă  Sri Lanka pour ses Ă©crits et, plus tard, en tant que mari de la lĂ©gendaire femme de lettres Virginia Woolf. Il commença sa carriĂšre dans la fonction publique britannique comme agent gouvernemental au Kachcheri (bureau de district) de Jaffna. Du fait des changements apportĂ©s Ă  la structure de l’administration locale et de la dĂ©signation de ministres de districts qui sont membres du parlement, les agents gouvernementaux n’ont en principe plus le pouvoir qui Ă©tait le leur du temps de Leonard Woolf. Mais Ă  la suite du tsunami, leurs fonctions ont Ă©tĂ© renforcĂ©es par le gouvernement, et ils ont le statut d’autoritĂ© compĂ©tente Ă  la tĂȘte des opĂ©rations de secours. 

 

Comme l’a dĂ©couvert Chulie de Silva, chargĂ©e des relations extĂ©rieures de la Banque Ă  Colombo, cela s’est traduit, pour beaucoup d’entre eux, par une formation sur le tas immĂ©diate en matiĂšre de gestion des catastrophes.

 

Jayasekera
L'agent du gouvernement de Matara, Mr. Gamini Jayasekera
L’agent gouvernemental de Matara, Gamini Jayasekera, a vu arriver la vague. Bien qu’il ait Ă©tĂ© emportĂ©, il a survĂ©cu et s’est mis immĂ©diatement au travail dans un bureau improvisĂ© pour lancer les opĂ©rations de secours.  

 

Ce n’était pas une tĂąche facile pour lui : son fils Ă©tait portĂ© disparu ; il avait malgrĂ© tout sa fille, qui Ă©tait saine et sauve, mais il Ă©tait confrontĂ© Ă  une agglomĂ©ration dĂ©vastĂ©e et jonchĂ©e de cadavres, et son secrĂ©tariat Ă©tait dĂ©moli.

 

En dĂ©pit du choc qu’il avait lui-mĂȘme subi, il s’est employĂ© Ă  rester concentrĂ© sur la tĂąche Ă  accomplir pour mettre en branle le processus de secours en mobilisant le personnel mĂ©dical, la police, l’armĂ©e et ses propres services.

 

« L’armĂ©e a dĂ©blayĂ© les dĂ©bris, les mĂ©decins ont travaillĂ© sans arrĂȘt et, pour nous, cela a abouti Ă  ce qu’aucun blessĂ© ne dĂ©cĂšde Ă  l’hĂŽpital, que personne n’est mort de faim et qu’il n’y a pas eu de maladies ou d’épidĂ©mies Ă  suivre », dit M. Jayasekera. Le bilan Ă©tait cependant lourd Ă  Matara : 1 391 morts, 6 652 blessĂ©s et 508 disparus. Les morts Ă©taient pour 70 % des femmes.

 

Alors qu’il raconte les Ă©vĂ©nements de cette journĂ©e, ce n’est qu’aprĂšs avoir un peu insistĂ© qu’on finira par apprendre que son fils avait Ă©tĂ© retrouvĂ© sain et sauf deux jours plus tard dans la maison d’un de ses proches.

 

« L’argent n’était pas un problĂšme », dit-il, en expliquant que le gouvernement avait mis environ 10 millions de roupies (l’équivalent de 98 000 dollars) Ă  la disposition des agents gouvernementaux pour les opĂ©rations de secours et nommĂ© ces agents comme autoritĂ©s compĂ©tentes dans le cadre du rĂ©gime d’état d’urgence. « On a photographiĂ© les morts et pris leurs empreintes digitales, et fait enregistrer ces donnĂ©es sur CD pour permettre leur identification. Tous les jours, il y avait des rĂ©unions avec la police, l’armĂ©e et le personnel pour examiner la progression de leurs efforts et analyser ce qui faisait problĂšme. »

 

« La communautĂ© nous a Ă©normĂ©ment soutenu. MĂȘme les plus pauvres ont apportĂ© un kilo de sucre Ă  titre de contribution. On manquait de poids lourds, alors les habitants de villes aussi distantes que Panadura ont mis leurs vĂ©hicules Ă  notre disposition, et cela a forgĂ© des liens nouveaux et bĂ©nĂ©fiques », ajoute-t-il.

 

Dans la fonction publique

 

Dans le nord de Sri Lanka, K. Pathmanathan, haut fonctionnaire dotĂ© d’une longue expĂ©rience, Ă©tait Ă  quelques jours de cesser ses fonctions Ă  Jaffna quand le tsunami a frappĂ©. 

