| Les conséquences des maladies animales peuvent être complexes et s’étendent en général bien au-delà des impacts immédiats sur les producteurs affectés. Elles revêtent plusieurs formes: pertes de productivité en élevage (pertes de production, coûts des traitements, perturbation des marchés); pertes de revenus des activités utilisant les ressources animales (agriculture; énergie ; transport ; tourisme); bien-être des populations (morbidités voire mortalités; sécurité et qualité alimentaires); coûts de la prévention ou du contrôle (coûts de production; dépenses publiques) ou utilisation sub-optimale du potentiel de production (espèces animales, génétique, pratiques d’élevage). Dans certains la complexité des effets induits est telle qu’une évaluation précise des effets économiques et sociaux n’est plus possible. Une autre façon de procéder consiste à catégoriser les impacts selon leurs effets: Les impacts directs des maladies animales L’impact économique le plus direct est la perte de production et/ou de productivité et la réduction consécutive des revenus de l’éleveur. Si l’économie de la ferme est diversifiée ou si il existe d’autres opportunités de revenus, les effets seront minimisés. Si par contre, l’économie dépend d’un ou de quelques produits vulnérables, les effets pourront être sévères et la sécurité alimentaire localement menacée. L’impact économique dépendra également des stratégies d’adaptation de l’éleveur et des ajustements possibles des marchés. La perte de « bien-être » de l’éleveur sera en générale inférieure à la valeur de la perte du produit, sauf dans le cas ou l’éleveur dispose de peu d’alternatives ou est entièrement dépendant du produit affecté, un cas de figure assez courant dans les pays en développement. Les pertes directes sont ainsi dues à la maladie elle-même – elles peuvent être impressionnantes quand les taux de mortalités sont de l’ordre de 50 à 100 % -, ou aux mesures de police sanitaire (abattages sanitaires). Au Vietnam, le pays le plus affecté par l’influenza aviaire, près de 44 millions d’oiseaux, soit 17% de la population avicole du pays, ont du être détruits à un coût estimé à 120 million USD (soit 0.3 pourcent du PNB). Les plus petits producteurs sont ceux qui on perdu le moins en terme absolu mais le plus en terme relatif, avec des pertes dues à un foyer équivalentes à 50 fois ou plus leur revenu journalier (de 2 USD par jour ou moins). Les avortements dus à la fièvre du Nil Oriental n’ont pas que des effets sur les naissances, mais, du fait de la perte d’une lactation, sur la réduction du lait de consommation humaine dans l’année qui suit un foyer. Dans les élevages laitiers au Kenya, les pertes de production laitière ont été estimées dans les années 80 à 30 % des pertes totales dues à la fièvre aphteuse. En général, les coûts directs sont bien inférieurs aux coûts indirects des maladies animales et directement liés à la rapide circonscription des foyers : les études de cas ont mis en évidence que la détection précoce et la mise en œuvre de mesures appropriées en cas de foyers sont cruciales pour limiter le plus possible les pertes directes. A l’inverse, des mesures inappropriées de contrôle et d’éradication sont à l’origine des ces situations endémiques, beaucoup plus difficiles et amplement plus coûteuses à garder sous contrôle ou à éradiquer. Les impacts « à effets de résonance » des maladies animales Le secteur de l’élevage joue un rôle significatif dans le développement économique de nombreux pays ; la production de viandes et d’autres produits d’origine animale est créatrice de revenus, d’emplois et de recette en devise pour tous les acteurs des filières animales. En conséquence, une épizootie peut avoir des répercussions tant sur l’amont (intrants, patrimoine génétique) que sur l’aval (abattoirs, découpe, transformation, commercialisation) de la filière en terme d’emplois, de revenus des acteurs de la filière ou d’accès aux marchés. Une enquête FAO sur la grippe aviaire révèle que dans les régions les plus sévèrement touchées d’Indonésie, 20 % des travailleurs permanents des fermes industrielles ou commerciales ont perdus leurs emplois. De même, l’introduction au Botswana de péripneumonie contagieuse bovine a induit dans la province la plus affectée la destruction de plus de 300,000 animaux et la fermeture immédiate de l’abattoir d’exportation qui employait 200 personnes. Du fait du rôle catalytique de l’élevage sur toute l’économie de la Province, les coûts des effets indirects de ces mesures ont été plus tard estimés à 7 fois plus que les coûts engendrés par les pertes directes. Au Vietnam, les 60% de la tranche la plus pauvre de la population, pour lesquels l’aviculture représente de 6 à 7 % des revenus du ménage, sont particulièrement exposés aux pertes de revenus engendrés par la grippe aviaire. La FAO et l’OIE estiment qu’entre 1/3 et la moitié de la population des zones les plus touchées du sud-est asiatique tirent leurs revenus au moins en partie de l’aviculture. En France, premier producteur européen de volailles, les éleveurs touchés par la crise auraient perdu en trois mois (janvier à mars 2006) 40 % de leur revenu. Associés aux effets des pertes de production, les variations des prix sont induis par les (dés) équilibres de l’offre et de la demande. En fonction du