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Environnement du secteur privé : promouvoir l'entreprise, c'est promouvoir le développement

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Environnement du secteur privé : promouvoir l'entreprise, c'est promouvoir le développement

 

Par Paul Derreumaux, Président du Groupe Bank Of Africa. Article extrait du magazine "Les Échos de la Banque mondiale". Numéro 7 - mars 2007.

 

Est-il politiquement correct, pour un banquier, de mettre en garde contre le « tout privé » ? En tout cas, M. Paul Derreumaux, Président du Groupe Bank Of Africa, le fait dans ce texte où il analyse l’environnement dans lequel évolue le secteur privé et formule quelques recommandations qui visent essentiellement l'entreprise privée, formelle, évoluant en Afrique francophone.

 

Il aura fallu près de 40 ans pour voir, en Afrique et notamment en Afrique francophone, de l'Ouest comme du Centre, l'entreprise et l'entrepreneur considérés comme le centre effectif du processus de développement économique. Depuis les indépendances, ce processus était surtout le fait d'un dialogue entre les États et administrations, d'un côté, et les institutions internationales et bilatérales de financement, de l'autre, qui écartaient les entreprises et leurs dirigeants des décisions majeures.

 

On distingue clairement trois phases :

 

La première, qui s'étend jusqu'aux années 1970, est celle de la méfiance, voire de la confrontation. Les gouvernements s’estiment alors seuls capables d'assurer le décollage économique de leur pays, essentiellement par le canal de grandes sociétés d'État. Les partenaires au développement appuient souvent cette thèse dominante. L'entreprise privée est, dans le meilleur des cas, tolérée à petite échelle, mais quasiment jamais encouragée, souvent combattue.

 

Les échecs nés de cette stratégie conduisent dans les années 1980 à la deuxième phase, celle de la tolérance, mais aussi de l'intermédiation. Certes, le rôle de l'entreprise et du secteur privé national est peu à peu réhabilité, mais le dialogue se poursuit seulement entre les États et les grands bailleurs. Ceux-ci décident de ce que pourraient ou devraient faire les entreprises, en n’intégrant, à la rigueur, dans la concertation que les institutions censées représenter le monde entrepreneurial, telles les chambres de commerce ou les organisations patronales. Mais ces dernières manquent de moyens. Elles n’ont donc, pas la possibilité, malgré leurs efforts, d’apporter une réponse adéquate aux problèmes considérables à régler.

 

Face à ce nouvel échec, les États et les bailleurs de fonds sont contraints d'évoluer vers une troisième étape, qui prédomine de plus en plus depuis la fin des années 90 : celle de la reconnaissance de la primauté du rôle des entreprises dans le développement et du dialogue direct avec elles. L’instauration, dans certains pays, d'un Conseil présidentiel pour l’investissement ou d’États généraux des entreprises traduit cette volonté de rencontre régulière avec les entrepreneurs.

 

Malgré ses limites, la nouvelle approche semble effectivement mieux à même d'accélérer le développement économique en Afrique. Elle place, en effet, l'entreprise au cœur du débat, c'est-à-dire un homme ou un groupe d'hommes qui investit, en partie avec son argent, dans l’optique de vendre des produits ou des services répondant à des besoins, et de vivre de cette activité.

 

Le chemin est donc clair. Promouvoir l'entreprise c'est promouvoir le développement. Définir les politiques et instruments stimulant l'entreprenariat revient à inventorier les facteurs exogènes et endogènes propres à favoriser l'entreprise, autrement dit, d'un côté, ce que l'entreprise est en droit d'attendre de son environnement et, de l'autre, les devoirs qu’elle doit respecter pour assumer la mission qui est la sienne.

Ce sont ces deux points que je voudrais développer, en soulignant à la fois que les recommandations prônées dans cette présentation viseront essentiellement l'entreprise privée, formelle, évoluant en Afrique francophone.

 

La création d'un environnement favorable à l'entreprenariat, ainsi défini, me paraît requérir, au minimum les six composantes suivantes en termes de politique. Concourant toutes à réduire les incertitudes du chef d'entreprise et, donc, à l'inciter à investir davantage.

 

D'abord, une réelle facilitation de la création d’entreprises formelles. La création d'une entreprise dans nos pays est devenue un peu plus facile, depuis près d'une décennie, avec la généralisation des « guichets uniques » dont la dénomination reste, cependant, souvent inappropriée. Mais les études récentes de la Banque mondiale sur le « Business Climate » montrent tous les progrès restant à accomplir. Il faut donc encore et beaucoup simplifier, accélérer, unifier.

