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L’Afrique en marche vers les opportunités

Discours d’ouverture prononcé à l’Institut français des relations internationales (IFRI)
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Discours d’ouverture prononcé à l’Institut français des relations internationales (IFRI)

L’Afrique en marche vers les opportunités, Paris, le 18 octobre 2006

Paul Wolfowitz : En arrivant à la Banque mondiale il y a seize mois, j’avais dit que l’Afrique et les défis auxquels elle est confrontée devaient tout simplement figurer au premier plan de nos priorités. Cela, je l’ai dit en appréciant à leur juste valeur les nombreux besoins de l’Afrique subsaharienne. Chaque fois que je pose le pied dans un nouvel endroit en Afrique, et j'ai à ce jour pu visiter 11 pays, mon engagement à l’égard de ce continent extrêmement important se renforce, non seulement en raison des besoins que j’y vois, mais aussi à cause de l'énergie et de l'ambition extraordinaires des africains et des potentialités énormes dont ils sont dotés pour transformer ce continent.

L’Afrique n’est pas le seul endroit du monde qui soit confronté à l’impressionnant défi de la pauvreté. Aujourd’hui, plus d’un milliard de personnes dans le monde vivent dans la pauvreté absolue qui, selon notre définition consiste à se battre pour vivre d’un jour à l’autre avec moins d'un dollar. Lorsque nous regagnerons nos luxueuses chambres d’hôtel cette nuit ou nos maisons confortables, nous devons nous rappeler que ces personnes vont au lit malades, le ventre vide et sans savoir ce que leur réserve l'avenir. Il est pénible, très pénible, de n’avoir qu’un dollar par jour pour vivre. Mais il n’y a pas que de mauvaises nouvelles. Dans plusieurs régions du monde, les populations ont trouvé les voies et moyens de sortir de la pauvreté.

En effet, le dernier quart de siècle représente certainement les 25 meilleures années de succès de la lutte contre la pauvreté. Quatre millions de personnes ont pu trouver les moyens de sortir de cette situation et, selon les estimations, 400 autres millions devraient se joindre à eux au cours de la prochaine décennie. La majorité de ces personnes est originaire de l’Asie de l’Est bien que de plus en plus de populations de l’Asie du Sud et de l’Amérique latine leur emboîtent le pas. Manifestement, l'Afrique subsaharienne est la seule région jusqu’ici en retard au regard de cette évolution.

Le nombre de personnes vivant dans la pauvreté absolue a presque doublé au cours des 25 dernières années passant de plus de 160 millions en 1981 à environ 300 millions, soit à peu près la moitié de la population actuelle du continent. Les besoins criards de ce continent sont donc indéniables. Pour autant, il y existe aussi des opportunités. Dans des pays comme le Ghana, la Tanzanie, le Rwanda et le Burkina Faso, la situation de croissance que connaît l’économie permet à plus de personnes d’échapper à la pauvreté et d'envoyer plus d’enfants à l’école, d’avoir plus de mères et leurs progénitures en bonne santé. Il faut ajouter que ces quatre pays ne sont pas les seuls. On compte au total 17 pays africains dans cette situation. Ces pays sont parvenus à un rythme de croissance soutenue, année après année, pendant les dix dernières années, au taux de quatre pour cent au moins. La moyenne pour certains a atteint sept à huit pour cent. Les investisseurs ont commencé à se rendre compte de l’importance économique de l’Afrique, contribuant de ce fait à faire passer les flux d’investissement privé en direction du continent de 10 milliards de dollars, il y a six ans, à plus de 28 milliards de dollars l’année dernière. 

L’espoir est permis même aux pays confrontés à des défis extrêmement difficiles ; des pays qui sortent à peine de plusieurs années, voire de décennies de conflits graves. Au Rwanda par exemple, après un horrible génocide qui remonte à un peu plus de dix ans, on compte à présent plus d’enfants inscrits dans les écoles qu’il n'y en avait avant le génocide de 1994. Au Mozambique, un autre pays ravagé par la guerre civile, la mortalité infantile a chuté d’un tiers depuis 1995. Les populations africaines travaillent sans relâche à l'édification d’un avenir plus prometteur pour leur continent. Elles ne demandent pas la charité ; ce qu’elles veulent et ce qu’elles méritent c’est l’opportunité. Je suis convaincu qu'elles ne manquent ni d'énergie ni d'ambition ni d'esprit d'entreprise.