marché, les prix peuvent brutalement augmenter (produit de consommation sur marché intérieur) ou au contraire s’effondrer (produit d’export frappé d’interdiction mais consommable sur le marché intérieur, produit devenu dangereux pour la consommation humaine ou perçu comme tel). Au Brésil, où 30 % de la production est exportée, le prix du poussin d’un jour – un indicateur précoce d’un possible changement de production – est reporté avoir chuté de 50 %. Et même si le pays n’est pas infecté, les incertitudes du marché et la baisse des prix a incité les plus gros producteurs à réduire leur production de 15 % cette année. Les pertes d’accès - ou d’opportunité d’accès - aux marchés régionaux et internationaux ont généralement des implications économiques bien plus importantes que les seules pertes de production. En 1997/8, les foyers de fièvre du Nil Oriental en Afrique de l’Est ont sévèrement affecté les économies pastorales de Somalie avec une chute de plus de 75% des exportations (générant plus de 90% des recettes en devises du « Somali land ») suite à l’embargo déclaré par l’Arabie Saoudite sur l’ensemble des productions animales de la corne de l’Afrique. Inversement, l’éradication de certaines maladies majeures pour accéder à des marchés d’exportation de « haute valeur » peut rapporter des bénéfices considérables. L’Uruguay est un bon exemple de pays qui a accédé à un marché lucratif après avoir éradiqué la fièvre aphteuse. Les exportations de viande bovine ont ainsi augmenté en volume de plus de 100% et en valeur de 52% après que l’Uruguay soit déclarée par l'OIE officiellement indemne de fièvre aphteuse sans vaccination en 1996. L’accès au marché américain (qui lui offre un prix plus que double de celui du marché domestique) lui procure un revenu additionnel de l’ordre de 20 millions de dollars par an. L’analyse à moyen terme prévoyait que l’accès aux marchés du « Pacific Rim » génèrerait un revenu supplémentaire de 90 millions de dollars par an. Or, avant éradication, le pays dépensait (seulement) entre 8 et 9 millions par an pour la vaccination contre la fièvre aphteuse. Dans ce cas, les coûts du contrôle représenteraient donc moins de 10% des revenus générés par les seules exportations. Le secteur de l’aliment pour volaille en Europe, qui représente 42 milliards USD de chiffre d’affaires, est touché par la crise de la grippe aviaire avec des réductions des demandes en aliment de 40 % pour certains pays de l’Union. Les impacts « à effets de débordement » des maladies animales On sait depuis toujours que l’agriculture joue un rôle important dans la création de revenus et d’emplois dans d’autres secteurs mais l’étroitesse de cette interdépendance a été particulièrement mise en évidence par les récentes épizooties. Pour les sociétés pastorales, l’élevage contribue directement et indirectement à la sécurité alimentaire et à la nutrition comme source de protéines de qualité, de vitamines et d’oligoéléments, de force de traction et de produits d’échanges commerciaux. Certaines maladies peuvent avoir des répercussions importantes sur le disponible alimentaire et la nutrition des communautés pauvres qui ne disposent pas de produits de substitution facilement accessibles, pouvant entraîner des famines (peste bovine par exemple). La viande de volaille est la première protéine animale en Afrique (qui en compte peu) et la source de revenus d’appoint indispensable à la (sur) vie de millions de petits paysans. Les fortes mortalités dues à l’influenza aviaire hautement pathogène et les abattages sanitaires de volailles vont donc avoir des effets négatifs sur l’alimentation de toute la population, comme sur les revenus des ruraux. Par ailleurs, les pays en développement ou en transition qui disposent en général de systèmes de santé publique peu performants sont particulièrement exposés au risque de zoonoses. En 1977/8 les foyers de fièvre de la vallée du Rift fut responsable de 200,000 cas humains et de 600 mortalités. Vingt plus tard, une nouvelle épidémie de fièvre du Nil Oriental a affecté plus de 500,000 personnes en Afrique de l’Est, et 500 personnes auraient succombé de la forme hémorragique de la maladie. Mais les zoonoses touchent également les pays industrialisés à hauts standards sanitaires à l’instar de la crise de l’encéphalopathie spongiforme bovine en Europe. Les maladies d’origine alimentaire (plus de 200 sont répertoriées) sont une source majeure de gastro-entérite aiguës (qui coûteraient 27 millions USD par an aux Pays-Bas) et la cause de morbidités importantes avec mortalités chez les enfants du tiers-monde. Dans le cas particulier d’une pandémie, une part importante des pertes économiques est engendrée par l’augmentation des morbidités et des mortalités dans la population humaine et ses répercussions sur l’économie mondiale. Les estimations les plus récentes suggèrent que la grippe « Espagnole » aurait été responsable de la mort de 50 millions de personnes, soit 2.5 % de la population d’alors. Les pertes économiques les plus évidentes concernent la diminution en quantité et en productivité de la force de travail, et pourraient selon les experts en cas de pandémie représenter 10 fois plus que toutes les autres pertes combinées. Une autre catégorie d’impact économique est liée aux stratégies individuelles visant à éviter