Robert B. Zoellick  PrĂ©sident Groupe de la Banque mondiale  Thomson Reuters Building, Canary Wharf, Londres  31 mars 2009  Introduction  Il y a environ quatre-vingts ans, lâun des grands Ă©conomistes du 20e siĂšcle et grande figure anglaise de son temps, John Maynard Keynes, intervenait devant une commission du gouvernement britannique. Le monde sâenfonçait dans la Grande DĂ©pression.  Dans son allocution, prononcĂ©e Ă quelques kilomĂštres dâici, il exhorta les personnes qui lâĂ©coutaient Ă dĂ©passer lâĂ©troitesse de vue  bureaucratique pour percevoir la situation dans une optique plus globale.  Il Ă©tait encore Ă six annĂ©es de la publication de sa ThĂ©orie gĂ©nĂ©rale, mais il pouvait dĂ©jĂ avancer quelques-uns des enseignements de ce livre qui a fait date : « Nous entrons dans un cercle vicieux : nous ne faisons rien parce que nous nâavons pas dâargent, mais câest prĂ©cisĂ©ment parce que nous ne faisons rien que nous nâavons pas dâargent. »  Keynes voulait sauver le systĂšme dâĂ©conomie de marchĂ© et, Ă une Ă©poque du communisme et du socialisme, il redoutait les consĂ©quences politiques de lâeffondrement de ce systĂšme.  Ses mises en garde contre la poursuite dâintĂ©rĂȘts Ă©troits nâavaient pas Ă©tĂ© entendues. Les gouvernements rĂ©agissaient de maniĂšre inefficace Ă la Grande DĂ©pression. Les nations sâadonnaient Ă des politiques concurrentielles dâĂ©goĂŻsme sacrĂ©.  Et la catastrophe arriva.  Pourtant les idĂ©es de Keynes, nĂ©es des possibilitĂ©s offertes par la crise, continuent jusquâĂ prĂ©sent Ă exercer de lâinfluence. Keynes et dâautres personnes de sa gĂ©nĂ©ration ont créé le systĂšme multilatĂ©ral qui survit et que nous devons rĂ©nover pour relever les dĂ©fis de notre Ă©poque.  Ce que Keynes et dâautres ont rĂ©alisĂ©, alors que la DeuxiĂšme guerre mondiale battait son plein, reposait sur des idĂ©es combinĂ©es Ă des actions. Ils ont contribuĂ© Ă mettre en place lâarchitecture Ă©conomique de lâaprĂšs-guerre. Ils ont jetĂ© les bases du Groupe de la Banque mondiale, du Fonds monĂ©taire international et de ce qui sâest transformĂ© par la suite en Organisation mondiale du commerce.   Nous ne devons pas non plus nous dĂ©rober aujourdâhui Ă la tĂąche dâallier idĂ©es et actions. Ă un moment oĂč lâon a perdu confiance, nous devons poser des actes qui rĂ©tablissent la foi du public en la capacitĂ© des gouvernements Ă relever le dĂ©fi. Il est plus risquĂ© de faire peu que de faire trop.  La crise actuelle  Les dirigeants se rĂ©unissent cette semaine Ă Londres, dans un monde qui ne paraĂźtrait pas peu familier Ă Keynes. Lâestimation la plus rĂ©cente de la croissance Ă©conomique mondiale en 2009, publiĂ©e ce jour par la Banque mondiale, prĂ©voit une contraction de 1, 7 %  contre une croissance de 1,9 % lâannĂ©e derniĂšre. Ce serait la premiĂšre baisse de lâĂ©conomie mondiale depuis la DeuxiĂšme Guerre mondiale.  Nous risquons Ă©galement de connaĂźtre une baisse de 6 % du volume du commerce mondial de biens et de services, la baisse la plus importante des 80 derniĂšres annĂ©es.   Ce qui a commencĂ© en 2007 comme une crise financiĂšre sâest rapidement transformĂ© en crise Ă©conomique, avant de devenir actuellement une crise du chĂŽmage. DâaprĂšs nos prĂ©visions, les pays en dĂ©veloppement connaĂźtront cette annĂ©e une dĂ©cĂ©lĂ©ration sensible de leur croissance, Ă 2,1 %. Nous nous attendons Ă des baisses rĂ©elles en Europe centrale et orientale, en Asie centrale et en AmĂ©rique latine et aux CaraĂŻbes.  Dans cette crise, les pays en dĂ©veloppement sont assaillis par vagues successives. Ces vagues naissent de la forte contraction de la croissance Ă©conomique ainsi que du resserrement du crĂ©dit dans les pays dĂ©veloppĂ©s. De mĂȘme que la croissance Ă©conomique mondiale a naguĂšre contribuĂ© Ă sortir de la pauvretĂ© des centaines de millions de personnes, la crise actuelle risque de produire « lâinverse du dĂ©veloppement », dans la mesure oĂč notre monde interconnectĂ© transmet les chocs avec plus de force et de rapiditĂ©.  Les apports de capitaux privĂ©s aux pays en dĂ©veloppement rĂ©gressent considĂ©rablement, les apports nets chutant en 2009 Ă environ un tiers du niveau maximum de 1,2 billion de dollars  atteint il y a seulement deux ans. Les envois de fonds des travailleurs migrants sont en baisse et lâon prĂ©voit une rĂ©duction dâau moins 5 % en 2009.  Par ailleurs, certaines des mesures appliquĂ©es par les pays dĂ©veloppĂ©s, quoique comprĂ©hensibles, ne facilitent pas la tĂąche des pays en dĂ©veloppement.  Les Ă©missions par les gouvernements des pays dĂ©veloppĂ©s des volumes considĂ©rables de dette garantie privent de financements les pays en dĂ©veloppement pourtant bien gĂ©rĂ©s. Les pays en dĂ©veloppement, mĂȘme ceux dont les dĂ©ficits sont modestes, ne peuvent pas du tout emprunter ou doivent faire face Ă des spreads nettement plus Ă©levĂ©s.   