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Et aprĂšs la crise ?

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Robert B. Zoellick
Président
Groupe de la Banque mondiale

Paul H. Nitze School of Advanced International Studies
Johns Hopkins University

28 septembre 2009

Tout grand bouleversement gĂ©nĂšre des ondes de choc qui aggrave les fissures de l’ordre politique, Ă©conomique ou sĂ©curitaire Ă©tabli. Parfois mĂȘme, il provoque l’effondrement des systĂšmes en place. Dirigeants et citoyens ont nĂ©anmoins en leur pouvoir d’influer sur le cours des choses.

Aujourd’hui, la plupart des gens pensent que, lorsqu’il a Ă©crit ses « RĂ©flexions sur la rĂ©volution française », Edmund Burke dĂ©nonçait une rĂ©volution qui avait dĂ©jĂ  exĂ©cutĂ© un Roi et une Reine et qui avait engendrĂ© la Terreur. Or, cet ouvrage est paru en 1790, avant que les rues de Paris ne rĂ©sonnent du bruit des charrettes de condamnĂ©s brinquebalant sur les pavĂ©s et des clameurs de la foule massĂ©e autour de la guillotine.

L’annĂ©e 1789 a Ă©tĂ© marquĂ©e par l’un des plus grands bouleversements de l’histoire. MalgrĂ© les mises en garde avisĂ©es de Burke, la plupart de ses contemporains s’attendaient Ă  ce que la France suive l’Angleterre sur la voie d’une dĂ©mocratie constitutionnelle.

Les rĂ©percussions d’évĂ©nements historiques peuvent se faire sentir sur la durĂ©e. InterrogĂ© plus d’un siĂšcle aprĂšs sur l’impact qu’avait eu selon lui la RĂ©volution française, le Premier ministre Zhou Enlai aurait rĂ©pondu, « Il est encore trop tĂŽt pour le dire. »

Cette annĂ©e marque le 20e anniversaire de la rĂ©volution pacifique de 1989. Les soulĂšvements qui ont balayĂ© l’Europe cette annĂ©e-lĂ , en net contraste avec 1789, ont mis un terme Ă  la guerre froide. Ils ont abouti Ă  la chute du mur de Berlin, Ă  la libĂ©ration de l’Europe centrale et orientale, Ă  l’unification d’une Allemagne dĂ©mocratique et Ă  la rĂ©unification de l’Europe, au dĂ©mantĂšlement de l’Union soviĂ©tique et au retour de la Russie. Beaucoup ont alors eu le sentiment, pour reprendre le cĂ©lĂšbre propos de mon ami Frank Fukuyama qui enseigne ici, que ce grand chamboulement signifiait ni plus ni moins la « fin de l’histoire ». Toutefois, l’Europe a ouvert plusieurs nouveaux chapitres en Ă©largissant ce qui est maintenant l’Union europĂ©enne, en crĂ©ant une monnaie commune et en Ă©tendant la portĂ©e de l’Alliance de l’OTAN.

À la mĂȘme Ă©poque, tandis que la plupart des regards Ă©taient braquĂ©s sur l’Europe, de nouvelles pages d’histoire Ă©taient en train d’ĂȘtre Ă©crites dans d’autres parties du monde : la signature de l’ALENA marquait un changement fondamental de cap au Mexique, notamment dans le sens de la dĂ©mocratie et d’une intĂ©gration accrue de l’AmĂ©rique du Nord ; la crĂ©ation de l’APEC donnait Ă  penser qu’un nouveau « rĂ©gionalisme ouvert » pourrait relier les Ă©conomies montantes d’Asie de l’Est aux États amĂ©ricains bordant l’ocĂ©an Pacifique ; et une coalition agissant sous l’égide de l’ONU mettait fin Ă  l’occupation par la force du KoweĂŻt par l’Iraq, ouvrant la voie Ă  l’ouverture de nĂ©gociations entre IsraĂ«l et les États arabes dans le cadre de la ConfĂ©rence de Madrid. Ces nouveaux jalons ont Ă©tĂ© posĂ©s par des dirigeants tournĂ©s vers l’avenir, qui ont su voir les possibilitĂ©s offertes par ces profonds changements et ces nouvelles Ă©volutions.

Ce que j’ai pu observer alors – et depuis – ont renforcĂ© ma conviction que la survenue d’un Ă©vĂ©nement s’inscrit dans une continuitĂ©. Comme le notait Burke, il existe « un pacte qui unit non seulement les vivants entre eux, mais aussi les vivants Ă  ceux qui les ont prĂ©cĂ©dĂ©s et Ă  ceux qui ne sont pas encore nĂ©s ».

Les rĂ©sultats ne sont pas prĂ©dĂ©terminĂ©s. Ils dĂ©pendent Ă  la fois des circonstances et de l’action dĂ©libĂ©rĂ©e.

Les nouveaux bouleversements que nous avons connus en 2009 transforment le monde dans lequel nous vivons. Quelle incidence auront-ils sur l’avenir ?

Ces bouleversements n’ont pas surgi du nĂ©ant. Ils existaient en germe dans des Ă©vĂ©nements antĂ©rieurs.

Au cours des 20 derniĂšres annĂ©es, l’économie mondiale a connu de profondes mutations. L’effondrement des Ă©conomies planifiĂ©es de l’Union soviĂ©tique et des pays d’Europe centrale et orientale, les rĂ©formes Ă©conomiques engagĂ©es par la Chine et l’Inde, et les stratĂ©gies de croissance tirĂ©e par les exportations mises en Ɠuvre par les pays d’Asie de l’Est sont autant d’élĂ©ments qui ont contribuĂ© Ă  porter le nombre de participants Ă  l’économie mondiale de marchĂ© Ă  4 ou 5 milliards de personnes, contre environ 1 milliard prĂ©cĂ©demment. Cette transformation offre d’énormes possibilitĂ©s, mais elle Ă©branle aussi un systĂšme Ă©conomique international conçu au milieu du XXe siĂšcle sur un modĂšle qui a Ă©tĂ© maintes fois rapiĂ©cĂ© depuis.

