Par Jacques Morisset, économiste principal. Article extrait du magazine "Les Échos de la Banque mondiale". Numéro 6 - Novembre 2007
Pour un Sénégalais déclarant travailler à plein temps, on compte près de cinq personnes non-actives, inoccupées ou mal occupées. Dans ces conditions, il est aisé de comprendre la pression sociale qui mine les familles et la société sénégalaise.
Aujourd’hui, au Sénégal, environ 3 travailleurs sur 10 déclarent être au chômage ou sous-employés. Et encore, cette statistique ne reflète-t-elle pas la réalité ! Il faut y adjoindre les nombreux travailleurs qui se qualifient comme inactifs, telles les femmes au foyer, les découragés ou les personnes employées uniquement sur une base saisonnière (ce qui est le cas de 60 % de la population des campagnes). Plus illustratif du désarroi régnant sur le marché du travail est le fait que pour un Sénégalais se déclarant travailler à plein temps, près de cinq personnes sont non-actives, inoccupées ou mal occupées, une mise en évidence parlante de la pression sociale qui s’exerce sur les familles et la société sénégalaise.
Ce rapide tour d’horizon montre clairement les lacunes actuelles qu’affiche le marché du travail au Sénégal. Les groupes les plus touchés semblent être les jeunes (6 chômeurs sur 10 ont moins de 25 ans), les femmes et, d’une manière générale, la population localisée dans les zones rurales du pays. Le Gouvernement n’est pas resté inactif devant ce désarroi. Il a, notamment, mis en place un certain nombre de programmes visant à promouvoir l’emploi, en particulier en faveur des groupes les plus défavorisés. Quels sont ces programmes ? Quelle évaluation peut-on en faire et pour quelles recommandations ?
Les programmes existants
Contrairement à la majorité des pays africains, le Sénégal se distingue par la mise en place d’un certain nombre de programmes visant à promouvoir l’emploi. Bien qu’il existe souvent une confusion dans les objectifs, on peut classer ces 16 programmes en quatre catégories, selon leurs modalités d’intervention : services de placement ; subventions aux salaires ; travaux publics ; et crédits aux micro-entreprises et à l’auto-emploi.
Parmi ceux-ci, retenons :
Le Fonds national d’action pour l’emploi (FNAE) qui soutient l’emploi des salariés sur la base de subventions et assiste l’auto-emploi en fournissant des crédits subventionnés à des promoteurs.
Le Fonds national de promotion de la jeunesse (FNPJ) qui cofinance des projets individuels ou collectifs initiés par des jeunes (18-35ans) dans différents domaines d’activité économique à travers trois lignes de crédit : le Fonds de financement, le Fonds de prêt participatif et le Fonds de garantie. Par ailleurs, dans le cadre du Fonds de financement, le FNPJ a développé un programme appelé « Tous petits crédits, jusqu’à 500 000 francs CFA » pour soutenir les micro-activités dans les secteurs de l’artisanat.
L’Agence d’exécution des travaux d’intérêt public (AGETIP), mise en place en 1989, qui, grâce à des chantiers-école, vise à améliorer les capacités de gestion technique et financière des entreprises/maîtres d’œuvre en recourant à la formation et à l’embauche de main d’œuvre.
Ces trois programmes ne coiffent pas la totalité de l’action gouvernementale, mais ils captent la majeure partie des ressources financières dévolues par l’État à la promotion de l’emploi. Les autres mesures sont souvent des initiatives ponctuelles, ciblant une catégorie spécifique de population ; elles n’en sont pas moins importantes pour autant. Signalons encore que la promotion de l’emploi figure dans de nombreux programmes à vocation plus large, mais nous avons fait le choix de ne retenir ici que ceux dont la création a tenu à ce seul objectif.
Les Limites
La performance des programmes décrits ci-dessus doit se mesurer en fonction de leur capacité à créer des emplois, tout en tenant compte de leur coût. Force est de constater que les résultats obtenus jusqu’à présent sont décevants. Le nombre d’emplois créés n’a pas dépassé 16 000 par an, ce qui représente moins de 5 % de la population active au chômage ou en situation de sous-emploi au Sénégal. Or, ce résultat a été obtenu au prix de dépenses par emploi relativement élevées, variant de 364 dollars pour le FNAE à plus de 3 000 dollars pour l’AGETIP.