DâaprĂšs nos estimations, 84 pays en dĂ©veloppement sur les 109 que nous avons Ă©tudiĂ©s risquent cette annĂ©e de subir un dĂ©ficit financier de 270 Ă 700 milliards de dollars. Les deux principales inconnues auxquelles tient cette vaste fourchette sont lâampleur de la dette privĂ©e qui sera refinancĂ©e et les niveaux quâatteindront les fuites de capitaux.  Dans le mĂȘme temps, la baisse de la demande pĂšse sur la production industrielle et le recul des prix des produits de base affaiblit la situation budgĂ©taire de nombreux pays qui sont tributaires des exportations.  Un quart seulement des pays en dĂ©veloppement disposent de moyens nĂ©cessaires pour financer des programmes destinĂ©s Ă limiter les rĂ©percussions de la crise.  Ces Ă©vĂ©nements pourraient par la suite entraĂźner une crise sociale et humaine avec des rĂ©percussions politiques.  JusquâĂ prĂ©sent, on sâest surtout intĂ©ressĂ© aux pays dĂ©veloppĂ©s, dont les habitants risquent de perdre leurs maisons, leurs actifs et leurs emplois. Ce sont des difficultĂ©s incontestables. Mais les personnes qui vivent dans les pays en dĂ©veloppement ont bien moins de moyens de protection, elles nâont pas dâĂ©pargne, pas dâassurance, pas dâallocations de chĂŽmage et souvent pas de nourriture.  DâaprĂšs nos estimations, 53 millions personnes de plus viendront gonfler les rangs des pauvres qui ont un revenu infĂ©rieur Ă 1,25 dollar par jour, Ă cause de la crise. Cette situation intervient aprĂšs la flambĂ©e des prix des produits alimentaires et du carburant des derniĂšres annĂ©es, qui ont entraĂźnĂ© dans la pauvretĂ© extrĂȘme 130 Ă 155 millions de personnes, dont un bon nombre ne se sont pas encore remis.  Le monde avait dĂ©jĂ du mal Ă maintenir le cap pour atteindre les huit Objectifs du MillĂ©naire pour le dĂ©veloppement Ă lâhorizon 2015. Ces objectifs apparaissent dĂ©sormais encore plus lointains. Prenons lâexemple de la mortalitĂ© infantile, lâune des causes les plus indiscutables : dâaprĂšs nos estimations actuelles, cette annĂ©e vont mourir 200 000 Ă 400 000 nouveaux bĂ©bĂ©s, en raison de la baisse de la croissance.  à travers le monde  Nous vivons certes dans un monde interconnectĂ©, mais la crise est ressentie diffĂ©remment suivant les rĂ©gions.  ·       Les pays dâEurope centrale et orientale sont peut-ĂȘtre les plus exposĂ©s, mĂȘme si les niveaux de revenu y sont plus Ă©levĂ©s que dans dâautres Ătats. Depuis la fin de la guerre froide, les stratĂ©gies de croissance dans cette rĂ©gion reposaient sur lâintĂ©gration Ă lâUnion europĂ©enne et Ă lâĂ©conomie mondiale par le biais du commerce, de lâinvestissement, du mouvement des personnes et des envois de fonds de travailleurs migrants. En consĂ©quence, la disparition de ces facteurs leur a portĂ© un coup trĂšs dur.  Par ailleurs, Ă mesure quâils sâacheminaient vers lâadhĂ©sion Ă la zone euro, certains pays ont consenti des prĂȘts intĂ©rieurs en euros ou en francs suisses, avec le risque de dĂ©faillance en cas de dĂ©prĂ©ciation de la monnaie nationale. La plupart des banques dâEurope centrale et orientale appartiennent Ă prĂ©sent Ă leurs voisines de lâOuest,  ce qui leur fait courir le risque de perdre lâappui dont elles bĂ©nĂ©ficient. Les pertes sur prĂȘts Ă lâEst peuvent, Ă leur tour, fragiliser les banques dans toute lâEurope.  à lâĂ©vidence, il faut distinguer entre les pays, comme lâont fait remarquer leurs dirigeants. Mais la logique mĂȘme de lâintĂ©gration europĂ©enne â lâune des meilleures rĂ©alisations Ă©conomiques et politiques des 60 derniĂšres annĂ©es â donne Ă penser que lâensemble europĂ©en ne sera supĂ©rieur Ă la somme de ses Ă©lĂ©ments que si les EuropĂ©ens sâentraident.  De mĂȘme, tout au long de lâhistoire, les pays dâEurope centrale et orientale ont voulu distinguer leur situation de celle de leurs voisins, avant de sâapercevoir que les lacunes dans lâun dâeux sont lourdes de dangers pour tous.       Plus Ă lâEst, la crise Ă©conomique de lâUkraine constitue un vĂ©ritable test de cohĂ©rence politique, voire de viabilitĂ©. Les panneaux dâaffichage vides de Kiev reprĂ©sentent mĂ©taphoriquement la disparition des consignes.  Le tiers des panneaux qui incitaient il y a moins de trois mois les consommateurs Ă dĂ©penser davantage sont Ă prĂ©sent vides : seuls les cartons et le mĂ©tal nus remplacent les incitations des jours meilleurs.  ·       En Asie centrale, les Ă©conomies pauvres, qui commencent juste Ă rouvrir lâancienne « Route de la soie » aprĂšs des dĂ©cennies dâisolement, sont confrontĂ©s Ă des perspectives peu prometteuses.  LâannĂ©e derniĂšre, les envois de fonds de travailleurs migrants ont reprĂ©sentĂ© 43 % du PIB au Tadjikistan et 28 % en RĂ©publique kirghize. Mais le ralentissement de lâactivitĂ© Ă©conomique en Russie et au Kazakhstan va contraindre cette main-dâĆuvre Ă rentrer chez elle.  Au Kazakhstan, le gouvernement estime que le taux de chĂŽmage devrait doubler, Ă 12 % dâici la fin de cette annĂ©e. Almaty, ville jadis enrichie par les revenus de la manne pĂ©troliĂšre, offre Ă prĂ©sent un spectacle de chantiers de construction inachevĂ©s, de grues immobiles et dâimmeubles fantĂŽmes dĂ©pourvus dâoccupants  â un monument fortuit aux attentes non rĂ©alisĂ©es.  - LâAmĂ©rique latine, dont les  bases budgĂ©taires, monĂ©taires et financiĂšres sont plus solides que par le passĂ©, ressent la crise avant tout Ă travers le commerce et lâĂ©conomie rĂ©elle. Alors que dans les pays dĂ©veloppĂ©s la crise a commencĂ© dans le secteur financier avant de sâĂ©tendre aux industries de transformation et Ă dâautres services, dans les pays en dĂ©veloppement elle sĂ©vit dâabord dans les secteurs de production et pourrait ensuite contaminer les banques qui prĂȘtent Ă ces secteurs. Le Mexique et lâAmĂ©rique centrale pĂątissent de la baisse de la demande aux Ătats-Unis et de la diminution des envois de fonds de travailleurs migrants. La chute des prix des produits de base met Ă mal lâĂ©conomie du BrĂ©sil. Son vaste marchĂ© intĂ©rieur offre certes une certaine protection, mais sa situation sera de plus en plus difficile si les Ă©changes commerciaux ne cessent pas de se contracter. Les pays comme le Chili et le PĂ©rou ont mis Ă profit les bonnes annĂ©es pour amĂ©liorer leurs situations des finances publiques et des rĂ©serves, ce qui leur donne une certaine assurance ; mais une rĂ©cession profonde et prolongĂ©e aura sur tous les pays un effet dâentraĂźnement Ă la baisse.  Les pays vulnĂ©rables des CaraĂŻbes subissent le contrecoup de la baisse du tourisme.
 - La crise financiĂšre limite considĂ©rablement la marge de manĆuvre de lâAsie du Sud. LâInde a perdu 45 milliards de dollars de rĂ©serves en raison des sorties de capitaux ; le taux de change sâest dĂ©prĂ©ciĂ© de plus de 20 % et les cours des actions ont chutĂ© de 50 %. Les coĂ»ts sociaux augmentent Ă©galement. DâaprĂšs les estimations du Gouvernement indien, le secteur formel a perdu 500 000 emplois entre octobre et dĂ©cembre de lâannĂ©e derniĂšre. Le mois dernier au Bangladesh, plus de 4 000 travailleurs seraient revenus au pays, oĂč une dĂ©mocratie fragile vient juste dâĂȘtre rĂ©tablie. Le Pakistan sâest imposĂ© des mesures plus restrictives pour conserver un programme du FMI alors que son nouveau Gouvernement est aux prises avec des groupes violents et des conflits constitutionnels.
 - La crise a atteint lâAsie de lâEst Ă travers ses solides rapports avec les chaĂźnes internationales  dâapprovisionnement et de distribution. Les pays plus petits et plus pauvres, comme le Cambodge, sont particuliĂšrement vulnĂ©rables aux baisses dans les principaux secteurs et marchĂ©s. Le Cambodge a perdu prĂšs de 50 000 emplois dans le secteur du vĂȘtement, son unique activitĂ© dâexportation importante. Les jeunes femmes, qui ont tout particuliĂšrement profitĂ© des emplois dans ce secteur, se trouvent dĂ©sormais dans une situation trĂšs prĂ©caire. Les familles dâĂ©leveurs nomades, qui reprĂ©sentent encore un tiers de la population de la Mongolie, ont assistĂ© Ă une baisse de 40 % du prix du cachemire, leur principal produit de rente.Â
 Les grandes Ă©conomies dâAsie de lâEst sont aussi en butte Ă des bouleversements de vaste portĂ©e. En Chine, on estime Ă 20 millions le nombre de travailleurs migrants qui ont perdu des emplois dans les industries manufacturiĂšres et le bĂątiment.  Certains reviennent Ă lâintĂ©rieur du pays, mais restent en ville au lieu de retourner dans de minuscules exploitations agricoles. La Chine a adoptĂ© un vaste plan de relance, mais malgrĂ© cela, nous prĂ©voyons un ralentissement de la croissance, de 9 % en 2008 Ă 6,5 % cette annĂ©e.  - LâAfrique, tout en ne reprĂ©sentant quâune part modeste du commerce et de lâinvestissement induits par la mondialisation, nâa pas Ă©tĂ© Ă©pargnĂ©e par la crise. Un responsable de la RĂ©publique dĂ©mocratique du Congo a prĂ©venu que la province du Katanga pourrait compter 350 000 chĂŽmeurs de plus, suite aux rĂ©ductions de la production par les compagnies miniĂšres. En raison de la baisse des prix du diamant, la RĂ©publique centrafricaine sâattend Ă une diminution des recettes de 50 % par rapport Ă 2008. Les envois de fonds de travailleurs migrants tarissent au Kenya. Et comme les recettes touristiques vont probablement rĂ©gresser rapidement, les perspectives sont plutĂŽt sombres pour un pays comme les Seychelles, oĂč le tourisme, sa principale source dâemplois et de devises, devrait subir une contraction de 25 %, rien quâen 2009.
 - JusquâĂ prĂ©sent, les pays du Moyen-Orient et de lâAfrique du Nord ont Ă©tĂ© peu touchĂ©s par la pĂ©nurie de crĂ©dit. Mais les pays du Maghreb qui ont entrepris des rĂ©formes risquent de recevoir moins de touristes europĂ©ens et de perdre les marchĂ©s pour leurs exportations en Europe. Les pays qui sont tributaires des travailleurs migrants devraient Ă prĂ©sent chercher Ă trouver les moyens de faire face Ă la baisse des envois de fonds et au retour de cette main-dâĆuvre Ă©migrĂ©e. MĂȘme les pays producteurs dâĂ©nergie sont Ă prĂ©sent confrontĂ©s Ă dâĂ©normes incertitudes, car ils doivent relever le dĂ©fi consistant Ă relier les jeunes chĂŽmeurs Ă lâĂ©ducation et au travail de production, dans un environnement oĂč les possibilitĂ©s dâemploi dans le secteur privĂ© risquent dâĂȘtre limitĂ©es alors que les prix des produits de base demeurent volatiles.  Â