 

« Je me suis immĂ©diatement rendu sur place quand j’ai appris la tragĂ©die. La mer avait avancĂ© d’environ 1 kilomĂštre. » Sortant une carte, il ajoute : « Cette bande cĂŽtiĂšre, d’ici Ă  là ». Il montre du doigt la bande de terre qui descend au sud de Point Pedro et qui a Ă©tĂ© totalement emportĂ©e. « Les gens n’avaient aucun moyen de se mettre en sĂ©curitĂ© de ce cĂŽtĂ©-ci ou de ce cĂŽtĂ©-lĂ . Il n’y avait pas de policiers, ni de gradĂ©s — beaucoup de soldats ont aussi Ă©tĂ© pris dans le tsunami alors qu’ils Ă©taient de garde sur la cĂŽte ».

 

« D’accord, on est dans la fonction publique, mais si on s’en tient aux rĂšgles et rĂšglements, on ne peut rien faire », ajoute-t-il, expliquant comment il a mobilisĂ© la communautĂ© pour rĂ©pondre Ă  la tragĂ©die. Son expĂ©rience personnelle des opĂ©rations de secours et de sauvetage Ă  Jaffna pendant les annĂ©es de guerre lui a Ă©tĂ© trĂšs utile. « Quand l’armĂ©e et le LTTE s’apprĂȘtaient Ă  combattre, on s’apprĂȘtait Ă  sauvegarder la population. » En 1995, quand environ 400 000 personnes ont Ă©tĂ© dĂ©placĂ©es, c’est lui qui a dirigĂ© les opĂ©rations de secours et de sauvetage pour la fourniture d’abris temporaires, de nourriture et d’autres produits de premiĂšre nĂ©cessitĂ©. 

 

« J’ai formĂ© les gens. Maintenant, ils savent oĂč se mettre Ă  l’abri, comment aider les autres, comment rĂ©agir tout de suite — et pas seulement les responsables, mais aussi les organisations non gouvernementales et les coopĂ©ratives », dit-il.

 

Pathmanathan
K. Pathmanathan, des services administratifs de Sri Lanka
M. Pathmanathan a rassemblĂ© les Grama Sevaka, les cadres de l’administration locale qui sont maintenant en place Ă  l’échelon des villages, et il a fait fermer les routes pour empĂȘcher l’accĂšs des pillards Ă  la zone touchĂ©e. La coopĂ©rative des pĂȘcheurs locaux a Ă©tĂ© le principal groupe communautaire Ă  diriger les premiers secours. Il a organisĂ© les bĂ©nĂ©voles par groupes de cinq Ă  dix personnes et leur a fait passer au peigne fin les zones dĂ©vastĂ©es pour s’assurer qu’aucun blessĂ© ne soit laissĂ© sans soins.

 

Mise Ă  contribution des tuk-tuk

 

Une fois lancĂ©es les opĂ©rations de secours, l’existence au niveau communautaire d’usages bien Ă©tablis pour ce qui est de s’entraider et de fournir une aide alimentaire dans les moments difficiles est un Ă©lĂ©ment qui s’est avĂ©rĂ© crucial. À Jaffna, il y avait un systĂšme bien Ă©tabli du fait des annĂ©es de conflit, et il a Ă©tĂ© facile d’enclencher ce mĂ©canisme. M. Pathmanathan a fait appel aux conducteurs de tuk-tuk, vĂ©hicules Ă  trois roues communĂ©ment utilisĂ©s pour le transport, afin de diffuser des messages pour rĂ©clamer des vivres et des vĂȘtements Ă  l’intention des groupes de population hĂ©bergĂ©s dans les Ă©coles. La rĂ©action a Ă©tĂ© conforme Ă  son attente : toujours par le biais des tuk-tuk, les habitants ont acheminĂ© dans les abris temporaires des plats prĂ©parĂ©s, des vĂȘtements et diverses autres formes d’aide.

 

Le long du littoral de Jaffna, les habitations ont Ă©tĂ© emportĂ©es par la mer. Les blessĂ©s Ă©taient peu nombreux : la majoritĂ© des habitants, soit plus de 2 000, Ă©taient morts ou portĂ©s disparus. Les survivants se trouvaient dans le dĂ©nuement le plus complet : certains n’avaient plus rien sur eux, leurs vĂȘtements ayant Ă©tĂ© arrachĂ©s par la violence des vagues. Ils n’avaient plus rien qui leur appartienne, pas d’argent, pas de piĂšces d’identitĂ©.

 

Mais la plupart avaient une tĂąche importante Ă  accomplir : donner des funĂ©railles aux ĂȘtres chers qu’ils venaient de perdre. M. Pathmanathan en Ă©tait conscient, et il n’a pas attendu que les banques rouvrent ou que les autoritĂ©s donnent le feu vert : en peu de temps, il a rĂ©uni des fonds auprĂšs des commerçants pour pouvoir donner 10 000 roupies (98 dollars) Ă  tous ceux qui venaient rĂ©cupĂ©rer le corps d’un proche Ă  l’hĂŽpital afin de couvrir les frais d’inhumation.