À certains Ă©gards, les germes des problĂšmes actuels ont Ă©tĂ© semĂ©s par les mesures qui ont Ă©tĂ© – ou n’ont pas Ă©tĂ© – prises en rĂ©ponse aux crises financiĂšres de la fin des annĂ©es 90. AprĂšs la crise asiatique, les pays en dĂ©veloppement ont dĂ©cidĂ© qu’ils ne voulaient plus jamais ĂȘtre exposĂ©s aux tempĂȘtes de la mondialisation. Nombre d’entre eux se sont « assurĂ©s » contre ces risques en administrant leurs taux de change et en constituant d’énormes rĂ©serves en devises. Certaines de ces mesures ont contribuĂ© Ă  crĂ©er des dĂ©sĂ©quilibres et des tensions dans l’économie mondiale, mais pendant des annĂ©es les gouvernements s’en sont accommodĂ©s dans un contexte gĂ©nĂ©ral de croissance vigoureuse.

Les banques centrales n’ont pas su voir les risques qui s’accumulaient dans la nouvelle Ă©conomie. AprĂšs avoir maĂźtrisĂ©, semblait-il, l’inflation des prix Ă  la production dans les annĂ©es 80, elles ont pour la plupart dĂ©cidĂ© que la politique monĂ©taire ne permettait pas d’identifier et de limiter facilement les bulles des prix des actifs, et qu’une fois que ces bulles auraient Ă©clatĂ©, elles pourraient limiter les dommages occasionnĂ©s Ă  l’emploi, Ă  la production, Ă  l’épargne et Ă  la consommation dans l’« Ă©conomie rĂ©elle » en abaissant rĂ©solument les taux d’intĂ©rĂȘt. Les Ă©vĂ©nements leur ont donnĂ© tort.
Les organes de rĂ©gulation et de supervision des institutions financiĂšres n’étaient plus ancrĂ©s dans la rĂ©alitĂ©. DopĂ©e par la concurrence et l’innovation financiĂšre, l’offre de services – notamment Ă  des entreprises et Ă  des mĂ©nages souvent laissĂ©s pour compte dans le passĂ© – a explosĂ©, mais le principe de « rationalitĂ© du marchĂ© », sĂ©duisant dans sa simplicitĂ©, a poussĂ© les rĂ©gulateurs Ă  faire abstraction des rĂ©alitĂ©s psychologiques, des comportements institutionnels, des risques systĂ©miques et de la complexitĂ© des marchĂ©s et de l’ĂȘtre humain.

L’histoire montre que les actions d’aujourd’hui portent en germe les opportunitĂ©s et les dĂ©fis de demain.

Nous devons tirer les leçons du passĂ© – sans que ces leçons nous limitent. Trop souvent, nous nous prĂ©parons Ă  affronter les crises du passĂ© au lieu d’anticiper celles du futur. La seule chose dont nous pouvons ĂȘtre certains, c’est que nous seront confrontĂ©s Ă  d’autres bouleversements durant notre existence, et qu’ils seront diffĂ©rents de ceux que nous connaissons aujourd’hui.

Vous tous qui enseignez et Ă©tudiez ici avez la chance d’ĂȘtre prĂ©parĂ© Ă  apporter votre contribution, et j’espĂšre que vous choisirez de le faire. Lorsque vous analysez les efforts passĂ©s, vous vous demandez peut-ĂȘtre quels changements cette crise apportera Ă  notre monde ?

En 1944, les participants Ă  la confĂ©rence de Bretton Woods ont saisi la chance qui s’offrait Ă  eux d’instaurer de nouveaux arrangements mondiaux. Ils ont passĂ© trois semaines dans le New Hampshire Ă  Ă©laborer des rĂšgles, des institutions et des procĂ©dures qui rĂ©giraient les relations financiĂšres et commerciales de l’économie mondiale.

Le monde a connu de profonds changements au cours des 65 derniĂšres annĂ©es – dont les transformations de 1989 n’étaient pas les moindres. La crise actuelle vient une fois de plus modifier la donne.

Des changements se profilent dĂ©jĂ , qu’il s’agisse de la rĂ©partition du pouvoir, des institutions ou de la coopĂ©ration internationale. Ces Ă©volutions dĂ©pendront de plusieurs facteurs, notamment de la maniĂšre dont les diverses parties s’adaptent Ă  la nouvelle donne ; de la rapiditĂ© de la reprise ; de la nouvelle rĂ©partition des capitaux, des technologies et des ressources humaines Ă  l’échelle mondiale et de ce qu’en font leurs nouveaux dĂ©tenteurs ; et de la maniĂšre dont les pays dĂ©cident – ou non – de coopĂ©rer.


La répartition du pouvoir aprÚs la crise : perceptions et réalités ?

L’hypothĂšse actuelle est que l’économie politique qui prĂ©vaudra aprĂšs la crise reflĂštera l’influence grandissante de la Chine, probablement de l’Inde, et d’autres grandes Ă©conomies Ă©mergentes. Les États-Unis, qui sont l’épicentre de la crise financiĂšre actuelle, verront censĂ©ment leur puissance et leur influence Ă©conomiques diminuer.

Plusieurs observations viennent Ă©tayer cette hypothĂšse. La Chine a ripostĂ© vigoureusement Ă  la crise, que ce soit en termes de relance Ă©conomique ou de politique monĂ©taire, et semble disposer de rĂ©serves importantes qui lui permettent de financer ces premiĂšres mesures. La rapiditĂ© de sa reprise, qui a aidĂ© d’autres pays, tĂ©moigne clairement de son influence grandissante.

En fait, la Chine joue aujourd’hui un rĂŽle de stabilisateur de l'Ă©conomie mondiale. La Chine et l’Inde reprĂ©sentent Ă  elles deux 8,5 % de la production mondiale et, tout comme d’autres pays en dĂ©veloppement, affichent une croissance beaucoup plus forte que celle des pays dĂ©veloppĂ©s.

