L’Afrique subsaharienne et l’Asie du Sud sont déjà touchées par le changement climatique.
L’adaptation agricole repose sur l’utilisation d’outils aussi vieux que les charrues et aussi récents que les ordinateurs.
Les gouvernements et les agences de développement font partie de la solution.
Le 21 avril 2008 – Dans la zone de production alimentaire du Sud de la Zambie, un producteur de maïs surveille sa récolte. Les tiges des plants sont brunes et chétives. Le rendement sera d’une tonne ou moins par hectare, soit seulement une fraction d’une bonne récolte annuelle.
Le fermier zambien sait par expérience qu’il est confronté à quelque chose de plus gros et de bien pire qu’une simple sécheresse. Dans son dialecte Tonga, il s’agit du kukasaala kwanyika (le réchauffement climatique).
De telles scènes sont fréquentes dans les zones de production alimentaire des pays les plus pauvres, surtout en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud.
Ces régions sont déjà touchées par le changement climatique. Une augmentation de seulement 2°C des températures à l’échelle mondiale, soit le bas de la fourchette des prévisions pour 2050, pourrait avoir d’importantes conséquences sur les zones de production alimentaire. Les conséquences quasi certaines d’après les pires des scénarios seraient des sécheresses plus marquées et plus nombreuses ainsi que des tempêtes plus fréquentes et plus violentes suivies d’inondations plus dévastatrices.
Au total 1,4 milliard de personnes vivant dans 54 pays sont touchées
D’après les estimations de 2006 du Groupe de recherche sur le développement de la Banque mondiale, les pertes agricoles causées par le réchauffement climatique dans les pays les plus pauvres pourraient atteindre entre 41 milliards et 102 milliards de dollars par année. Quelque 1,4 milliard de personnes réparties dans 54 pays, dont bon nombre sont déjà mal nourries, pourraient avoir encore plus faim. Des centaines de millions d’enfants qui ne sont pas encore nés pourraient subir le même sort.
Cependant, les choses peuvent se passer autrement, disent les experts de la Banque mondiale mandatés pour aider à prévenir ce fléau. Selon eux, adapter l’agriculture au changement climatique pourrait changer bien des choses.
L’atténuation du changement climatique, par la réduction dans l’atmosphère de la teneur en carbone qui est en grande partie responsable du réchauffement climatique, est l’action qui a retenu la plus grande attention et récolté le plus de financements à l’échelle mondiale en réaction au changement climatique. Cependant, l’atténuation des effets du changement climatique pourrait mettre des années avant d’être réalisée. L’adaptation de l’agriculture n’est pas axée sur la réduction des émissions de dioxyde de carbone mais elle peut aider les agriculteurs à éviter les pires conséquences du changement climatique et ce, dès à présent.
L’adaptation agricole repose sur l’utilisation d’outils aussi vieux que les charrues et aussi récents que les ordinateurs.
Elle peut se traduire par une mesure aussi simple qu’un changement de pratique de travail du sol pour préserver l’eau et la terre, ou par l’utilisation de technologies de pointe consistant à planter de nouvelles variétés de graines résistantes à la chaleur adaptées aux prévisions locales de hausses de températures. Cette adaptation pourrait entraîner d’importants investissements dans l’irrigation si les chiffres démontrent que cette mesure peut avoir un effet positif sur le revenu net par hectare et si les ressources en eau sont suffisantes.
Les experts en adaptation de la Banque mondiale (des économistes, des environnementalistes et des agronomes) concentrent principalement leur attention sur l’Afrique subsaharienne où le trois quart de la population vit de l’agriculture, dans certains cas dans les zones les plus touchées par le changement climatique dans le monde.
Les agriculteurs seront-ils capables de s’adapter au futur changement climatique ?
Il est difficile de prédire à quel point les agriculteurs seront capables de s’adapter au changement climatique étant donné l’imprévisibilité des changements à venir. Certains experts de la communauté internationale de développement pensent qu’examiner le passé permet d’avoir une bonne idée de la manière dont les agriculteurs pourraient réagir dans le futur.
Selon Ariel Dinar, économiste principal du service de recherche et de développement de la Banque, de nouvelles études indiquent que « l’agriculture africaine résiste très bien au changement climatique et les agriculteurs seront capables de s’adapter au futur changement climatique ».
Cette étude comportait des données sur le climat, l’eau et le sol ainsi que sur l’économie de 16 zones agro écologiques de l’Afrique subsaharienne auxquelles quatre scénarios de changement climatique ont été appliqués. L’étude conclut qu’« à moins que le réchauffement climatique soit très marqué, les revenus des agriculteurs ne devraient pas diminuer davantage », comme le dit M. Dinar.
Cependant, pour éviter de manière progressive les pires conséquences que pourraient avoir la plupart des scénarios, M. Dinar souligne que l’adaptation devrait être faite de manière coordonnée et à grande échelle, de manière à inclure tant les petits agriculteurs que les décideurs politiques des ministères de l’Agriculture, des Finances et des Affaires sociales, et avec le concours d’organisations de développement comme la Banque mondiale qui offrent leur financement et leur expertise.