  Il se posera aussi des problĂšmes spĂ©ciaux qui ne se limitent pas Ă telle ou telle rĂ©gion. Nous assistons dĂ©jĂ aux rĂ©percussions de la crise sur les femmes et les filles, qui sont frappĂ©es de façon disproportionnĂ©e par la crise.  Lorsque les familles doivent prendre des mesures de restriction, les filles risquent davantage dâĂȘtre retirĂ©es de lâĂ©cole. Et lorsquâune personne doit ĂȘtre privĂ©e dâun repas, ce sont les jeunes filles qui souffrent souvent de malnutrition.   Innovation et action  MalgrĂ© certaines conditions Ă©conomiques qui ressemblent Ă celles du passĂ©, nous ne sommes plus aux annĂ©es 30. Les banques centrales ont fourni dâabondantes liquiditĂ©s et certaines sont intervenues avec des solutions novatrices pour maintenir les flux de crĂ©dit. Les pays dĂ©veloppĂ©s ont rĂ©agi beaucoup plus rapidement quâĂ lâĂ©poque de Keynes afin de stimuler la demande par des programmes de relance. Les autoritĂ©s de contrĂŽle des institutions financiĂšres  ont gĂ©nĂ©ralement Ă©tĂ© attentives aux risques systĂ©miques dâeffondrement qui paralysent les investisseurs. Les institutions financiĂšres multilatĂ©rales créées Ă Bretton Woods sont intervenues pour permettre aux pays dâĂ©viter les crises ou de les rĂ©soudre. à ce jour, nous nâavons pas assistĂ© Ă un recul gĂ©nĂ©ral vers le protectionnisme qui a tant aggravĂ© la situation durant les annĂ©es 30.  Mais 2009 sera une annĂ©e de tous les dangers. Lâheure nâest pas Ă lâautosatisfaction. Ce nâest pas le moment dâavoir la fausse conviction que lâon a fait tout ce qui Ă©tait possible. Ce nâest pas le moment de recourir Ă des solutions nationalistes Ă©troites ni mĂȘme Ă des rĂ©ponses rĂ©gionales. Lâunique certitude que nous donnent les Ă©vĂ©nements de lâannĂ©e derniĂšre est que nous sommes incapables de prĂ©dire les Ă©vĂ©nements futurs ainsi que la maniĂšre dont ils peuvent entrainer dâautres situations inattendues.  Pour relever les dĂ©fis qui nous attendent, nous devons avoir un esprit dâinnovation appuyĂ©e par des mesures concrĂštes.  Nous devons agir vite tout en faisant preuve de souplesse. Nous devons concevoir des solutions faisant intervenir les ressources et les compĂ©tences de partenaires multiples  â gouvernements, institutions internationales, sociĂ©tĂ© civile et secteur privĂ©.  Nous avons besoin dâagents catalyseurs pour forger ces nouveaux partenariats.   Le mois dernier, le Groupe de la Banque mondiale a uni ses forces Ă celles de la Banque europĂ©enne pour la reconstruction et le dĂ©veloppement (BERD) et de la Banque europĂ©enne dâinvestissement (BEI) en vue dâaider les secteurs bancaires dâEurope centrale et orientale par un programme de financement Ă hauteur de 24,5 milliards dâeuros.   LâIFC, le guichet du Groupe de la Banque mondiale consacrĂ© au secteur privĂ©, et la Banque de coopĂ©ration internationale du Japon ont apportĂ© une contribution de 3 milliards de dollars Ă un fonds de capitalisation qui permettra de renforcer les banques des petits marchĂ©s Ă©mergents, et de maintenir les flux de crĂ©dit aux petites entreprises et aux particuliers.  LâIFC a mis en place, en collaboration avec la KfW, lâinstitution allemande de financement du dĂ©veloppement, un fonds de liquiditĂ© renouvelable de 500 millions de dollars pour financer des institutions de microfinance, car les entrepreneurs et les petites entreprises offrent, dans les moments difficiles, le meilleur programme de protection sociale : les nouveaux emplois.   Nous Ă©valuons Ă prĂ©sent les effets de la rĂ©cession mondiale sur les entreprises des pays en dĂ©veloppement et envisageons comment nous pourrions contribuer Ă mobiliser des capitaux privĂ©s, afin dâaider Ă restructurer ces entreprises et Ă gĂ©rer les actifs problĂ©matiques.  Le Conseil des administrateurs du Groupe de la Banque mondiale examine ce jour une nouvelle proposition : le lancement dâun nouveau Programme de liquiditĂ© pour le commerce mondial de 50 milliards de dollars.  La baisse considĂ©rable du commerce est exacerbĂ©e par le dĂ©ficit de financement de cette activitĂ©. Pour contribuer Ă faire face Ă la situation, nous avons dâabord portĂ© Ă 3 milliards de dollars la couverture des garanties du crĂ©dit commercial pour les banques des pays en dĂ©veloppement, dont bon nombre se trouvent en Afrique. Mais nous nous rendons compte que les garanties ne suffisent pas, car de nombreux petits crĂ©anciers ne peuvent pas accĂ©der aux financements en devises.  Notre nouveau Programme de liquiditĂ© pour le commerce mondial va combiner notre propre investissement dâun milliard de dollars et le financement de gouvernements et de banques rĂ©gionales de dĂ©veloppement. Ces fonds publics pourront ĂȘtre mobilisĂ©s par le biais dâun mĂ©canisme de partage des risques avec les principaux partenaires du secteur privĂ©, tels que Standard Chartered, Standard Bank et Rabobank. Les prĂȘts commerciaux pourront ensuite ĂȘtre recyclĂ©s Ă mesure que les prĂ©cĂ©dents prĂȘts seront remboursĂ©s. En collaboration avec lâOMC, nous allons Ă©galement chercher Ă mobiliser les ressources et lâexpĂ©rience des agences nationales de crĂ©dit Ă lâexportation.  