Et pourtant... L’avenir de la Chine n’est pas encore dĂ©terminĂ©. La rapide reprise de l’économie chinoise en 2009 s’est nourrie de l’expansion du crĂ©dit qui a progressĂ© de 26 % du PIB sur les huit premiers mois de l’annĂ©e. Ce dĂ©bit se ralentit Ă  prĂ©sent, et les autoritĂ©s, qui redoutent les effets de cette abondance de crĂ©dits sur les prix et la qualitĂ© des actifs et, au bout du compte, sur l’inflation en gĂ©nĂ©ral, le ralentiront probablement encore plus. La Chine reste confrontĂ©e Ă  de graves incertitudes pour 2010.

Les dirigeants chinois sont conscients de ces risques, en particulier ceux d’une croissance tirĂ©e par les exportations comme celle de leur pays et d’autres Ă©conomies Ă©mergentes. Il ne sera pas facile Ă  la Chine de passer Ă  un modĂšle accordant une plus large place Ă  la demande intĂ©rieure, et surtout Ă  un accroissement de la consommation qui pourrait contribuer Ă  Ă©quilibrer la croissance dans le monde tout en contribuant Ă  promouvoir l’objectif national d’une « sociĂ©tĂ© harmonieuse ». La protection accordĂ©e par la Chine Ă  son secteur des services, notamment les services financiers, limite les opportunitĂ©s qui s’offrent aux entrepreneurs et les gains de productivitĂ©.

Les États-Unis, quant Ă  eux, ont Ă©tĂ© durement touchĂ©s par la crise. Mais ils ont pour coutume, aprĂšs un revers, de reprendre la situation en main, de s’adapter aux nouvelles circonstances et de repartir sur de nouvelles bases.

L'avenir de ce pays sera dĂ©terminĂ© par ce qu’il fera pour rĂ©sorber d’énormes dĂ©ficits, assurer une reprise sans provoquer une inflation qui pourrait compromettre son crĂ©dit et sa monnaie, et rĂ©former en profondeur son systĂšme financier pour maintenir sa volontĂ© d’innovation dans un contexte toutefois plus sĂ»r et solide. Il lui faudra aussi aider sa population Ă  s’adapter au changement afin de prĂ©server son plus grand atout : son ouverture au commerce, aux investissements, aux ĂȘtres humains et aux idĂ©es. Les gĂ©opoliticiens seront Ă  l’affut de toute indication d’une diminution de la confiance, de l’énergie et des ressources que possĂšdent les États-Unis pour promouvoir leurs intĂ©rĂȘts dans le monde en coopĂ©ration avec d’autres pays, par suite des troubles Ă©conomiques actuels.

Le Japon est la premiĂšre grande puissance industrielle oĂč la crise a Ă©tĂ© suivie de profonds bouleversements politiques. L’élection qui a donnĂ© le pouvoir au Parti dĂ©mocratique japonais pourrait avoir jetĂ© les fondations de la premiĂšre dĂ©mocratie bipartite viable de l’histoire du pays.

Le Japon a Ă©mergĂ© des dĂ©combres de la DeuxiĂšme guerre mondiale sous la forme d’un « État commerçant » dĂ©pendant d’une croissance tirĂ©e par les exportations. Il n’est pas Ă©vident que le modĂšle traditionnel de croissance nourrie par l’exportation restera viable dans une Ă©conomie mondiale plus « Ă©quilibrĂ©e » qui ne s’appuiera plus dans une mesure aussi considĂ©rable sur le consommateur amĂ©ricain. Un Japon vieillissant aura de nouveaux besoins de consommation. Une Ă©conomie mondiale multipolaire pourrait lui offrir de nouveaux dĂ©bouchĂ©s, notamment si l’on considĂšre sa capacitĂ© remarquable Ă  utiliser l’énergie de maniĂšre rationnelle.

Le monde attend avec grand intĂ©rĂȘt de voir la maniĂšre dont se prĂ©sentera une politique Ă©trangĂšre japonaise pouvant recueillir durablement l’adhĂ©sion des diffĂ©rents partis et assumer de nouvelles responsabilitĂ©s. Une telle politique pourrait ĂȘtre fondĂ©e sur l’expĂ©rience du pays dans le domaine du dĂ©veloppement. Il serait possible au Japon de renforcer sa coopĂ©ration avec d’autres intervenants de l’Asie-Pacifique au sein de l’ANASE, l’Australie, la Chine et la CorĂ©e, tout en continuant de jouer son rĂŽle sur la scĂšne mondiale, notamment dans le cadre de ses relations avec les États-Unis. Les opportunitĂ©s de dĂ©veloppement qui existent en Afrique, en AmĂ©rique latine, en Asie centrale et au Moyen-Orient pourraient aussi lui permettre de « s’aider lui-mĂȘme en aidant les autres ».

L’Union europĂ©enne a peut-ĂȘtre tardĂ© Ă  rĂ©aliser que cette crise Ă©conomique Ă©tait la premiĂšre dure Ă©preuve Ă  laquelle Ă©tait confrontĂ©e la Nouvelle Europe issue des rĂ©volutions de 1989. Mais elle s’est relativement vite adaptĂ©e, et il est possible que les institutions europĂ©ennes s’en trouvent confortĂ©es.

Les Ă©conomies d’Europe centrale et d’Europe de l’Est ont Ă©tĂ© particuliĂšrement durement frappĂ©es par la crise. Et elles sont encore loin d’avoir rĂ©glĂ© leurs problĂšmes. Toutefois l’appui fourni par la Commission europĂ©enne, la Banque europĂ©enne pour la reconstruction et le dĂ©veloppement et la Banque europĂ©enne d’investissement, avec la contribution du Groupe de la Banque mondiale, a Ă©tĂ© crucial, du moins pour les États membres de l’Union europĂ©enne. Il semble que les banques europĂ©ennes qui ont investi chez leurs voisins d’Europe centrale et d’Europe de l’Est aient l’intention de poursuivre les relations Ă©tablies. Sur le plan stratĂ©gique, il faut se fĂ©liciter de ce que, par delĂ  tous leurs dĂ©bats et leurs nĂ©gociations internes, les États europĂ©ens sont conscients de leur interdĂ©pendance. Cette fois, l’Europe sous pression ne s’est pas disloquĂ©e.