M. Dinar affirme que dans la plupart des cas, si l’adaptation est réalisée dans des zones agro écologiques qui ne longent pas les frontières d’un pays, l’introduction de bon nombre de pratiques alternatives peuvent produire des rendements « suffisamment intéressants pour en justifier les coûts ». Les scénarios mis au point par les auteurs de cette étude ont démontré que les revenus nets par ferme pouvaient augmenter même dans des cas où des systèmes d’irrigation chers étaient installés lorsque l’eau y est disponible.
En théorie, l’adaptation offre aux agriculteurs un vaste éventail de choix, mais bon nombre d’entre eux ne sont pas en mesure de faire ces choix. « Voilà où le gouvernement pourrait devoir intervenir pour les aider », souligne M. Dinar. « Ou encore, la Banque mondiale pourrait intervenir et aider à lancer un projet d’adaptation. »
L’adaptation de l’agriculture de manière coordonnée et à grande échelle impliquant à la fois une aide publique et privée en est encore à un stade embryonnaire. Cependant, des premières analyses et des projets financés par la Banque mondiale récemment mis en œuvre sur le terrain dans l’Etat d’Andhra Pradesh en Inde ont produit des résultats encourageants dans cette région rurale et pauvre touchée par la sécheresse, comme l’explique Ian Noble, spécialiste senior en changement climatique du Service de l’environnement de la Banque et co-auteur d’un livre paru récemment sur le redressement de cet Etat indien.
Abandonner de façon permanente la culture du riz au profit de cultures moins gourmandes en eau, comme celle du millet ou des arachides, est un exemple d’adaptation qui a permis de restaurer une certaine stabilité économique dans l’Etat d’Andhra Pradesh, souligne le livre intitulé : Overcoming Drought: Adaptation for Andhra Pradesh, India (Vaincre la sécheresse : adaptation dans l’Etat d’Andhra Pradesh, en Inde).
Jusqu’à présent cependant, les solides stratégies d’adaptation agricole sont des exceptions à la règle dans les pays en développement.
La Banque envisage aujourd’hui des stratégies d’adaptation plus ambitieuses
Selon les recherches de M. Noble, entre 2000 et 2007, seulement 17 des 73 stratégies d’aide-pays pour les pays pauvres aidés par l’Association internationale de développement (IDA) de la Banque mondiale ont fait mention des effets potentiels du changement climatique. Les pays bénéficiaires sont encore moins nombreux à avoir adopté une position claire au sujet du changement climatique. Un nouvel outil informatique développé par M. Noble et son équipe identifie les risques que pose le changement climatique et propose des stratégies pour y faire face. Les risques sont classés par couleur, le rouge étant attribué aux risques les plus graves.
L’exemple le plus significatif de la nouvelle direction de la Banque en la matière sera son futur Cadre stratégique sur le changement climatique et le développement (Strategic Framework for Climate Change and Development). Ce Cadre indiquera notamment comment l’adaptation, dans le domaine agricole mais également dans d’autres domaines touchés tels que les zones côtières en proie aux inondations, peut être intégrée dans les stratégies de développement nationales, sectorielles et régionales.
Des programmes d’adaptation pleinement intégrés regroupant l’agriculture, la prévention des inondations et d’autres mesures défensives, pourraient faire augmenter le coût des projets de l’IDA de 6 % à 21 % (714 millions à 2,5 milliards de dollars) par an, selon les récentes estimations de l’équipe du Cadre stratégique sur le changement climatique et le développement. La manière dont ces frais seront couverts et qui les paiera reste à déterminer.
L’adaptation n’est pas gagnée pour l’agriculture de subsistance
Les agriculteurs du monde entier ont fait preuve d’une grande capacité à répondre aux variations et aux perturbations climatiques en ayant recours à un vaste éventail de stratégies, dit Sergio Margulis, un économiste principal en économie environnementale de la Banque mondiale. Cependant, les agriculteurs pauvres qui vivent exclusivement de l’agriculture et qui occupent en règle générale des terres marginales et peu productives disposent de très peu de solutions alternatives pour faire face aux perturbations supplémentaires engendrées par le changement climatique, même aux plus modestes des scénarios de hausse de températures, déplore M. Margulis.
« Il est impossible d’être très optimiste quant à la capacité institutionnelle et financière des gouvernements des pays les plus pauvres à orienter l’adaptation et à mettre en place les bonnes mesures incitatives », affirme M. Margulis qui réalise actuellement une étude sur les nouveaux aspects économiques de l’adaptation. « De plus, comme bon nombre des conséquences du changement climatique sont incertaines ou inconnues, il est impossible de se fier entièrement aux expériences antérieures en matière d’adaptation. Les risques que courent les agriculteurs les plus vulnérables sont importants. »
« L’Afrique subsaharienne est certainement la région la plus préoccupante. Une augmentation de la productivité agricole s’est avérée être un défi quasi insurmontable dans cette région et les perturbations supplémentaires engendrées par le changement climatique ne feront qu’aggraver les choses. Aider les agriculteurs à se relocaliser dans des zones agricoles plus productives ou se à trouver de nouveaux emplois est également une tâche peu aisée, et les coûts sociaux de telles mesures seraient sans aucun doute très élevés. »