En termes d'instruments, ceci implique, des dispositions légales clairement favorables à l'entreprise en matière de capital minimum et de formalités requises ; une grande modernisation de l'administration pour qu'un point de contact véritablement unitaire prenne en charge toutes les questions à régler ; une lutte déterminée contre les freins liés à la corruption. La contrepartie doit être une politique plus coercitive de disparition obligatoire des entreprises moribondes dont la présence pollue le fonctionnement de l'économie.

 

La seconde voie est celle de l'amélioration maximale des infrastructures ayant un poids décisif sur le coût et la qualité des facteurs de production : énergie certes, mais aussi moyens de transport, télécommunications, modalités de dédouanement des marchandises, etc. L'impact des améliorations est rapide et sensible comme le montrent les exemples de construction de routes sur la production de riz à Madagascar ou l'existence de deux licences de téléphonie mobile sur le coût des télécommunications au Mali. Les répercussions d'une crise énergétique sévère entraînent, toutefois, parallèlement des effets pervers immédiats sur la production et les prix, à l'instar des situations que l’on rencontre actuellement au Sénégal, en Ouganda ou en Tanzanie. En la matière, la politique à suivre est très certainement celle de la mobilisation maximale autour d'objectifs ambitieux. Des autorités de tutelle soucieuses d'efficacité, des sociétés ou administrations performantes en charge de ces infrastructures et des stratégies courageuses d'investissement et de modernisation sont autant d’instruments auxquels recourir pour se prémunir.

 

La troisième composante est la définition, par les États, d'axes prioritaires du développement économique national bénéficiant, dès lors, de soutiens importants et diversifiés, susceptibles d'inciter les entreprises à investir fortement dans les secteurs concernés et de parvenir à en faire des moteurs de la croissance nationale. Des choix variés et évolutifs s’offrent : l'île Maurice est ainsi passée de l'industrie sucrière à l'industrie textile et vise aujourd'hui à se muer en place forte de services, notamment financiers. Mais les axes retenus doivent être suffisamment précis et bien fondés afin de devenir une marque incontestable de reconnaissance, et les moyens mis en œuvre suffisamment convaincants pour assurer le succès du pays. Ainsi le tourisme peut se décliner en tourisme de masse au Kenya ou au Sénégal, en tourisme élitiste en Tanzanie ou en tourisme basé sur un produit très spécifique, comme les gorilles, au Rwanda.

 

De plus, le libéralisme absolu prôné par certaines institutions internationales doit être banni car il est souvent synonyme de mort rapide de certaines entreprises. Celui-ci ne peut, en effet, s’appliquer qu’entre acteurs de puissance égale, ce qui n’est pas le cas ; il arrive même que les acteurs les plus puissants n’en respectent pas les règles, comme le montrent les exemples du coton, du riz ou du textile.

 

Les instruments peuvent donc être divers : des protections tarifaires – nécessairement dégressives toutefois – pour obliger les entreprises à accomplir les efforts nécessaires ; une vigilance contre la fraude ; un appui à la veille technologique pour intégrer au mieux et au plus vite les nouvelles filières dans les standards internationaux des secteurs concernés.

 

La quatrième politique est celle de l’utilisation optimale de l’incitation fiscale. Pour de nombreux pays avancés ou émergents, l’incitation par la fiscalité est exploitée à plein pour encourager des secteurs ou des comportements. En Afrique, cette voie est restée jusqu’ici quasiment ignorée. Pourtant, elle peut s’appliquer par de nombreux canaux :

·   celui de la modulation des taux et des assiettes pour donner un coup de fouet aux entreprises de certains secteurs jugés prioritaires, accélérer la bancarisation de l’épargne, développer la formation professionnelle, par exemple ;

·   celui de l’amélioration des relations entre l’entreprise et l’État en mettant un terme au harcèlement régulier sociétés du secteur formel et en appuyant, au contraire, selon des modalités à définir, les entreprises citoyennes respectueuses de leurs obligations.

 

Une cinquième ligne d’action salutaire est celle de la formation adéquate des femmes et des hommes aux besoins des entreprises. Il est essentiel que ces dernières trouvent le personnel capable de remplir efficacement toutes les fonctions requises pour la bonne marche et le développement des sociétés, à une époque où les nouvelles technologies, la concurrence forcenée généralisée, les demandes évolutives de consommateurs avisés posent des exigences de plus en plus pressantes. Les instruments possibles recouvrent, en particulier, l’octroi d’une claire priorité à une formation de base étendue au plus grand nombre, d’une part, et, surtout, une formation bien ciblée, vivement encouragée et soigneusement contrôlée au niveau de sa qualité, d’autre part.