La Banque centrale europĂ©enne a jouĂ© un rĂŽle dĂ©cisif sous la direction Ă©clairĂ©e de son prĂ©sident, Jean-Claude Trichet. La BCE a agi avec une grande dextĂ©ritĂ© pour soutenir le systĂšme financier europĂ©en, en aidant mĂȘme des États europĂ©ens ne faisant pas partie de la zone euro, tout en assurant la crĂ©dibilitĂ© de l’euro. Les États membres les plus rĂ©cents de l’Union europĂ©enne qui ne font pas partie de la zone euro pourraient en fait chercher Ă  y rentrer pour jouir de la sĂ©curitĂ© qu’elle confĂšre.

Toutefois, dans les conditions Ă©conomiques plus contraignantes qui rĂšgnent actuellement, l’Union europĂ©enne reste confrontĂ©e Ă  des incertitudes. Sa vulnĂ©rabilitĂ© dans le domaine Ă©nergĂ©tique est source de prĂ©occupations, et exacerbe les tensions qui caractĂ©risent ses relations avec ses voisins de l’est, en particulier l’Ukraine et la Russie. Le feu continue de couver sous les cendres dans les Balkans, et le manque d’attention portĂ©e Ă  la Bosnie pourrait raviver la crainte que l’Union europĂ©enne ne soit pas en mesure d’assurer la sĂ©curitĂ©, mĂȘme sur son propre continent. L’UE et la Turquie ne sont pas encore parvenues Ă  nourrir une conception commune d’un avenir partagĂ©. Enfin, l’Europe vieillissante sera aux prises avec le problĂšme de l’intĂ©gration des immigrants.

La crise pourrait aussi donner un coup de fouet Ă  l’Asie du Sud-Est – cela dĂ©pendra de la maniĂšre dont sont saisies les opportunitĂ©s. La rĂ©gion se trouve Ă  la croisĂ©e des chemins entre l’Inde et de Chine, deux puissances en mouvement. L’ANASE semble avoir compris l’importance du moment et a pris des mesures pour approfondir son intĂ©gration tout en tendant la main Ă  d’autres pays.

Étant donnĂ© la place non nĂ©gligeable occupĂ©e par l’IndonĂ©sie et l’influence croissante du Viet Nam, les solides rĂ©sultats qu’ils affichent sur un fond de tourmente Ă©conomique offrent un contraste frappant avec la situation dans laquelle ils se trouvaient il y a une dizaine d’annĂ©es.
Mais des questions d’ajustement et de transitions politiques continuent de se poser dans des pays comme la ThaĂŻlande et la Malaisie. Il n’est pas non plus absolument certain que d’autres intervenants feront cas de la nouvelle ANASE qui se constitue. La Chine et l’Inde semblent l’accepter – mais l’AmĂ©rique du Nord et l’Union europĂ©enne en feront-elles de mĂȘme ?

Pour d’autres pays, l’impact Ă  long terme de la crise peut dĂ©pendre des prix des produits de base, en particulier du pĂ©trole, qui ont rĂ©cemment gĂ©nĂ©rĂ© d’importantes rentrĂ©es. Lorsque le baril de pĂ©trole coĂ»te 100 dollars, ces pays sont dans une position forte. Lorsqu’il coĂ»te 30 dollars, la plupart sont dans une situation trĂšs difficile. Cette dĂ©pendance Ă  l’égard du pĂ©trole et des produits de base offre une assise Ă©conomique prĂ©caire dans un monde qui s’évertue Ă  devenir moins tributaire des combustibles fossiles, et dans lequel les cours des produits de base montent et descendent au grĂ© des prĂ©dilections des investisseurs pour une « classe d’actifs » ou une autre. Les pays utiliseront-ils ces rentrĂ©es de maniĂšre judicieuse – pour diversifier leur Ă©conomie et promouvoir un dĂ©veloppement plus largement rĂ©parti ? Ce sont lĂ  des questions auxquelles la Russie, les pays du Golfe, et certains pays d’AmĂ©rique latine et d’Afrique doivent trouver une rĂ©ponse.

Il est absolument essentiel de comprendre l’évolution des rapports de force pour bĂątir l’avenir ; les dĂ©lĂ©guĂ©s de Bretton Woods l’avaient bien compris. La base politique de ce systĂšme est la rĂ©sultante de l’expĂ©rience partagĂ©e d’une abdication des responsabilitĂ©s aprĂšs la PremiĂšre guerre mondiale et d’une Ă©valuation lucide des rapports de force aprĂšs la DeuxiĂšme guerre mondiale. Maintenant que ces rapports se modifient, en mĂȘme temps que la nature des marchĂ©s qui relient les parties en prĂ©sence, le systĂšme ne semble plus ĂȘtre adaptĂ© Ă  la rĂ©alitĂ©. Par exemple :

Le dollar des États-Unis restera-t-il la principale monnaie de rĂ©serve ?

Le systÚme monétaire de Bretton Woods a fait place en 1973 à un systÚme de taux flottants dans lequel le dollar était la principale monnaie de réserve mondiale. Pour autant que l'on puisse mettre en doute la fiabilité du dollar en tant que monnaie de réserve, on ne peut nier que, redevenu une valeur refuge pour les investisseurs, il s'est réapprécié pendant la crise.

Les États-Unis ne peuvent que se fĂ©liciter du statut spĂ©cial du dollar. Je ne peux m’empĂȘcher de penser, lorsque je travaille avec des pays qui peinent pour trouver des moyens de financer leur budget ou leurs dĂ©ficits commerciaux, que le peuple amĂ©ricain ne rĂ©alise par la chance exceptionnelle qu’il a de vivre dans un pays qui peut librement Ă©mettre des obligations et imprimer de la monnaie. L’histoire des guerres napolĂ©oniennes est faite de grandes campagnes et de batailles, mais le rĂ©cit de la victoire ultime de la Grande Bretagne et de sa coalition se trouve dans les chapitres arides du rĂ©tablissement par Pitt du crĂ©dit national.