Malheureusement, ce qui fait le plus gravement défaut ce sont les ressources qui permettraient de soutenir de bons plans et de bonnes idées. Évidemment, l'argent tout seul ne résoudra pas les problèmes de l’Afrique, mais on a désespérément besoin de cet argent. De plus en plus de pays utilisent l’aide au développement pour soutenir leurs populations. Pour notre part, au Groupe de la Banque mondiale, nous prêtons plus que jamais auparavant,  même si nous le faisons plus prudemment qu’avant. L’Association  internationale de développement ou « AID » en français, le guichet des prêts concessionnels du Groupe de la Banque mondiale, est une source de financement du développement dont l’Afrique et les pays les plus pauvres du monde ne sauraient se passer. Au cours de l’exercice écoulé, le financement de l’AID aux pays les plus démunis a atteint le niveau record de 9,5 milliards de dollars, la moitié de ces fonds allant à l’Afrique.

Il y a de cela deux mois, nous avons engagé environ un milliard de dollars consentis par les autres entités membres du Groupe de la Banque mondiale à l’AID ; un autre record à souligner. Néanmoins, il nous reste encore un énorme écart à combler au titre de nos besoins de financement de l'AID, un fossé que nous ne saurions combler tout seul. Les discussions en rapport avec le financement de la 15e reconstitution de l’AID, « IDA15 » comme nous l’appelons, démarreront l’année prochaine. Nous devons cibler une reconstitution de ressources qui permette aux parents africains de disposer des moyens qu’il leur faut pour bâtir à leurs enfants l’avenir qu’ils méritent. Nous devons viser un niveau d’engagement plus élevé de la part des donateurs pour être en phase avec les ambitions et les aspirations des populations africaines et des pauvres du monde entier.

Dans le passé, la France a assumé un rôle de direction au sein de l’AID et mon souhait est que cette fois-ci, la France prenne les devants dans l’effort qui permettra de remplir les promesses faites au Sommet de Gleneagles par les pays du G8 l’an dernier de doubler l’aide à l’Afrique. La Banque mondiale pour sa part a répondu aux défis et aux opportunités du continent en établissant ce que nous appelons le « Plan d’action pour l’Afrique ». Permettez-moi de présenter brièvement quatre axes clés suivant lesquels nous orientons notre appui, à savoir l’éducation, la santé, le développement du secteur privé et l’infrastructure.

Premièrement, bien trop nombreux sont les enfants africains qui ne peuvent  même pas franchir le premier pas qui les mettra sur la voie vers la sortie de la pauvreté parce que leur avenir est  hypothéqué par le manque d'éducation. En Afrique subsaharienne, un tiers des garçons et près de la moitié des filles n’achèvent même pas le cycle scolaire primaire. En collaboration avec d’autres bailleurs de fonds, nous avons lancé une grande première dénommée « L’l’initiative pour la mise œuvre accélérée du programme Éducation pour tous » qui vise à accélérer les progrès à accomplir pour mettre une éducation de qualité à la portée de tous les enfants d’ici à 2015. L’idée qui sous-tend cette initiative est de donner aux pays pauvres les assurances dont ils ont besoin pour être en mesure d’investir dans l’éducation à long terme.