Pratiquement tous les programmes, à l’exception de l’AGETIP, se caractérisent par la quasi-absence de mécanismes de suivi et d’évaluation. La plupart sont même incapables de fournir des indications sur le nombre d’emplois qu’ils ont concrètement créés sur le terrain. Ils ne donnent guère d’information précise sur la durée de ces emplois, leur localisation ou la nature des activités. Leur évaluation est faite sur la base des intentions des dossiers acceptés. De surcroît, les contrôles de leur gestion sont sporadiques, ce qui a mené à des excès coûteux comme l’a rappelé le dernier audit effectué par la Cour des comptes auprès du Fonds national de la jeunesse.
Le manque de coordination entre ces programmes nuit également à leur efficacité. Leur nombre élevé traduit plus une absence de cohérence qu’une stratégie concertée de la part des autorités. La plupart des programmes sont éparpillés au sein de maints ministères et agences qui sont eux-mêmes sujets à de nombreux changements institutionnels. Pire encore, ils procurent souvent les mêmes services, à l’instar du FNPJ et du FNAE qui offrent des crédits subventionnés à des jeunes, sans aucune concertation entre eux.
Enfin, ces résultats décevants sont aussi le fruit du financement réduit que l’État alloue à ces programmes ; environ 0,3 % du PIB, autant dire une goutte d’eau face à l’ampleur du problème de l’emploi dans le pays. À titre de comparaison, la moyenne est de 1 % du PIB au sein des pays de l’OCDE et de 2 % dans des pays comme la Suède ou le Danemark. Une simple extrapolation montre que si, toutes choses égales par ailleurs, le Sénégal consacrait à ce dessein autant de ressources que ces deux derniers pays, le nombre d’emplois créés pourrait quasiment atteindre 100 000 par an !
Une stratégie séquentielle est proposée aux autorités sénégalaises. La première étape consiste à (r)établir la crédibilité des programmes existants par deux actions immédiates. Ces programmes doivent démontrer leurs capacités à produire des résultats concrets et cela avec une gestion saine supposant la mise en place de systèmes de suivi, d’évaluation et de contrôles (internes et externes).
En parallèle, une rationalisation des programmes s’impose. Certains pourraient être fondus, à commencer par le FNPJ et l’Agence nationale pour l’emploi des jeunes (ainsi que le FNAE), de manière à réduire leurs frais de fonctionnement et à dynamiser leurs synergies. L’expérience internationale suggère aussi que l’État devrait se focaliser sur deux types de programme : les travaux d’intérêt général comme l’AGETIP et l’appui financier direct aux entreprises individuelles ou à l’auto-emploi (avec les mesures d’accompagnement appropriées en termes de formation et d’information).
Ces deux types de programmes, en ciblant les groupes les plus défavorisés, répondent à la demande sociale et semblent donc les plus efficaces à promouvoir l’emploi. En contrepartie, les programmes offrant aux entreprises des subventions sur les salaires devraient être abandonnés au Sénégal (et remplacés par un appui raffermi par le biais de programmes de formation continue au sein des entreprises).
En second lieu, il convient d’étendre l’effort de soutien financier direct à la création d’emploi en allouant davantage de ressources à ces programmes, y compris dans les régions. Nous avons déjà argumenté en faveur d’un accroissement porté au niveau du montant pratiqué dans les pays de l’OCDE, soit 1% du PIB ; intervenant à la suite de la première étape, celle de la rationalisation, celui-ci pourrait être maximisé. Ce financement supplémentaire pourrait provenir, tout à la fois, directement du budget de l’État, mais aussi des partenaires au développement, lesquels ne se sont guère, jusqu’ici, mobilisés en faveur de ces programmes, à l’exception peut-être de l’AGETIP.
Cet article est un extrait du magazine trimestriel, Échos de la Banque mondiale, publié par le Bureau régional de Dakar (Sénégal, Cap-Vert, Gambie, Guinée-Bissau, Niger).Pour consulter le magazine en format PDF, veuillez cliquer ici.