Ce premier d’une série de deux articles examine l’étendue du problème posé par l’absentéisme chez les enseignants et personnels de santé dans les pays en développement. Il n’est pas rare que ceux-ci consacrent l’essentiel de leur budget d'éducation et une bonne part de leur budget de santé au paiement des salaires. Or, une étude réalisée conjointement par la Banque mondiale et l’Université Harvard montre que le retour sur cet investissement peut être limité du fait que les enseignants et personnels de santé sont souvent absents de leur lieu de travail. 23 mars 2006 - Dans une école en Indonésie, un jeune élève se tenait debout devant le reste de la classe, une feuille de papier à la main. On pouvait penser à première vue qu’il faisait juste un exposé, mais les chercheurs qui effectuaient ce jour-là une visite à l’improviste dans cette école ont fini par comprendre : l’écolier remplaçait un professeur qui n’était pas venu donner son cours. D’après l’étude menée par ces chercheurs pour le compte de la Banque mondiale et de l’Université Harvard, c’est là un exemple, parmi tant d’autres, de l’absentéisme qui sévit chez les enseignants dans les pays en développement. Et le problème ne se limite pas à l’enseignement : les visites effectuées à l’improviste dans des écoles primaires et des dispensaires de six pays (Bangladesh, Équateur, Inde, Indonésie, Ouganda et Pérou) ont révélé un fort absentéisme dans les deux types d’établissements. Pour les pays en développement, qui consacrent souvent entre 50 et 90 % de leurs budgets de fonctionnement en matière d’éducation et de santé aux dépenses en personnel, c’est le retour sur l’investissement le plus fondamental qui fait défaut lorsque le personnel en question ne vient pas travailler. Dans les six pays étudiés, les taux d'absentéisme moyens étaient de 35 % pour les personnels de santé et d'environ 19 % pour le corps enseignant. « La fourchette est très large », fait remarquer Halsey Rogers, économiste senior au Groupe de recherche sur le développement de la Banque mondiale. « D’un côté, on n’a que 11 % des enseignants absents au Pérou, tandis qu’à l’autre extrême, on a 40 % des agents de santé absents en Inde et en Indonésie. » Nazmul Chaudhury, économiste au Réseau développement humain pour la région Asie du Sud à la Banque, ajoute que le Bangladesh a un taux moyen d’absentéisme chez les enseignants qui est comparable, si ce n’est inférieur, à ceux observés dans les États de l’Inde, ainsi qu’au Pakistan et au Népal où ont été réalisées depuis d’autres études. « Mais pour ce qui est de l’absentéisme chez les médecins, il est aussi élevé que dans n’importe quel autre pays d’Asie du Sud », dit-il, ajoutant que le problème est encore plus « épouvantable » dans les régions isolées du Bangladesh : dans celles couvertes par un seul médecin, les taux d’absentéisme se situaient dans une fourchette de 70 à 80 %. Présents, mais pas au travail Pour les auteurs de cette étude, la première à être réalisée sur la question dans plusieurs pays à la fois, ces chiffres élevés pourraient même sous-estimer la réalité du problème. Ils ont en effet recensé des cas d’enseignants et d’agents de santé présents sur leur lieu de travail mais sans pour autant travailler. « Dans les zones où la gouvernance laisse le plus à désirer, nous pensons qu’il s’agit d’un problème vraiment grave », souligne M. Rogers. « On a constaté qu’en Inde, en moyenne, environ la moitié seulement des professeurs étaient effectivement en train de travailler quand nos enquêteurs sont arrivés dans les écoles. Dans les pires États, il peut y avoir seulement 20 à 25 % des professeurs qui soient effectivement au travail. » Un sérieux problème dans les régions plus pauvres… L’étude a révélé que le problème de l’absentéisme était plus marqué dans les régions plus pauvres, ajoute-t-il, parlant d’une « forte correspondance avec les niveaux de revenu ». Que ce soit au niveau des États de l’Inde ou dans l’ensemble des pays étudiés, « les pays et les États pauvres ont un absentéisme bien plus fort chez les enseignants », dit-il. Pour illustrer son propos, il explique que le doublement du niveau de revenu d’un pays se traduirait, selon les estimations établies par les auteurs de l’étude, par une baisse des taux d’absence des enseignants d’environ 8 points de pourcentage — « un assez gros effet », selon lui. …mais un problème qui n’est pas lié au niveau de salaire L’étude n’a toutefois pas établi de réel lien entre des faibles niveaux de salaires et des forts taux d’absentéisme. D’une manière générale, indique M. Rogers, elle a au contraire révélé que les professeurs principaux et les médecins-chefs, soit ceux qui ont plus d’ancienneté et sont mieux payés, risquaient davantage de ne pas venir au travail. Tout en notant que certaines de ces absences pouvaient être justifiées par des raisons valables, telles qu’un congé de maladie ou de formation, il ajoute que les taux d’absence dans certaines régions étaient bien trop élevés pour tenir à ces seules raisons. « Mais cette étude n’a pas pour objet de blâmer les enseignants et les agents de santé — surtout dans la mesure où beaucoup, voire la majorité, font de leur mieux dans un contexte éprouvant », dit-il. « Ce qu’elle cherche, c’est à faire ressortir un problème systémique majeur pour ce qui est de mettre l’éducation et les soins de santé à la disposition des pauvres. » Pour lui, il s’agit en partie d’un problème de supervision : « Il n’y a personne pour les superviser, et ils ne sont pas tenus à un niveau de performance donné. » Selon l’étude, l’éventualité de sanctions a beau être officiellement prévue dans les cas d’absentéisme à répétition, des mesures disciplinaires sont rarement prises. Les enseignants et personnels de santé ne sont pratiquement jamais renvoyés. En Inde, malgré 25 % d’absentéisme dans le corps enseignant, un seul chef d’établissement (sur un échantillon de près de 3 000 écoles publiques couvertes par l’étude) a fait état d’un cas de renvoi d’un professeur pour cause d’absences répétées. La question se pose alors : pourquoi un tel manque de supervision ? Selon M. Rogers, il y a diverses réponses possibles. « Dans certains cas, il est tout simplement difficile de superviser. Quand on a tenu une conférence à ce sujet pour présenter nos résultats en Inde, un des participants était un haut responsable du ministère de la santé d’un des États plus pauvres, et il a dit qu’il ne peut pas envoyer ses inspecteurs contrôler les cliniques pour la simple raison qu’ils ne peuvent pas se payer l’essence et parce que c’est trop dangereux — les taux de criminalité sont trop élevés. » Dans d’autres cas, ajoute-t-il, ce sont les communautés locales qui contrôlent les performances des enseignants et des agents de santé. Mais il leur manque en l’occurrence le pouvoir nécessaire pour amener ceux-ci à mieux se comporter au travail. |