JâespĂšre que les dirigeants du G-20 vont appuyer cette initiative de liquiditĂ© en faveur du commerce. Lâappui du G-20 nous donnera lâimpulsion nĂ©cessaire pour nous rapprocher de lâobjectif fixé par le Premier Ministre Brown.  Appel au G-20, pour quâil fasse du multilatĂ©ralisme un systĂšme pleinement effectif  à la diffĂ©rence des crises Ă©conomiques de ces 60 derniĂšres annĂ©es, la crise actuelle est dâampleur globale, et elle nĂ©cessitera une solution globale.  LâĂ©conomie mondiale qui est la nĂŽtre a pour rouages les particuliers, les entreprises privĂ©es, les organisations professionnelles et syndicales et les administrations publiques. Ce sont eux qui commercent, investissent, travaillent, inventent, nĂ©gocient et construisent, Ă lâĂ©chelon des Ătats-nations pris individuellement et collectivement, ces Ătats fixant les rĂšgles et convenant parfois de respecter des conditions et procĂ©dures nĂ©gociĂ©es. Le G-20 ne changera pas cet aspect qui est la rĂ©alitĂ© mĂȘme de notre systĂšme international. Mais un multilatĂ©ralisme renforcĂ© peut amplifier les avantages, et attĂ©nuer les risques dâinconvĂ©nients, de cette situation dâinterdĂ©pendance Ă©conomique.  Il est de bon ton aujourdâhui de parler dâinstitutions nouvelles ou dâinstances nouvelles pour la gouvernance mondiale. Peut-ĂȘtre, mais je dirai pour ma part quâon devrait commencer par rĂ©former et doter de moyens les institutions dont on dispose dĂ©jĂ .  LâOMC, le FMI, le Groupe de la Banque mondiale et les banques rĂ©gionales de dĂ©veloppement, ainsi que les institutions des Nations Unies, peuvent jouer un rĂŽle accru. Fortes de plus de 180 membres, et moyennant un surcroĂźt de rĂ©forme pour renforcer la participation et le pouvoir de dĂ©cision des pays Ă©mergents et en dĂ©veloppement, ces institutions peuvent aider Ă concilier la dichotomie Ătats-nations et interdĂ©pendance Ă©conomique en faisant le lien entre les intĂ©rĂȘts nationaux, rĂ©gionaux et mondiaux.  Si les dirigeants mondiaux envisagent sĂ©rieusement dâinstaurer de nouvelles responsabilitĂ©s ou structures de gouvernance globales, quâils commencent par moderniser le systĂšme multilatĂ©ral en donnant Ă lâOMC, au FMI et au Groupe de la Banque mondiale les moyens dâassurer un suivi des politiques nationales. Ouvrir au grand jour la prise de dĂ©cisions de portĂ©e nationale serait un facteur de transparence, de responsabilisation et de cohĂ©rence pour les politiques nationales prises globalement.  En premier lieu, le G-20 devrait approuver un systĂšme de suivi pour lâOMC en vue de promouvoir les Ă©changes et de rĂ©sister Ă lâisolationnisme en matiĂšre Ă©conomique, tout en sâattachant Ă boucler les nĂ©gociations de Doha pour ouvrir les marchĂ©s, rĂ©duire les subventions et rĂ©frĂ©ner toute vellĂ©itĂ© de retour en arriĂšre. On assiste dĂ©jĂ Ă un retour larvĂ© au protectionnisme sous forme de mesures adoptĂ©es au dĂ©triment dâautres pays, tĂ©moin ces campagnes dâincitation Ă acheter tels ou tels produit, Ă crĂ©er des emplois pour tels ou tels travailleurs, ou Ă refuser des visas Ă tels ou tels ressortissants.  à mesure que lâannĂ©e 2009 avance, et que le chĂŽmage augmente, une pression croissante sâexercera sur les dirigeants nationaux pour quâils reportent les problĂšmes sur les autres. Une étude de la Banque mondiale a dĂ©jĂ rĂ©vĂ©lĂ© que 17 des pays du Groupe des Vingt ont mis en Ćuvre des mesures de restriction des Ă©changes depuis lâengagement public quâils avaient pris, en novembre dernier, de rejeter tout protectionnisme.  On ne doit jamais se rĂ©soudre Ă ce que des infractions isolĂ©es deviennent la tendance, battant en brĂšche un des principaux remparts qui fassent la diffĂ©rence entre cette crise et celle des annĂ©es 30.  Donnez Ă lâOMC, avec lâappui de la Banque mondiale, les moyens de dĂ©tecter les actions qui risquent de limiter les Ă©changes sans pour autant constituer formellement une violation de ses propres rĂšgles. Si les pays du G-20 jugent appropriĂ© un surcroĂźt de gouvernance mondiale, il faut quâils soient prĂȘts Ă accepter la « pression morale » de ces examens publics qui consistent à « dĂ©signer et vilipender » tel ou tel.  DeuxiĂšmement, beaucoup de pays ont Ă prĂ©sent adoptĂ© des programmes de relance, lesquels devraient avoir une certaine incidence pour contrecarrer les pires effets du ralentissement actuel. Mais personne ne peut dire avec certitude si ces programmes entraĂźneront un effet de relance suffisamment ample sur un laps de temps suffisamment grand. Des interrogations lĂ©gitimes se font Ă©galement jour sur les composantes de ces programmes et la façon dont ils sâappliqueront. Le FMI a pour sa part suggĂ©rĂ© un plan de relance global de 2 % du PIB, et estime que les mesures prises Ă ce jour Ă©quivalent Ă 1,8 % pour 2009 et 1,3 % en 2010. Il existe un risque dâarrĂȘt prĂ©maturĂ© des mesures de relance au niveau global en 2010.  