Il n’est pas aisé d'élargir un système éducatif et de recruter des enseignants lorsqu'on avance au jour le jour, sans aucune certitude sur le niveau de contribution des bailleurs de fonds. C’est la raison pour laquelle en contrepartie de plans clairs et solides nous tentons d’obtenir des engagements clairs et fermes de la part des bailleurs de fonds. L’Initiative accélérée a stimulé un nombre sans cesse croissant de pays dont la majorité est en Afrique, à formuler des plans crédibles afin d’accroître la scolarisation primaire et en particulier la scolarisation des filles. Cette initiative pourrait contribuer à réaliser les rêves de 70 millions d’enfants répartis dans 16 pays, qui ont besoin d’éducation et qui en ont un ardent désir. J’ai pu me rendre compte par moi-même de la ferveur de ce désir.

En Éthiopie où j’étais en visite en juillet dans une école primaire d’une zone rurale, les meilleurs élèves de chaque classe recevaient des distinctions, à commencer par la première classe de ce cycle scolaire. Le meilleur élève de cette classe avait 12 ans et venait de revenir à l’école après avoir travaillé dans les champs. N’est-ce pas déjà assez de difficulté que d’apprendre à lire dans des conditions difficiles ? Les manuels scolaires, lorsqu’il y en a, sont de très mauvaise qualité. Il est encore plus difficile d’apprendre lorsqu’on a six ans de plus que ses camarades de classe. Mais ces enfants luttent pour y parvenir.

Ceux parmi ces élèves qui ont achevé le niveau quatre de cette école primaire, je crois qu’il s’agit de cette école-là, doivent maintenant parcourir 14 kilomètres par jour pour se rendre à l’école secondaire, un autre obstacle énorme à surmonter. Mais ils le font ; et ils le font de gaieté de cœur parce qu’ils sont convaincus, et je le suis moi aussi, que cela contribuera à améliorer leurs vies.

Deuxièmement, même les africains qui auront réussi à mettre le pied dans une salle de classe, la maladie peut les empêcher de mener une vie productive et en bonne santé. Bien entendu, les deux principales causes à cet égard sont le SIDA et le paludisme. Près de 60 % des personnes qui, dans le monde, vivent avec le VIH sont en Afrique.   Parmi les pays les plus sévèrement touchés certains sont situés en Afrique australe : l’Afrique du Sud elle-même, le Botswana, le Swaziland, la Zambie et le Zimbabwe. Le Groupe de la Banque mondiale est membre d'une coalition mondiale de lutte contre le VIH/SIDA, un effort qui, en l’espace de deux ans, a permis de multiplier par huit le nombre de personnes ayant accès à la thérapie antirétrovirale. Toutefois, en dépit de ces avancées remarquables, plus de 80 % des personnes qui ont besoin de traitement n’y ont toujours pas accès et des ressources supplémentaires sont nécessaires pour parvenir à les prendre en compte.

Le SIDA fait plus souvent la une des journaux, mais le paludisme reste la plus grande cause de décès en Afrique ; et pourtant c’est une maladie qu’on peut totalement prévenir et traiter.   En effet, j’ai appris qu’il y a environ 100 ans, peut-être vers la fin du 19e siècle, les diplomates en poste à Washington recevaient une indemnité pour difficultés exceptionnelles liées à leur lieu d’affectation, et notamment à cause du paludisme à Washington, D.C. On a pu éradiquer cette maladie. Pour diverses raisons climatiques et épidémiologiques, il est plus difficile de l’éradiquer de l’Afrique centrale, mais cela peut se faire et doit être fait. Le paludisme tue plus d’un million de personnes par an dans le monde ; 90 % d’entre elles vivent en Afrique et la majorité est constituée d'enfants.

À y réfléchir, un million de personnes par an, cela donne 3 000 personnes par jour, soit l’équivalent d’un Centre international de commerce qui s’effondre par jour ; il s’agit pourtant d’une maladie qu'on peut prévenir. En Tanzanie, j’ai rencontré une mère de cinq enfants, qui recevait une moustiquaire imprégnée pour la première fois de sa vie. Soucieuse de faire en sorte de protéger ses enfants contre le paludisme, elle a ajouté sa propre contribution au coupon subventionné par l’État pour obtenir la moustiquaire imprégnée.   Nous espérons toucher plus de 125 millions de personnes telles que les enfants de cette jeune mère à travers notre programme renforcé de lutte contre le paludisme.