Les États-Unis auraient tort de tenir pour acquis que le dollar restera la principale monnaie de rĂ©serve du monde. Au cours des annĂ©es qui viennent, de plus en plus d'autres options se prĂ©senteront.

Au vu de la performance récente de la BCE, il y a tout lieu de croire que l'euro pourrait devenir une option de plus en plus attrayante. L'influence de l'euro dépendra en partie de la compétitivité des pays de l'Union européenne au cours des années qui viennent, ainsi que de la diversification et de la liquidité de ses marchés des capitaux. Elle dépendra aussi de l'évolution démographique et des perspectives de croissance dans la région. Mais, lorsque le dollar est faible, des financements en euros offrent une bonne solution de rechange.

La Chine, quant Ă  elle, s'emploie Ă  progressivement internationaliser sa monnaie. Elle donne Ă  ses partenaires commerciaux les moyens d’effectuer des transactions en yuan (Renminbi), notamment en procĂ©dant Ă  des swaps de monnaies. Il est probable que nous assisterons Ă  une Ă©volution similaire dans la sphĂšre des investissements: pour la premiĂšre fois ce mois-ci, la Chine a Ă©mis des obligations souveraines en yuan pour des investisseurs off-shore. Elle a rĂ©cemment annoncĂ© que les sociĂ©tĂ©s Ă©trangĂšres auront la possibilitĂ© d’inscrire leurs titres Ă  la cote en Chine, et ouvre ainsi la voie Ă  la transformation de Shanghai en un centre financier international. Et comme la Chine est un gros importateur de produits de base, on peut imaginer que de nouveaux indices de rĂ©fĂ©rence seront Ă©tablis Ă  Shanghai ou dans d'autres ports chinois, peut-ĂȘtre mĂȘme en yuan.

Les dirigeants chinois agiront avec prudence. La plupart d'entre eux souhaitent conserver le contrĂŽle confĂ©rĂ© par un compte de capital fermĂ©. Ils continueront probablement d’employer divers moyens d’intervention et de contrĂŽle sur les marchĂ©s financiers et bancaires. Je pense toutefois que la Chine sera inexorablement amenĂ©e Ă  s'ouvrir sur l'extĂ©rieur. Dans 10 Ă  20 ans, le yuan sera une valeur forte sur les marchĂ©s financiers.

Il est également possible que les pays et les marchés procÚdent, à titre d'essai, à des financements libellés en Droits de tirages spéciaux (DTS), unité basée sur un panier de devises principales.

À l'Ă©vidence, le dollar est, et restera, une grande monnaie. L'avenir du billet vert dĂ©pendra toutefois dans une trĂšs large mesure des choix faits par les États-Unis. RĂ©soudront-ils leurs problĂšmes d'endettement sans recourir Ă  l'inflation ? Pourront-ils instaurer durablement la discipline dans le domaine des dĂ©penses et des dĂ©ficits budgĂ©taires ? S'emploient-ils Ă  rĂ©tablir de saines capacitĂ©s dans le secteur financier, sources d'innovation, de liquiditĂ©s et de rendements, sans risquer Ă  nouveau de causer l’apparition de bulles importantes et des dĂ©faillances institutionnelles ? La valeur du dollar dĂ©pendra Ă©galement de la mesure dans laquelle une Ă©conomie privĂ©e dynamique et novatrice pourra se rĂ©tablir.

Les rapports de force sont aussi remis en cause au sein des pays. Les banques centrales ont joué un rÎle considérable dans cette crise.

Des gouvernements démocratiques permettront-ils à des banques centrales indépendantes d'assumer encore plus de pouvoir ?

Le CongrĂšs des États-Unis a Ă©tĂ© surpris de voir l'Ă©tendue des pouvoirs dont dispose le SystĂšme fĂ©dĂ©ral de rĂ©serve pour crĂ©er des fonds, acquĂ©rir des actifs, conclure des accords de crĂ©dit rĂ©ciproque Ă  l'Ă©chelle mondiale et procĂ©der Ă  des transactions hors des circuits gĂ©nĂ©ralement empruntĂ©s pour dĂ©penser les deniers de l'État.

Le CongrĂšs entretient des relations empreintes d'un certain malaise avec les banques et les banquiers depuis le temps d'Alexander Hamilton. Ce n'est qu'en 1913 que les États-Unis se sont dotĂ©s d’une banque centrale. Le SystĂšme fĂ©dĂ©ral de rĂ©serve a obtenu son indĂ©pendance au prix de nombreuses annĂ©es de durs efforts.

Il n’est donc guĂšre surprenant que la dĂ©mocratie amĂ©ricaine hĂ©site Ă  autoriser le SystĂšme fĂ©dĂ©ral de rĂ©serve Ă  assumer la responsabilitĂ©, non plus seulement de la politique monĂ©taire, mais aussi de la supervision des risques systĂ©miques de l’activitĂ© bancaire, car cela lui confĂ©rerait un pouvoir encore plus Ă©tendu.

Au Royaume-Uni, le dĂ©bat porte sur les rĂŽles respectifs de la Banque d’Angleterre et de la Financial Services Authority. Les pays de la zone euro sont Ă©galement confrontĂ©s Ă  ce problĂšme, dont la complexitĂ© est encore accrue, dans leur cas, par l'existence de plusieurs autoritĂ©s nationales de contrĂŽle. C'est enfin une question sur laquelle doivent se pencher les pays en dĂ©veloppement montant en puissance dont les marchĂ©s bancaires et financiers se dĂ©veloppent de plus en plus.

Les banques centrales ont mené une action remarquable lorsque la crise a explosé. Mais la maniÚre dont elles ont fait face aux événements qui ont nourri cette crise, notamment l'inflation du prix des actifs et les graves défaillances observées au niveau de la supervision, est moins concluante. Il reste à voir si les banques centrales pourront gérer la reprise sans laisser l'inflation s'emballer.