Le G-20 doit Ă©tablir au plan institutionnel un rĂŽle de suivi pour le FMI, de sorte quâil puisse passer en revue la mise en Ćuvre de ces programmes de relance et en Ă©valuer les rĂ©sultats, en prĂ©conisant si besoin est des mesures supplĂ©mentaires.  Un certain nombre de dirigeants ont dĂ©clarĂ© que le FMI aurait dĂ» faire fonction de mĂ©canisme dâ« alerte rapide » durant la pĂ©riode menant Ă la crise. On pourrait donc raisonnablement les voir demander au FMI dâĂ©valuer comment on sây prend aujourdâhui pour sortir de cette crise.  TroisiĂšmement, il faut impĂ©rativement que les pays neutralisent leurs actifs toxiques et recapitalisent leurs systĂšmes bancaires. Les mouvements de reprise Ă©conomique alimentĂ©s par les mesures de relance budgĂ©taire ne pourront se maintenir durablement sans quâune solution soit apportĂ©e aux problĂšmes affectant ces systĂšmes. Ă lâĂ©poque de Keynes, les gouvernements avaient laissĂ© sâeffondrer le systĂšme bancaire international Ă la suite de la faillite de la Creditanstalt autrichienne. Aujourdâhui, les banques centrales et ministres des finances ont cherchĂ© Ă stabiliser le systĂšme. Mais le niveau de confiance reste bas : les nouveaux investisseurs rechigneront Ă mettre en jeu des capitaux privĂ©s tant que les pertes actuelles nâauront pas Ă©tĂ© comptabilisĂ©es de maniĂšre transparente et que lâavenir des institutions bancaires ne sera pas Ă©lucidĂ©. Il est probable que les mouvements de reprise sâamorceront ailleurs que dans le secteur financier, mais ils seront poussifs en lâabsence de crĂ©dit.  Politiquement parlant, affecter des fonds publics Ă la recapitalisation des banques nâest pas chose facile : le public nâest pas bien prĂ©disposĂ© Ă lâĂ©gard des banquiers, surtout quand il sâagit de les renflouer. Mais câest aux dirigeants dâexpliquer que lâactivitĂ© Ă©conomique ne peut prospĂ©rer si Wall Street ou la City nâest pas en bonne santĂ©.  Le G-20 devrait demander au FMI et au Groupe de la Banque mondiale de suivre lâapplication des mesures prises dans le secteur bancaire, ainsi que leurs rĂ©sultats. Nos deux institutions collaborent dĂ©jĂ au niveau des pays en dĂ©veloppement dans le cadre du Programme dâĂ©valuation du secteur financier. Nous devrions aussi fournir des Ă©lĂ©ments dâapprĂ©ciation au sujet des pays dĂ©veloppĂ©s, et faire en sorte que les rĂ©sultats de ce processus soient publiĂ©s, pris au sĂ©rieux et suivis dâeffets.  QuatriĂšmement, dans le mĂȘme temps oĂč ont Ă©tĂ© engagĂ©es des mesures pour rectifier les erreurs du passĂ©, les dirigeants du G-20 comptent Ă juste titre sur une refonte du systĂšme de rĂ©gulation et de contrĂŽle financier. Lâessentiel du pouvoir effectif de rĂ©gulation incombera aux gouvernements, mais il y a lieu dâamĂ©liorer et de renforcer la coopĂ©ration au niveau international. Le Forum de stabilitĂ© financiĂšre, sous la prĂ©sidence avisĂ©e de Mario Draghi, Gouverneur de la Banque dâItalie, a commencĂ© Ă combler ce vide. Moyennant un accroissement de ses membres, le FSF pourrait devenir un autre maillon important dâun systĂšme multilatĂ©ral renforcĂ©, travaillant au cĂŽtĂ© du FMI et du Groupe de la Banque mondiale Ă la mise en Ćuvre de ce processus de refonte.   Pour lâavenir, les pays en dĂ©veloppement doivent faire partie de la solution  Il manque Ă notre rĂ©ponse Ă la crise mondiale une cinquiĂšme dimension : celle constituĂ©e par les pays en dĂ©veloppement. Ă Londres, Washington ou Paris, la question des primes ou de leur suppression est ce dont tout le monde parle. Dans certaines parties dâAfrique, dâAsie du Sud ou dâAmĂ©rique latine, avoir ou non de quoi se nourrir est ce pour quoi on se bat. Les pays en dĂ©veloppement et leurs habitants voient leur situation compromise par la crise actuelle, mais ils peuvent aussi reprĂ©senter un Ă©lĂ©ment essentiel de la solution.  Câest pour cela que jâai appelĂ© les pays dĂ©veloppĂ©s Ă investir 0,7 % â mĂȘme pas 1 % â de leurs plans de relance dans un fonds dâaide aux pays vulnĂ©rables, en vue dâaider les pays en dĂ©veloppement. LâidĂ©e consiste Ă se servir des mĂ©canismes multilatĂ©raux existants â pas Ă Â Ă©tablir de nouvelle bureaucratie â pour soutenir les filets de protection sociale, lâinfrastructure et lâoctroi de financements aux petites et moyennes entreprises. Les donateurs peuvent utiliser les mĂ©canismes de financement rapide du Groupe de la Banque mondiale, des institutions des Nations Unies ou des banques rĂ©gionales de dĂ©veloppement. LâAllemagne, le Japon et la Grande-Bretagne ont dĂ©jĂ pris des engagements en ce sens, et jâattends avec intĂ©rĂȘt que dâautres viennent se joindre Ă eux.  Lors de la crise de la dette en AmĂ©rique latine, dans les annĂ©es 80, et de la crise asiatique, Ă la fin des annĂ©es 90, les pays sâĂ©taient trouvĂ©s Ă court de liquiditĂ©s et avaient amputĂ© leurs programmes sociaux, ce dont les pauvres avaient le plus souffert. On en a vu le rĂ©sultat sous forme de troubles sociaux, de situations dâextrĂȘme dĂ©nuement, voire de violences.  