Troisièmement, dans de nombreux pays, la profusion de réglementations étouffe les entreprises avant même qu’elles n’aient eu l’occasion de démarrer leurs activités. Au Ghana, il faut compter plus d’un an pour enregistrer une propriété contre juste une journée en Norvège, pays leader dans ce domaine, ou 14 jours en Finlande. Lorsque j’ai effectué ma visite au Burkina Faso l’année dernière, j’ai remarqué dans notre publication Doing Business  que le coût supporté par une entreprise pour l’obtention d’un agrément revient à une fois et demie le montant du revenu par habitant. Certains parmi vous auront vite fait de me dire que le revenu par habitant est si faible dans ce pays que les montants concernés sont insignifiants. Peut-être qu'il se situe à 500 dollars. Pour des sociétés comme Total ou Chevron, cela ne représente peut-être même pas le prix d'un déjeuner cher. Cela revient probablement au prix d’un déjeuner pas cher à Paris, mais pour une jeune femme ou un jeune homme qui cherche à démarrer une société au Burkina Faso, c’est un coût prohibitif.

Dès lors, soit ces jeunes gens abandonnent leurs initiatives, soit ils l’entreprennent dans le secteur qu’on appelle informel par euphémisme et qu’on devrait plutôt appeler secteur illégal. De fait, dans un pays qui compte, si je ne m’abuse, 12 millions d’habitants, moins de 100 000 personnes travaillent dans le secteur formel ; c’est là un handicap énorme pour le développement du secteur privé. Nous publions chaque année un rapport intitulé Doing Business qui dresse l’état des lieux de la facilité avec laquelle ont lieu les activités économiques ; nous le faisons maintenant pour 175 pays différents. Entre autres, ce rapport évalue des facteurs tels que les frais à consentir pour assurer le démarrage d'une entreprise, le temps qu’il faut pour faire appliquer des dispositions contractuelles et le degré de difficulté d’accès aux financements.

Les pays africains ont entrepris de rendre leur environnement réglementaire plus propice aux activités économiques. Par exemple, le Burkina Faso que je viens de citer a réduit le nombre d’étapes et de jours nécessaires à la constitution d’une entreprise. La majorité des pays africains sont certes dans le dernier quart en termes de climat des activités économiques mais ils figurent tout de même parmi les nations dans lesquelles le rythme des réformes est le plus rapide. Je suis particulièrement ravi de constater à la pratique que lorsque je fais remarquer à des ministres, et même à des présidents et premiers ministres en visite que leurs pays ont de véritables problèmes d’environnement économique, ils ne réagissent pas en remettant les faits en cause, mais en revanche, leur réaction consiste à rentrer chez eux et à demander à leurs populations de faire mieux.

L’an dernier, l’Afrique faisait partie des régions du monde dans lesquelles les réformes avancent le plus rapidement. Dans ce contexte, la Tanzanie et le Ghana comptent parmi les dix premiers pays du monde. Bien évidemment, l’environnement réglementaire n’est qu’un aspect de ce dont le secteur privé a besoin pour se développer. Je me réjouis de la décision empreinte de sagesse qu’a prise le Comité du prix Nobel de la paix cette année de récompenser M. Mohammed Yunus, véritable pionnier dans le domaine de l’accès des pauvres au financement. Je suis fier de dire que la Banque mondiale, l’Agence française de développement et le Programme des Nations unies pour le développement abritent conjointement ici une conférence qui démarrera demain. Il s’agit d’une conférence du Groupe consultatif d’assistance aux plus pauvres qui contribue à véritablement étendre la microfinance, activité qui ne concerne pas uniquement le microcrédit, mais divers autres aspects de l’accès au financement par les pauvres. La microfinance est une activité dont l’importance n’est plus à démontrer en ce qui concerne la création de petites entreprises appelées à se transformer en des entreprises de taille moyenne.