Stanley Fischer, autrefois Premier Directeur gĂ©nĂ©ral adjoint du FMI et maintenant Gouverneur de la banque centrale d'IsraĂ«l, prĂŽne l’intĂ©rĂȘt d'un regroupement des instruments de la politique monĂ©taire et de la supervision des rĂšgles de gestion prudente Ă  la banque centrale, pour des raisons d'efficacitĂ© institutionnelle. D'autre font valoir que l'une des deux fonctions sera immanquablement relĂ©guĂ©e au second plan ou encore que l'attribution des deux fonctions Ă  une seule autoritĂ© amplifie le risque d'erreur, faute d’avoir une deuxiĂšme opinion. Pour certains, cela pourrait mĂȘme engendrer un conflit d'intĂ©rĂȘts.

Ce dĂ©bat sera nourri par diffĂ©rentes traditions politiques et conceptions du rĂŽle des banques et des banques centrales. Aux États-Unis, il sera difficile d'habiliter dans une plus large mesure les puissants technocrates indĂ©pendants du SystĂšme fĂ©dĂ©ral de rĂ©serve. Au vu de la gestion de la rĂ©cente crise, j'estime que le TrĂ©sor aurait dĂ» avoir plus de pouvoir pour regrouper diffĂ©rents organes de rĂ©glementation. En outre, le TrĂ©sor des États-Unis est un ministĂšre, de sorte que le CongrĂšs et les Ă©lecteurs peuvent superviser plus directement la maniĂšre dont il exerce tout pouvoir additionnel qui peut lui ĂȘtre confĂ©rĂ©.

Notre systÚme du commerce mondial a également été forgé à Bretton Woods.

Nous permet-il toujours de répondre aux besoins de l'économie mondiale ?

Nous ne pouvons manifestement répondre à cette question que par la négative.

Les retombées cataclysmiques de la phase d'isolationnisme économique des années 30 ont eu un avantage : elles ont mis en garde les dirigeants de la plupart des pays contre une répétition de cette expérience désastreuse. Jusqu'à présent, le protectionnisme commercial traditionnel reste à l'état latent. Mais les pressions s'accroissent.

La « théorie de la bicyclette » résume bien l'économie politique du commerce : étant donné les pressions exercées, dans la plupart des pays, par les producteurs partisans du protectionnisme, le seul moyen de contrer la force gravitationnelle qu'ils exercent consiste à promouvoir résolument un programme de libéralisation du commerce. Les gains potentiels associés à l'ouverture des marchés pourront alors permettre de mobiliser les parties intéressées pour s'opposer à ceux qui réclament l'érection de barriÚres.

Aujourd'hui, les nĂ©gociations multilatĂ©rales de Doha Ă  l'OMC sont pratiquement au point mort. Qui plus est, le programme de ces nĂ©gociations a Ă©tĂ© Ă©tabli il y a presque 10 ans, de sorte qu'il rĂ©pond de moins en moins aux nouveaux dĂ©fis qui se posent. Il est donc temps de conclure rapidement ces nĂ©gociations —puis de nous tourner vers l'avenir.

Les nĂ©gociations multilatĂ©rales de Doha pourraient rĂ©duire, rationnaliser, voire mĂȘme Ă©liminer certaines subventions agricoles qui, depuis des annĂ©es, sont hors de portĂ©e des rĂšgles communes sur lesquelles repose le systĂšme de commerce mondial. Elles pourraient ouvrir quelque peu les marchĂ©s des produits manufacturĂ©s et agricoles des pays dĂ©veloppĂ©s et des grandes Ă©conomies en dĂ©veloppement. Elles pourraient « consolider » les taux des droits imposĂ©s par les grands pays en dĂ©veloppement Ă  des niveaux beaucoup plus faibles et, ainsi, accroĂźtre le sentiment de contributions rĂ©ciproques et rĂ©duire le risque d’importants relĂšvements tarifaires. Les nĂ©gociations de Doha pourraient aussi aboutir Ă  l’ouverture des marchĂ©s des services et Ă  la rĂ©duction des pics tarifaires qui limitent la production de biens manufacturĂ©s de base et d’articles Ă  valeur ajoutĂ©e dans les pays les plus pauvres. Elles pourraient Ă©liminer les Ă©chappatoires qui ont Ă©tĂ© employĂ©es trop librement pour passer outre les rĂšgles et limiter les Ă©changes. De telles mesures marqueraient de rĂ©els progrĂšs et prouveraient que les pays dĂ©veloppĂ©s et les grandes Ă©conomies Ă©mergentes sont capables de faire des compromis afin de promouvoir des intĂ©rĂȘts mutuels et systĂ©miques.

Une fois les négociations de Doha parvenues à leur conclusion, il nous faudra passer rapidement à un nouveau programme. L'intégration régionale est un aspect de la mondialisation, mais il nous faut établir des rÚgles qui permettent aux pays de tirer profit d'une libéralisation plus profonde et plus large de leur commerce avec les autres pays tout en encourageant un régionalisme ouvert. L'OMC doit appuyer le programme établi pour lutter contre le changement climatique sans recourir à l'imposition de nouveaux tarifs sur le carbone. Nous devons lutter contre le protectionnisme financier et le recours aux subventions provoqués par la crise. Nous devons abaisser les barriÚres douaniÚres qui font obstacle au commerce Sud-Sud, et développer le commerce des services dans la mesure nécessaire pour répondre aux opportunités de développement et de croissance. Nous devons faire plus pour les pays les plus pauvres qui sont moins en mesure de saisir les opportunités de croissance offertes par le commerce.