 

Dans les rĂ©gions de Jaffna et de Mullaitivu, plus de 6 000 familles ont vu leur existence brisĂ©e par le tsunami. À Batticaloa, le secteur le plus durement touchĂ©, plus de 54 000 survivants Ă©taient hĂ©bergĂ©s dans 100 centres sociaux.

 

Sukumaran
Emelda Sukumaran, agent de  gouvernement de Mullativu
Une tùche énorme

 

« C’était une tĂąche Ă©norme de repartir de zĂ©ro », dit Emelda Sukumaran, agent gouvernemental de Mullativu. Cette femme Ă©nergique et assurĂ©e a elle-mĂȘme perdu sa toute nouvelle maison, mais elle a eu de la chance : elle et sa famille ont survĂ©cu parce qu’ils Ă©taient partis de chez eux en dĂ©but de matinĂ©e pour se rendre chez des parents.

 

À Mullativu, 80 % des populations dĂ©placĂ©es Ă  l’intĂ©rieur du pays Ă©taient en cours de rĂ©installation quand le tsunami a frappĂ©. Pour ceux qui rentraient chez eux aprĂšs la guerre, c’était un Ă©norme coup dur. 

 

Mme Sukumaran brandit un crayon et dit avec emphase : « Je n’ai mĂȘme pas rĂ©cupĂ©rĂ© un crayon de ma maison, mais l’aide que nous avons fournie aux victimes du tsunami a Ă©tĂ© bien coordonnĂ©e ».

 

Elle Ă©tait toutefois confrontĂ©e Ă  un autre coup dur : la perte de 12 de ses fidĂšles collaborateurs. « De l’argent, on en avait, mais ce qui nous manquait, c’était la capacitĂ© d’entreprendre un plan de reconstruction rapide », dit-elle. En dĂ©pit des obstacles, elle a dirigĂ© un programme qui a assurĂ© l’hĂ©bergement des habitants dans 22 camps et la fourniture rapide de nourriture et d’eau potable. Les Ă©coles ont mĂȘme rouvert en janvier Ă  la date prĂ©vue aprĂšs les vacances de fin d’annĂ©e.

 

C’est grĂące aux efforts des agents gouvernementaux et de leurs services que les populations hĂ©bergĂ©es dans les camps de transit ont Ă©tĂ© relogĂ©es. Toutes les familles qui se trouvaient dans les camps de secours ont Ă  prĂ©sent Ă©tĂ© installĂ©es dans des abris provisoires. Certaines ont Ă©tĂ© en mesure de rĂ©tablir leurs moyens d’existence.

 

À Matara, le programme destinĂ© Ă  aider les habitants Ă  reconstituer leurs foyers dĂ©truits (Getting Everyone Back Home) est en bonne voie, d’aprĂšs les responsables. Mais les programmes de reconstruction en cours ailleurs n’ont pas Ă©tĂ© sans rencontrer des problĂšmes.

 

M. Pathmanathan, qui est Ă  prĂ©sent chef de projet du programme de logements dans le Nord-Est mis en Ɠuvre par la Banque, indique que ce programme « est actuellement au point mort ». Les problĂšmes tiennent aux retards pris dans la mise en route du programme de logements ne dĂ©pendant pas de l’État, ainsi que du manque de terrains oĂč reloger les habitants qui vivaient dans la zone tampon, la bande de 100 Ă  200 mĂštres de large que le gouvernement a dĂ©clarĂ©e inconstructible par mesure de sĂ©curitĂ©.

 

Les restrictions en question ont Ă  prĂ©sent Ă©tĂ© assouplies, et il s’agit donc Ă  nouveau de dĂ©terminer les financements que peuvent assurer les donateurs pour la construction de logements dans cette zone. Certains disent que le manque de personnel dotĂ© des qualifications techniques voulues pour permettre plus rapidement le dĂ©blocage des tranches des dons a Ă©galement entravĂ© la bonne marche du programme de rĂ©insertion. Les autoritĂ©s et les donateurs admettent en outre qu’il convient d’associer davantage les bĂ©nĂ©ficiaires au processus de mise en Ɠuvre et de revoir les montants allouĂ©s pour tenir compte des hausses des coĂ»ts de construction.

 

À l’approche du premier anniversaire du tsunami, l’objectif des responsables du pays et des partenaires de dĂ©veloppement est de faire en sorte que tous les mĂ©nages qui ont perdu leur logement sachent Ă  la date de cet anniversaire, ou trĂšs peu de temps aprĂšs, oĂč leur nouvelle habitation se situera, comment elle sera financĂ©e et quel rĂŽle ils joueront dans sa construction.  

 

 




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