Quatrièmement, dans bien trop de pays africains, les infrastructures de mauvaise qualité ou leur absence entravent la marche pour sortir de la pauvreté.   Aujourd’hui, un entrepreneur de l’Afrique centrale paie environ trois fois plus cher que son homologue chinois pour faire transporter un conteneur sur la même distance. De plus, il est pratiquement certain qu'il doit transporter ses marchandises sur une distance encore plus longue que son concurrent chinois pour qui la voie qui permet de sortir de la pauvreté est pratiquement sans embûche.   Les africains savent déjà quelles sont les infrastructures dont ils ont besoin ; ils ont des plans novateurs pour les mettre en place. Ce qui leur manque ce sont les ressources. C’est la raison pour laquelle nous soutenons nos partenaires africains en augmentant de manière appréciable l’investissement dans l’infrastructure en Afrique. Pas plus tard que l’année dernière, nous avons augmenté de 15 % nos prêts consentis au titre de l’infrastructure ; autant dire que nous sommes bien loin du compte.

Vous êtes sûrement nombreux à poser cette question, et je connais de nombreux membres du Congrès américain et des députés européens qui la posent aussi : pourquoi les pays riches doivent-ils augmenter leur aide à l’Afrique ? Ce continent a reçu tellement d’aide par le passé sans qu’il n’en ressorte grand-chose. Je pense que cette question est bien fondée, mais je voudrais aussi indiquer qu’elle est dépassée et mal-orientée. Il y a de cela trois jours, j’étais à Oslo dans le cadre d’une conférence relative à l’Initiative sur la transparence des industries extractives, un partenariat tripartite regroupant des États, des entreprises et la société civile dans le but d'encourager les entreprises et les États à rendre public ce qui est payé et ce qui est perçu comme recettes pétrolières et autres ressources tirées des industries extractives.

La dynamique ministre nigériane de l’Éducation, Mme Obiageli Ezekwesili nous a entretenu des efforts déployés par les africains en vue d’améliorer les questions de responsabilité. Elle a présenté un mécanisme qui mérite plus d’attention et de publicité qu’il n’en reçoit, à savoir le Mécanisme africain d’examen par les pairs à travers lequel les pays africains évaluent les systèmes et  se tiennent mutuellement comptables les uns des autres.

Selon Mme Ezekwesili, la transparence n’est pas une fin en soi ; c’est la réduction de la pauvreté qui est la fin visée. Ceci n’est qu’un exemple parmi tant d’autres dont j'ai été témoin et qui sont la preuve qu'en Afrique et dans beaucoup de pays pauvres, le chemin à suivre pour sortir de la pauvreté ne peut reposer que sur de solides fondations de bonne gouvernance. Toute réforme, tant dans le domaine de la santé que dans ceux de l’éducation, du secteur privé et de l’infrastructure, reposent sur la bonne gouvernance. D’aucuns diront que la bonne gouvernance et la lutte contre la corruption sont un luxe ; mais c’est un luxe que les pays pauvres ne peuvent pas s’offrir. Je dirais pour ma part que cela est totalement inexact. Les dirigeants africains eux-mêmes affirment de plus en plus qu’ils ne peuvent pas se permettre de ne pas améliorer la gouvernance.

Nous sommes témoins de citoyens africains biens informés qui ne cessent d'exiger le changement. Nous sommes témoins de dirigeants de plus en plus conscients de leurs responsabilités devant les populations. Des dirigeants qui plaident en faveur de réformes et dans certains cas en prenant des risques personnels énormes. Le jeune nigérian Nuhu Ribadu est l’une de ces personnes pour qui j’ai une grande admiration. Au sein du gouvernement, il assume les fonctions de président exécutif du Comité sur les crimes économiques et financiers, une entité dont la Banque est fière d'avoir contribué à financer le démarrage.