Pour le G-20, il sâagit de tirer les enseignements dâerreurs de ce type.  Les dispositifs de transferts sociaux ont permis Ă la fois de stimuler les dĂ©penses et de protĂ©ger les pauvres des pires effets de la crise. Les programmes de transferts monĂ©taires conditionnels ou dâalimentation scolaire peuvent trouver une application efficace et ciblĂ©e pour un coĂ»t relativement modique â moins de 1 % du PIB dâun pays, dans certains cas. Le coĂ»t de programmes aussi concluants quâOportunidades, au Mexique, ou Bolsa Familia, au BrĂ©sil, est de lâordre de 0,4 % du PIB ; en Ăthiopie, le principal dispositif de protection sociale, appelĂ© Programme de dispositifs de sĂ©curitĂ© productifs, reprĂ©sente un coĂ»t de lâordre de 1,7 % du PIB.  Les principaux pays du G-20 demandent que soient Ă©tablis au plan institutionnel des systĂšmes dâ« alerte rapide » contre les pĂ©rils dâordre financier, de mĂȘme que de nouvelles structures de rĂ©gulation du systĂšme financier et des ressources additionnelles pour permettre au FMI dâaccroĂźtre ses interventions.  Le moment nâest-il pas venu dâinstitutionnaliser des systĂšmes dâ« alerte rapide » pour les pauvres ? Ne convient-il pas dĂ©sormais dâinstitutionnaliser un appui en pĂ©riodes de crises pour les plus vulnĂ©rables, surtout lorsquâils nây sont pour rien ?  Un engagement visant Ă mettre en place des structures dâappui et de financement de filets de protection sociale pour ceux qui courent le plus de risques contribuerait pour beaucoup Ă Â montrer que les pays du Groupe dont il est ici question ne sont pas prĂȘts Ă approuver un monde Ă deux vitesses, donnant lieu Ă des rĂ©unions au sommet pour les systĂšmes financiers et à  un silence total pour les pauvres.  Nous devons par ailleurs investir dans des projets dâinfrastructure qui permettent de crĂ©er des emplois tout en jetant des bases pour assurer productivitĂ© et croissance Ă lâavenir.  Durant la crise de 1997-98, les investissements rĂ©alisĂ©s par la Chine en matiĂšre de routes, de ports ou dâaĂ©roports, et dans les domaines de lâĂ©nergie et des tĂ©lĂ©communications, ont soutenu lâemploi tout en donnant un coup de fouet Ă la croissance de lâĂ©conomie pour les dix annĂ©es qui ont suivi. Moyennant un appui financier et une bonne gouvernance, dâautres pays peuvent faire de mĂȘme, et renforcer ainsi leur capacitĂ© de production dans lâoptique du remboursement de leurs emprunts. En agissant de la sorte, les pays en dĂ©veloppement contribueront Ă stimuler la demande mondiale, et notamment la demande de biens dâĂ©quipement et de services Ă©manant des pays dĂ©veloppĂ©s. De fait, les investissements en matiĂšre dâinfrastructures dans les pays en dĂ©veloppement offrent probablement plus de possibilitĂ©s de stimuler la productivitĂ© et la croissance que ne le font les « ponts vers nulle part » dans les pays dĂ©veloppĂ©s.  Au cours des dix derniĂšres annĂ©es, 25 pays dâAfrique subsaharienne, reprĂ©sentant quelque deux tiers de la population de cette rĂ©gion, ont connu une croissance moyenne de 6,6 %. Cela prĂ©sente une opportunitĂ©. Mais le manque dâinfrastructure a engendrĂ© un important goulet dâĂ©tranglement, dĂ©primant dâenviron 40 % la productivitĂ© des entreprises. LâintĂ©gration rĂ©gionale en souffre. Selon nos propres estimations, de meilleures infrastructures pourraient majorer de 2,2 % le niveau de croissance en Afrique.  Il en est de mĂȘme dans le domaine agricole. Des investissements visant Ă accroĂźtre la productivitĂ© de lâagriculture africaine tout au long de la chaĂźne de valeur (englobant les droits de propriĂ©tĂ© au mĂȘme titre que les apports de semences et dâengrais, lâirrigation, les Ă©quipements routiers et installations de stockage, ou le marketing) pourraient aider les petits exploitants Ă briser le cercle de la pauvretĂ©.  Il est temps pour nous de prendre conscience du fait quâune mondialisation solidaire et durable passe par la promotion de pĂŽles de croissance multiples, y compris au niveau des pays en dĂ©veloppement.  Mais si ceux-ci doivent faire partie de la solution, il faut quâune place leur soit faite Ă la table des discussions. Le G-7 a omis dâĂ©largir ses rangs le moment venu, en rĂ©ponse aux rĂ©alitĂ©s de lâĂ©conomie internationale. Lâoccasion sâoffre Ă prĂ©sent au G-20. Mais si une vingtaine de pays est admise autour de la table, cela laisse quand mĂȘme en dehors 160 autres. Les institutions multilatĂ©rales, de par leur nombre de membres bien plus grand, peuvent aider Ă faire le lien entre le G-20 et le reste du monde.  Il nâest pas facile, pour des groupes aux effectifs importants, dâassumer des responsabilitĂ©s communes et de se fixer un dessein uniforme et cohĂ©rent. Au sein du G-20, nous voyons dĂ©jĂ apparaĂźtre diffĂ©rents blocs, les huit pays qui appartiennent Ă lâUnion europĂ©enne adoptant entre eux une position commune, et le groupe des BRIC (BrĂ©sil, Russie, Inde et Chine) se mettant dâaccord sur des dĂ©clarations conjointes. Câest lĂ une Ă©volution Ă laquelle on pouvait sâattendre, mais il serait regrettable que le nouveau groupe Ă©largi de pays dont il est question crĂ©e de nouvelles lignes de faille entre pays en dĂ©veloppement et pays dĂ©veloppĂ©s.  