la contamination - ou à survivre d’une éventuelle contamination. L’exemple du syndrome respiratoire aigue sévère illustre bien la chute sévère de la demande pour les secteurs des services (tourisme, transport en commun, commerces au détail, hôtellerie et restauration) engendrée par les efforts cumulés des individus à éviter tous contacts rapprochés. Sur la base de l’expérience du syndrome respiratoire aigue sévère en Asie du Sud-est, la Banque mondiale estime qu’une pandémie de grippe aviaire pourrait causer une perte de 2 % du produit interne brut mondial et coûter à l’économie mondiale 800 milliards USD en l’espace d’une année. Les pertes sont difficiles à chiffrer et seraient sans aucun doute significativement plus importantes du fait des taux de mortalités bien plus élevés dans les pays en développement qui ne disposent pas de systèmes de santé performants. L’impact des maladies animales sur les secteurs du tourisme et des loisirs peut également être considérable. Ainsi l’incidence négative de la fièvre aphteuse au Royaume-Uni sur ces deux secteurs s’est élevé au total à 49 milliards USD en raison des interdictions d’accès aux zones rurales et a ainsi représenté plus de la moitié du coût total de la maladie. Les effets sur l’environnement sont également à prendre en compte lorsque la faune sauvage est menacée, ou dans les cas où les mesures de lutte elles-mêmes ont des effets négatifs sur l’environnement (utilisations de pesticides dans la lutte contre les vecteurs ; cas des déchets contaminés ; etc.). Les impacts à long terme des maladies animales Il est difficile de chiffrer le coût de la perte de confiance du public envers les industries animales de son pays ou d’un pays importateur envers les Services Vétérinaires du pays exportateur. La psychose –alimentée par les médias et qu’une bonne stratégie de communication aurait pu éviter– des consommateurs vis-à-vis de l’encéphalopathie spongiforme bovine– aura eu des répercussions sociales démesurées dans une Europe toujours affectée par des répercussions économiques de long terme. La perception –sans véritables fondements– d’un risque alimentaire vis-à-vis de la grippe aviaire couplée au peu de confiance envers les services de santé publique, aura entraîné en Italie une chute de 70 % de la consommation de poulet de chair et d’œufs. La perte de confiance d’un pays importateur peut déclencher un embargo durable et des répercussions économiques et sociales très importantes (Péninsule Arabe envers la Corne de l’Afrique touchée par la fièvre de la vallée du Rift). Par ailleurs, les maladies animales peuvent avoir des impacts indirects à long terme, avec des effets sur la productivité différés. C’est le cas par exemple de la réduction du taux de fécondité des espèces à cycle long, qui projette des effets sur des périodes de 10 à 20 ans. Enfin, les coûts à long terme d’une réponse lente sont rarement pris en compte. Les analyses économiques se sont surtout attaché aux effets des foyers et ont rarement pris en compte les effets à long terme d’une situation endémique (caractérisé par des foyers moins virulents mais récurrents sur plusieurs années). C’est le cas de la peste porcine classique en Haïti où les foyers récurrents réduiraient le taux d’exploitation de 10% ce qui correspondrait pour les éleveurs de porcs à une perte de revenu de 2.7 million de dollars par an. Dans les cas de crises majeures, des impacts à long terme se feraient sentir puisque les coûts additionnels consentis pour financer les mesures de prévention et de lutte réduisent d’autant l’épargne et les investissements.ans Les impacts à distance des maladies animales Evaluer l’impact global d’une maladie animale sur les marchés internationaux nécessiterait un cadre d’analyse qui lierait les marchés en termes spatial et par produits. Par exemple, l’analyse de l’impact global de la crise de la grippe aviaire en Europe est compliquée par les récents foyers de fièvre aphteuse au Brésil, le plus grand exportateur mondial de viande de boeuf et de volailles. On peut s’attendre à ce que la combinaison de ces deux évènements fasse pression à la hausse sur les prix de toutes les viandes, à l’image de ce qui s’est passé en 2004 avec la viande de bœuf nord américaine et l’encéphalopathie spongiforme bovine. L’Union Européenne importatrice nette de viande de bœuf, notamment en provenance du Brésil, verra le prix de la viande de bœuf augmenter sur ses marchés intérieurs du fait de l’embargo sur la viande bovine brésilienne imposé par la fièvre aphteuse. Il convient de noter que les crises peuvent cumuler plusieurs impacts, en particulier lorsqu’elles sont amplifiées par les effets de la mondialisation. L’exemple suivant conjugue ainsi les impacts à effets de résonance, de débordement et à distance : aux Etats-Unis où 62% de la production d’oléagineux et de céréales est destinée aux productions animales, une épizootie qui réduirait de 10 % la production animale, aurait pour conséquence immédiate la perte de 418,000 emplois, un excédent de 18.4 tonnes en céréales et oléagineux, une baisse de 10 % sur les cours mondiaux, et des crises dans les autres pays producteurs. L’influenza aviaire hautement pathogène est le parfait exemple d’une maladie animale pouvant potentiellement générer l’ensemble des impacts décrits dans cet article |