M. Ribadu est à la tête des efforts audacieux consentis par le Gouvernement nigérian pour faire face à la corruption. Selon les estimations de M. Ribadu, et c’est une information que je ne peux pas confirmer entièrement, ils ont recouvré cinq milliards de dollars au titre de biens mal acquis par des responsables et d’autres personnes corrompus. Je puis par contre confirmer que les autorités ont pu recouvrer au moins 500 millions de dollars provenant de comptes ouverts dans des banques suisses par l'ancien dictateur Sani Abacha ; la Banque mondiale a en partie facilité cette opération de recouvrement. M. Ribadu accomplit sa mission en prenant des risques personnels élevés, même après que deux membres de son équipe aient été assassinés, probablement en raison de leur travail.

Au cours de notre réunion à Singapour, M. Nuhu Ribadu a affirmé, et je le cite, « Nous savons quel a été le coût de la corruption pour nous ; elle a mis hors de notre portée la valeur de nos ressources humaines et naturelles.   Elle entretient l’injustice, elle cause la mort et la maladie qui sévissent presque partout. Ce n’est pas ce que nous voulons et cela, » a-t-il ajouté, « n’est certainement pas ce que nous allons tolérer à l’avenir. » Publié l’année dernière, le rapport de la très respectée Commission pour l’Afrique dont les membres étaient entre autres le Premier ministre de l’Éthiopie et le Président de la Tanzanie, a conclu que sans la gouvernance, toutes les autres réformes auront des effets limités.   Les dirigeants de trente-trois pays de l’Afrique subsaharienne ont signé ou ratifié la Convention des Nations unies contre la corruption et à travers le continent, davantage de pays respectent leurs propres constitutions.   La société civile et les parlementaires se font entendre davantage et les populations exigent plus de gouvernance publique et de responsabilité.

Le Libéria ! Un pays qui, à mon n’avis, n’a jamais eu de chance. Après l’avoir vu s’enfoncer dans la guerre civile et un conflit horrible pendant des années, après plus de deux décennies de guerre et de conflits dévastateurs, grâce au succès d’une intervention conduite par une mission de paix internationale, la population de ce pays a pu voter l’année dernière pour la première fois après plusieurs dizaines d’années. Cette population a élu la première femme africaine présidente et partisane de la réforme économique, Mme Elizabeth Johnson Sirleaf qui s’est engagée à lutter contre la corruption et à reconstruire le pays.

De plus en plus, j’entends les pays africains et les pays en développement qui prennent leurs responsabilités dire qu’il est temps pour les pays riches et pour les institutions de développement comme celle que je dirige d’assumer à leur tour les responsabilités qui leur incombent.   Nous devons soutenir leurs efforts de renforcement des capacités et de mobilisation d’autres ressources nécessaires au renforcement de leurs institutions publiques et civiles, mais il nous faut aussi faire front contre la corruption dans nos propres rangs. À chaque corrompu correspond un corrupteur. Malheureusement il y a souvent plus d’un corrupteur et le corrupteur vient généralement d’un pays nanti. Cela doit être sanctionné. La gouvernance est notre garantie la plus sûre que chaque dollar investi dans le développement servira aux fins de lutte contre la faim, la pauvreté et la maladie pour lesquelles il a été consenti.   C’est la raison pour laquelle le Groupe de la Banque mondiale est déterminé à appuyer les champions de la réforme. On les retrouve dans les gouvernements et la société civile. Ce sont des parlementaires aussi bien que des représentants du pouvoir exécutif, des tribunaux aussi bien que des champions de la presse libre. La corruption est un mal, un mal qui prospère sur le lit des zones d’ombre.   La transparence, la participation et la responsabilité qui découlent d'une société civile forte sont les meilleurs remèdes contre la corruption.   Il est donc absolument nécessaire de promouvoir ces valeurs et ces institutions essentielles si nous voulons remporter la bataille contre la pauvreté.

Permettez-moi de dire quelques mots sur un sujet peut-être encore plus important : le commerce.