Le nouveau programme doit s'appuyer sur les efforts dĂ©jĂ  dĂ©ployĂ©s par le Directeur gĂ©nĂ©ral de l'OMC, Pascal Lamy, avec l'appui du Groupe de la Banque mondiale, pour Ă©tablir un lien entre la facilitation du commerce et l'aide Ă  la facilitation des Ă©changes. Pour pouvoir tirer parti de l'abaissement des barriĂšres commerciales, les pays les plus pauvres ont besoin : d'une intĂ©gration rĂ©gionale qui permette d'Ă©tablir des marchĂ©s plus vastes et d'ouvrir un accĂšs aux pays enclavĂ©s ; de ressources Ă©nergĂ©tiques, d’infrastructures, de systĂšmes logistiques, d'un accĂšs rapide Ă  des crĂ©dits commerciaux, d’une aide dans le domaine du respect des normes, et enfin de procĂ©dures douaniĂšres et frontaliĂšres simplifiĂ©es. Il fallait autrefois deux jours Ă  un camion pour passer la frontiĂšre entre le Kenya et l'Ouganda. Aujourd'hui, grĂące aux postes douaniers polyvalents mis en place avec l'aide de la Banque mondiale, il ne faut pas plus de deux heures.

Le systĂšme de Bretton Woods a Ă©tĂ© forgĂ© par 44 pays Ă  une Ă©poque oĂč le pouvoir Ă©tait aux mains d’un petit nombre d'États. Les vagues de la dĂ©colonisation commençaient juste Ă  se former ; les quelques pays en dĂ©veloppement Ă©taient considĂ©rĂ©s comme des objets, et non des sujets, de l’histoire. Cette Ă©poque est depuis longtemps rĂ©volue. Les nouvelles rĂ©alitĂ©s de l’économie politique exigent un systĂšme diffĂ©rent.


Quel sera le rÎle des pays en développement aprÚs la crise ?

La crise a fait ressortir l'importance croissante des grandes Ă©conomies Ă©mergentes, la Chine et l'Inde bien sĂ»r, mais d'autres pays encore. En fait, l'Ă©conomie mondiale se « rééquilibre » en se rapprochant d’une rĂ©partition des forces similaire Ă  celle qui existait il y a quelque 200 ans, avant la rĂ©volution industrielle, avec toutefois, en plus, l'AmĂ©rique du Nord.

Les Ă©conomies en dĂ©veloppement qui montent actuellement en puissance devraient contribuer de maniĂšre cruciale Ă  la reprise. La plupart des prĂ©visionnistes s'attendent Ă  ce que le consommateur amĂ©ricain se montre frileux et que la demande reste morose. Celle-ci pourrait toutefois augmenter dans de nombreux pays en dĂ©veloppement Ă  condition que ces derniers puissent obtenir des financements. Ces pays disposent de l'espace budgĂ©taire nĂ©cessaire pour pouvoir emprunter mais ils ne peuvent pas se procurer les volumes de capitaux dont ils ont besoin Ă  des prix raisonnables sans Ă©vincer leur propre secteur privĂ©. De surcroĂźt, les pays Ă  revenu intermĂ©diaire comptent 70 % des ĂȘtres humains les plus pauvres de la planĂšte. Le Groupe de la Banque mondiale et les banques rĂ©gionales de dĂ©veloppement peuvent fournir leur appui.

À l'avenir, le modĂšle de croissance serait plus Ă©quilibrĂ© et solidaire Ă  l'Ă©chelle mondiale s'il Ă©tait multipolaire. Pour peu que des investissements soient consacrĂ©s Ă  leurs infrastructures, Ă  leurs ressources humaines et Ă  leurs entreprises privĂ©es, les pays d'AmĂ©rique latine, d'Asie et du grand Moyen-Orient pourront contribuer Ă  l'instauration d'une « nouvelle normalitĂ© » de l'Ă©conomie mondiale.
L'Afrique pourrait Ă©galement devenir un pĂŽle de croissance avec le temps. La plupart des pays africains expriment les mĂȘmes sentiments : les Africains veulent des sources d'Ă©nergie, des infrastructures, une agriculture plus productive, un secteur privĂ© dynamique et des marchĂ©s rĂ©gionaux intĂ©grer dans le contexte d'un commerce ouvert. Le mĂȘme message aurait pu Ă©maner de l’Europe ravagĂ©e il y a 60 ans.

Les taux de croissance d’un certain nombre de pays africains atteignaient rĂ©guliĂšrement des niveaux Ă©levĂ©s avant la crise. AprĂšs celle-ci, de nouvelles opportunitĂ©s pourraient se prĂ©senter. Certaines entreprises manufacturiĂšres chinoises, avec l'appui de leur gouvernement, envisagent d'installer leurs capacitĂ©s de production de base en Afrique. Le Groupe de la Banque mondiale collabore avec la Chine Ă  l'examen de la mise en place de nouvelles zones industrielles offrant aux entreprises les infrastructures, les sources d'Ă©nergie et les qualifications dont elles ont besoin.

Il est probable que la Chine ne sera pas le seul pays Ă  poursuivre des entreprises en Afrique, notamment la mise en valeur de ressources et des projets d'infrastructures. Le BrĂ©sil envisage de partager son expĂ©rience dans le domaine du dĂ©veloppement agricole. L'Inde construit des voies ferrĂ©es. Nous assistons Ă  l’amorce d’un phĂ©nomĂšne qui ira en s'amplifiant.

Le Groupe de la Banque mondiale peut faire contrepoids au protectionnisme financier et commercial en appuyant cette évolution à l'échelle mondiale : nous avons constitué une nouvelle Société de gestion d'actifs, par l'intermédiaire de l'IFC, l'institution du Groupe de la Banque qui opÚre dans le cadre du secteur privé, pour réaliser des investissements dans des banques, des prises de participation, des opérations d'infrastructures et des restructurations de dettes. Nous avons en parallÚle lancé une initiative pour appuyer le développement de marchés obligataires en monnaie nationale et investir sur ces marchés. Les investisseurs opérant sur le long terme, comme les fonds souverains et les caisses de pension, réalisent maintenant que les marchés développés ne sont pas dénués de risques et que les marchés en développement peuvent offrir de bonnes perspectives de croissance.