Il importe plutĂŽt que les deux principaux pays dĂ©veloppĂ©s et en dĂ©veloppement, les Ătats-Unis et la Chine, trouvent un terrain dâentente. Ils ont lâun et lâautre adoptĂ© les deux plus vastes plans de relance, mais la relance amĂ©ricaine dĂ©pend fortement de la consommation, tandis que la Chine se donne dâinvestir dans lâĂ©tablissement dâune capacitĂ© supplĂ©mentaire. Ă terme, il y a lĂ un dĂ©sĂ©quilibre qui nâest pas viable. Les deux pays vont devoir procĂ©der de concert Ă Â un rĂ©ajustement mutuel Ă mesure quâils sortiront de la crise : pour les Ătats-Unis, cela veut dire accroĂźtre lâĂ©pargne en faisant un effort de discipline dans le domaine budgĂ©taire et en matiĂšre de dĂ©penses ; pour la Chine, cela suppose un accroissement de la consommation, des services destinĂ©s au public et des possibilitĂ©s offertes aux petites entreprises. Il y a moyen, pour lâun et lâautre de ces pays, de conjuguer leurs intĂ©rĂȘts nationaux afin de consolider un intĂ©rĂȘt systĂ©mique commun.  Lâexistence, au sein du G-20 dâun G-2 solide, et allant au-delĂ des clivages du dĂ©veloppement, pourrait former la pierre angulaire dâun nouveau systĂšme multilatĂ©ral â dâun multilatĂ©ralisme qui tienne compte des rĂ©alitĂ©s dâune structure internationale qui trouve sa genĂšse dans les Ătats-nations non pas seulement en tant que tels, mais en tant quâentitĂ©s unies entre elles par des liens dâinterdĂ©pendance Ă©conomique.  Ce systĂšme multilatĂ©ral moderne nĂ©cessitera que les puissances Ă©conomiques Ă©mergentes aient plus leur mot Ă dire dans le fonctionnement de la Banque mondiale et du FMI. Cela nâest que juste, et câest aussi inĂ©vitable. Le monde a considĂ©rablement Ă©voluĂ© depuis 1944 et la ConfĂ©rence de Bretton Woods Ă laquelle assistait Keynes. Nous nous devons dâaccompagner cette Ă©volution.  Le Conseil des Gouverneurs de la Banque mondiale a fait un pas cette annĂ©e en engageant la premiĂšre phase dâune rĂ©forme tendant Ă accroĂźtre lâinfluence des pays en dĂ©veloppement, mais nous devons aller plus loin en vue de rééquilibrer la rĂ©partition des droits de vote et des siĂšges au sein du Conseil. Pour opĂ©rer ces changements, il faudra que lâEurope et les Ătats-Unis reconsidĂšrent les prĂ©rogatives et moyens de contrĂŽle qui Ă©taient les leurs. La façon de procĂ©der Ă cela est une dĂ©cision qui relĂšve de leurs gouvernements, mais je ne saurais trop les encourager Ă faire preuve dâaudace et de clairvoyance Ă cet Ă©gard. Quant aux actionnaires qui voient leur statut progresser, il faut quâils sachent que le fait de disposer de droits sâaccompagne de responsabilitĂ©s, notamment pour le renforcement de lâaide au dĂ©veloppement. La reconnaissance de nouveaux pouvoirs ne doit pas se faire au dĂ©triment de ceux qui restent dĂ©munis.  La rĂ©forme nâa que trop tardĂ©. Câest pour cette raison que jâai demandĂ©, il y a quelques mois, Ă Â lâancien prĂ©sident mexicain Ernesto Zedillo de diriger une Commission de haut niveau sur la gouvernance du Groupe de la Banque mondiale, laquelle doit formuler des recommandations qui, je lâespĂšre, apporteront des Ă©lĂ©ments de rĂ©flexion utiles pour les dĂ©libĂ©rations de nos actionnaires.  Les enjeux futurs  Les six derniĂšres dĂ©cennies, nous avons vu comment les marchĂ©s peuvent tirer de la pauvretĂ© des centaines de millions de personnes tout en accroissant la libertĂ©. Mais nous avons aussi vu comment lâimprudence et lâaviditĂ© sans bornes peuvent gaspiller ces acquis. Au 21e siĂšcle, nous avons besoin dâĂ©conomies de marchĂ© Ă visage humain. Ces Ă©conomies doivent reconnaĂźtre leur responsabilitĂ© envers les personnes et envers la sociĂ©tĂ©.  Lorsque Keynes prononça son dernier discours Ă la confĂ©rence de Bretton Woods, le monde Ă©tait toujours en guerre. Dans une perspective gĂ©nĂ©rale, la nouvelle de la crĂ©ation de quelques obscures institutions ne parut pas revĂȘtir une trĂšs grande importance, et pourtant celles-ci allaient devenir les pierres angulaires de lâarchitecture de lâaprĂšs-guerre.  Le prochain sommet du G-20 rĂ©unira les principaux dirigeants nationaux. Il est indispensable quâils agissent de concert. Ces dirigeants doivent rĂ©former, bĂątir, mettre Ă profit et utiliser les institutions multilatĂ©rales dont ils ont hĂ©ritĂ©. Si le G-20 agit comme un groupe de pilotage, les institutions multilatĂ©rales peuvent contribuer Ă rĂ©soudre la crise par des idĂ©es et des mesures pratiques.  En saisissant cette opportunitĂ© que prĂ©sente la crise actuelle, nous ferons bien de nous remĂ©morer ce quâavait dit Keynes dans sa dĂ©claration finale : « Si nous pouvons continuer de faire pour une tĂąche plus vaste ce que nous avons commencĂ© pour cette tĂąche restreinte, il y a de lâespoir pour le monde ».   |