 

Enfin, une sixième réforme indispensable porte sur la crédibilité du système judiciaire. Malgré les améliorations notables introduites par l’OHADA, la justice reste l’une des faiblesses les plus criardes des pays africains alors que l'état de droit est l’une des premières quêtes de l'entreprise. L’ancrage de la corruption – qui amène si souvent à condamner le plus riche et non le plus fautif – explique que l'entreprise a peu de chance de gagner contre ses salariés et que la banque, à vrai dire une entreprise comme les autres, perd le plus souvent contre ses clients.

 

Même si ce chantier paraît visiblement l'un des plus difficiles à entreprendre, il est indispensable de l'engager vigoureusement en mettant en place des dispositions légales, réglementaires, procédurales raffermissant la sécurité juridique des entreprises et raccourcissant la durée des procès.

 

Si des réformes appropriées viennent réduire notoirement les incertitudes pesant sur son environnement, l'entrepreneur n’en a pas moins de nombreux devoirs à respecter, mais, là encore, il peut bénéficier de l'appui de politiques gouvernementales adaptées. Donnons cinq exemples.

 

Le premier concerne la formation des entrepreneurs eux-mêmes, et particulièrement des plus jeunes. Le métier de chef d'entreprise ne s'apprend pas sur les bancs de l‘école, même la meilleure d'entre toutes ; sans doute est-ce à la source de nombreux échecs rencontrés lors de la reconversion systématiques des « déflatés » de la fonction publique en chefs d'entreprise. Un entrepreneur a inévitablement l'obligation d'apprendre et de suivre de nombreuses règles de gestion ; l' État se doit de l'aider à les connaître et à les maîtriser. Les outils de cette politique sont encore embryonnaires, mais ils s’intensifient avec la prise de conscience récente de cette nécessité première. Ils vont des institutions d'encadrement des PME aux programmes de mise à niveau en passant par les BDS, les « business angels » ou les mentors.

 

Le second exemple vise la mise en place de fonds propres suffisants pour le démarrage et la croissance de l'entreprise. Encore trop souvent, les promoteurs refusent ou sont dans l’incapacité d'apporter l'autofinancement nécessaire à la viabilité de leur projet ou à l’obtention d'un compte d'exploitation crédible. Cet objectif est pourtant essentiel à la bonne santé de toute entreprise. Les politiques gouvernementales peuvent aider les entrepreneurs à respecter cette obligation :

- en incitant au regroupement d'actionnaires au sein de sociétés ;

- en encourageant la création ou le renforcement de sociétés de capital-risque capables d'accroître les mises de fonds initiales.

 

Troisième point : l'accès aux financements nécessaires pour le fonctionnement et le développement des activités. Nos pays sont coutumiers d'une insatisfaction réciproque permanente de la part des entreprises et des banques qui, pourtant, devraient agir en partenaires : aux yeux des banques, les entreprises ne sont pas suffisamment crédibles ; de l’avis des entrepreneurs, les banques ne jouent pas leur rôle vis-à-vis d'eux.

Ici, comme souvent, la vérité est sans doute à mi-chemin de ces deux thèses et la politique à suivre consiste à les rapprocher au maximum. Côté entreprises, cela implique notamment les efforts déjà signalés en matière de capacité de gestion et d'apport d'autofinancement. Du côté des financiers, de nouveaux instruments méritent d’être mis en place. Outre certaines incitations fiscales possibles, déjà évoquées, citons notamment l'amélioration des capacités d'analyse et de suivi des dossiers de financement des PME qui requièrent une approche et des compétences mal possédées par nombre de banques. Mentionnons également le partage souhaitable du risque entre banques et bailleurs étrangers, au moins dans la phase de jeunesse des entreprises, la plus fragile, afin d'inciter les banques locales à s'investir davantage dans ce secteur.

 

Le quatrième volet est l'obligation d'investir massivement. Il est frappant de voir, en Afrique, le patrimoine initial de l'entreprise – qu'il s'agisse d'immobilier ou d'équipement industriel – souvent se dégrader ou devenir obsolète faute d'investissements de renouvellement ou de modernisation. Une fois son entreprise créée, le promoteur ne paraît pas avoir le souci prioritaire de faire de celle-ci le premier et principal bénéficiaire des résultats positifs dégagés par son activité. Or, les principes actuels de concurrence et l'évolution rapide des technologies imposent à l'entreprise d’être un investisseur permanent, sous peine de disparaître rapidement du marché. Le refus de cette évidence explique d'ailleurs la courte espérance de vie de nombreuses sociétés africaines.