Il existe des opportunités immenses d’aider l’Afrique à sortir de la pauvreté.   Mais l’aide toute seule ne suffit pas. Les producteurs africains de la canne à sucre et du coton méritent qu’on leur accorde les possibilités qui leur sont dues face à la concurrence sur les marchés internationaux. Tel n’est pas le cas aujourd’hui. Au taux de 3,5 %, la part de l’Afrique dans les exportations mondiales était déjà faible en 1970, mais aujourd’hui elle est inférieure à la moitié de ce taux. Ne serait-ce qu’en retrouvant la part de 1970, l’Afrique subsaharienne pourrait percevoir 68 milliards de dollars supplémentaires en recettes. Cela est supérieur à l'ensemble de l'aide au développement en direction de l'Afrique en une année.   L’Afrique regorge d’énormes potentialités d’exportation.   Vous pouvez acheter des roses de qualité venant du Kenya à  Marks & Spencer à Londres. Vous pouvez vous procurer des tomates-cerises ici en France, qui viennent du Sénégal.

L’avenir de l’Afrique dépend de l’obtention d’un accord dans le cadre du cycle de Doha, qui tienne pleinement compte des besoins des citoyens les plus démunis de la planète. L’avenir d’une économie mondiale saine et stable est lié au sort de l’Afrique. Il est donc encourageant que le cycle de Doha soit perçu comme étant absolument important aux yeux de chacun de nous. Sans cela, les barrières commerciales continueront d’entraver largement la marche sur la voie qui permettra de sortir de la pauvreté.

Les africains sont confrontés à des défis énormes en matière de développement. Nous ne pourrons nous y attaquer que dans la mesure où les organisations et les États travailleront en étroite collaboration en Afrique.

La France, en tant que premier bailleur de fond bilatéral de l’Afrique aussi bien à travers le commerce que l’investissement, est un partenaire important. Votre pays a également joué un rôle directeur dans la recherche de moyens innovateurs de lutter contre la pauvreté. À titre d’exemple, la Facilité internationale pour l’achat de médicaments dont le financement se fait sur la base d’un prélèvement effectué sur les billets d’avion et qui ouvrira l’accès à des médicaments contre le VIH/SIDA, le paludisme et la tuberculose.

La Banque mondiale accorde une grande importance au partenariat avec la France et ce, pas uniquement à cause de l’appui généreux de votre pays à l’Association internationale de développement. Nous travaillons étroitement avec la France dans certains pays sur l’Initiative pour la mise en œuvre accélérée du programme Éducation pour tous ; dans des pays aussi divers que le Bénin, le Burkina Faso, la Guinée, Madagascar, le Mali, la Mauritanie, le Sénégal, le Niger et la Tanzanie. Nous avons aussi œuvré avec la France à la réduction de la pauvreté au Ghana et à la fourniture de l’eau et de l’électricité à des coûts abordables pour les habitants de Ouagadougou. Les priorités de la France sont en phase avec le programme du Groupe de la Banque mondiale en Afrique, notamment dans les domaines de l’éducation, la santé, l’eau et l’assainissement, le développement rural, l’alimentation, la sécurité, l’infrastructure et l’environnement. Cela explique notre détermination à renforcer notre coopération avec la France, en  Afrique en particulier.

En établissant des partenariats dans ces secteurs,  nous pourrons obtenir des résultats plus importants et créer des opportunités plus grandes qui permettront aux africains de prendre leur destinée entre leurs mains. Près de la moitié de la population africaine a moins de 14 ans. Ces enfants méritent un avenir fait d’espoir et libéré des tragédies de la pauvreté et de la maladie. Ce sont eux qui bénéficieront le plus de l’engagement de la France en Afrique.

Dans sa sagesse, le Président Jacques Chirac a dit, « plus que tout autre, le continent africain, encore marginalisé dans les échanges internationaux et confronté à une accumulation de handicaps, porte le poids de ces déséquilibres ; des déséquilibres contraires à la morale la plus élémentaire des déséquilibres qui menacent gravement la paix et la stabilité mondiale. Il serait irresponsable de l’ignorer et de ne pas agir. »

Nous faisons la promesse de maintenir cet appel. Avec notre aide, les peuples d’Afrique ont la possibilité de conduire cette importante région vers un avenir plus radieux auquel les enfants africains ont droit.

Je vous remercie.

 




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