 

Pour susciter un changement de comportement de la part des entrepreneurs, l’État doit conduire une politique d'encouragement systématique de ces investissements productifs, par le biais d’incitations fiscales, d’un appui à la mobilisation de ressources à moyen et long termes pour le financement de ces investissements, de la mise en place de structures financières ad hoc.

 

Enfin, le cinquième axe est celui de l'incitation par 1'État au regroupement d'investisseurs pour la création d'entreprises communes. Curieusement, ce continent marqué par une entraide sociale sans doute caractéristique, est aussi celui où l'initiative entrepreneuriale reste la plus réticente à s'exercer dans un cadre sociétaire. Le promoteur africain est particulièrement individualiste, ce qui le rend plus vulnérable aux différents handicaps signalés ci-dessus, notamment en termes de contraintes d'autofinancement et d'investissement. Pour obtenir les changements nécessaires, les instruments à utiliser doivent encourager une mutation des mentalités ; il faut favoriser les regroupements d'initiatives par des dispositions légales ou administratives, par des incitations diverses, par un apprentissage du « travail en commun » grâce aux institutions d'encadrement.

 

Pour conclure, provisoirement car le sujet est loin d’être tari, je me contenterai de souligner trois points.  

 

D'abord, la réussite possible de l'entreprenariat en Afrique. Malgré toutes les difficultés énoncées ici et si souvent citées. Permettez-moi à cet égard de citer l'exemple du réseau BANK OF AFRICA dans lequel nous avons tenté d'appliquer, autant que faire se peut, les règles que je viens de développer.

 

Né il y a 25 ans au Mali d’une initiative entièrement privée, notre Groupe est maintenant présent dans 9 pays, compte une vingtaine de sociétés dans les secteurs de la banque, de la finance et de l'assurance ; il a encore sous le coude de nombreux projets d'expansion. Nos performances ne sont certes pas parfaites et de nombreuses améliorations restent à apporter. Mais nous avons su, entre autres, faire évoluer rapidement, grâce à d'importants investissements,  nos outils de travail, nos procédures, nos produits et nos services pour nous adapter à nos environnements légaux et techniques en mutation rapide, pour répondre aux besoins évolutifs de la clientèle, pour accéder à de nouvelles ambitions. Deux de nos banques sont cotées en Bourse et notre Groupe compte 1 500 salariés et plus de 3 000 actionnaires. Les uns et les autres ont bénéficié de notre développement puisque la totalité de nos sociétés dégagent, en moyenne, une rentabilité suffisante pour assurer les évolutions salariales aussi bien que la distribution de dividendes.

 

Ensuite, la nécessité, pour le secteur privé, d'être pleinement à la hauteur de la mission qui lui est enfin reconnue, mais de parallèlement refuser l'espèce de dogme du  « tout privé » qui tend aujourd’hui à devenir la nouvelle pensée unique. Oui, l'entreprise est bien au cœur du développement et sans elle point de salut. Elle n’est pas seule en jeu ;  tous les autres acteurs ont aussi leur rôle à jouer et, s'ils ne le font pas, l’objectif ne pourra être atteint. Rejeter cette responsabilité partagée, c'est courir le risque d'un nouvel échec qui, par un effet classique de balancier souvent répété dans l'Histoire, sera imputé au secteur privé. Ce que nous devons de toute force refuser.

 

Enfin, et c'est aux jeunes entrepreneurs que je m'adresse, il ne faut pas avoir peur de commencer petitement et modestement, et de grandir ensuite. Il est très rare qu’une entreprise naisse grande et puissante : c'est un état qu'elle conquiert, éventuellement, avec le temps et les difficultés. Bill Gates a démarré Microsoft dans un garage au fond de la Silicon Valley ;  Peugeot et Michelin n'ont longtemps été que des artisans consciencieux et travailleurs. Il vous faut donc, avant tout, être sérieux, patients, travailler dur et résistants aux nombreux coups qu'on vous donnera.

 

Cet article est un extrait du magazine trimestriel, Échos de la Banque mondiale, publié par le Bureau régional de Dakar (Sénégal, Cap-Vert, Gambie, Guinée-Bissau, Niger). Pour consulter le magazine en format PDF, veuillez cliquer ici.


Pour en savoir plus sur ce magazine, veuillez contacter mademba@worldbank.org.


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