Conclusion

À la sortie de cette crise, l'opportunitĂ© nous est donnĂ©e de restructurer nos politiques, l'architecture de nos systĂšmes et nos institutions. L'opportunitĂ© nous est donnĂ©e de forger un nouveau systĂšme mondial pour faire du XXIe siĂšcle celui d’une « mondialisation responsable », qui encourage une croissance mondiale Ă©quilibrĂ©e et la stabilitĂ© financiĂšre, qui appuie les efforts dĂ©ployĂ©s Ă  l'Ă©chelle de la planĂšte pour lutter contre le changement climatique et qui gĂ©nĂšre des opportunitĂ©s pour les plus pauvres. Il faudra Ă  cette fin Ă©largir la portĂ©e des avantages procurĂ©s par des marchĂ©s ouverts et le commerce, les investissements, la concurrence, l'innovation, l'esprit d'entreprise, la croissance et la formation, et aussi les dĂ©bats au niveau des idĂ©es. Il devra s'agir d'une mondialisation Ă  la fois solidaire et durable — qui sera source d’opportunitĂ©s tout en respectant l'environnement.

Cette mondialisation ne se produira pas d'elle-mĂȘme

Lors du sommet du G-20 de Dieu Ă  Londres en avril, les dirigeants se trouvaient au bord d’un abime Ă©conomique. Le danger, maintenant, n’est plus de tomber en chute libre mais de faire preuve d'une satisfaction facile. Au fur et Ă  mesure que la crise s’estompera, il deviendra plus difficile d'encourager les pays Ă  collaborer pour « mieux reconstruire ». L'examen par les pairs d'un nouveau cadre pour une croissance solide, durable et Ă©quilibrĂ©, dĂ©cidĂ© durant le sommet du G-20 la semaine derniĂšre, marque un bon dĂ©part, mais il exigera un degrĂ© de coopĂ©ration et de coordination internationales sans prĂ©cĂ©dent, et devra tĂ©moigner d’une volontĂ© rĂ©elle de prendre les mesures qui s’imposent sur la base des conclusions d’un suivi mondial. L'examen par les pairs devra aussi ĂȘtre une pression des pairs.

Le changement climatique sera notre prochaine Ă©preuve. L'une des tĂąches essentielles qui doit ĂȘtre accomplie Ă  Copenhague en dĂ©cembre consiste Ă  crĂ©er des incitations pour les pays en dĂ©veloppement Ă  participer Ă  une croissance sobre en carbone. Les dĂ©cideurs devront Ă©laborer un cadre qui permettra de rĂ©duire les Ă©missions de gaz Ă  effet de serre tout en encourageant le changement technologique, l'adaptation et la croissance.

Nous avons besoin d'un systĂšme d'Ă©conomie politique internationale qui reflĂšte une croissance devenue multipolaire. Ce systĂšme doit associer les puissances Ă©conomiques montantes en leur qualitĂ© « de parties prenantes responsables » tout en reconnaissant qu’elles comptent toujours des centaines de millions pauvres et qu’elles sont confrontĂ©es au dĂ©fi redoutable du dĂ©veloppement. Il doit mobiliser les Ă©nergies et l'appui des pays dĂ©veloppĂ©s, dont les populations ressentent le lourd fardeau de la dette, craignent la concurrence et estiment que les nouvelles puissances doivent assumer une part des responsabilitĂ©s. Il doit aussi pouvoir tendre la main aux pays les plus pauvres et les plus vulnĂ©rables, au 1,6 milliard d'ĂȘtres humains qui n'ont toujours pas l'Ă©lectricitĂ© et au « milliard d'habitants le plus pauvre » condamnĂ© Ă  la pauvretĂ© par les conflits et la dĂ©sintĂ©gration de la gouvernance.

Les finances internationales et les monnaies. Le systĂšme du commerce. Un dĂ©veloppement solidaire et durable. Le changement climatique. Les États fragiles et en conflit. Et toute une sĂ©rie d'autres problĂšmes de sĂ©curitĂ©. Chacun de ces domaines est important en soi, mais aucun n'est indĂ©pendant des autres.

Les pays du monde entier ne pourront jamais réellement faire avancer ce programme s'ils ne coopÚrent pas. Le multilatéralisme économique des temps passés ne correspond plus aux réalités actuelles. Nous devons moderniser le multilatéralisme et les marchés.

Ainsi que convenu la semaine derniÚre à Pittsburgh, le G-20 devrait devenir la grande instance de coopération économique internationale des pays industrialisés avancés et des puissances montantes. Mais il ne peut pas fonctionner comme un comité indépendant. Il ne peut pas non plus faire abstraction des besoins des plus de 160 pays qui n'en font pas partie.

Il importe que le G-20 fonctionne comme un « groupe directeur » pour un rĂ©seau de pays et d’institutions internationales. Il pourrait mettre en relief les relations d'interdĂ©pendance entre les grandes questions et promouvoir des domaines d'intĂ©rĂȘt mutuel. Le systĂšme Ă©tabli ne pourra pas ĂȘtre hiĂ©rarchique et ne devra pas ĂȘtre bureaucratique. Les questions abordĂ©es pourront, si nĂ©cessaires, ĂȘtre reprises dans le cadre d'autres groupes de nĂ©gociations, de rĂ©gimes internationaux ou d'institutions mondiales et rĂ©gionales. Le FMI, le Groupe de la Banque mondiale, l'OMC, et les institutions des Nations unies peuvent informer les pays des problĂšmes qui se posent, prĂ©senter des analyses, collaborer Ă  la formulation de solutions et contribuer Ă  l'exĂ©cution des politiques.

Pour mener une action efficace et conforter leur légitimité, les institutions internationales doivent également évoluer. La répartition des voix entre leurs pays membres doit refléter le poids et les nouvelles responsabilités des puissances émergentes tout en permettant aux pays pauvres de se faire entendre. Ces institutions doivent pouvoir agir avec la transparence et la souplesse requise pour opérer dans le cadre de réseaux d'entreprises privées, de fondations et d'entités de la société civile et aussi travailler les unes avec les autres.

L'ancien ordre Ă©conomique international avait dĂ©jĂ  du mal Ă  suivre l'Ă©volution mondiale avant la crise. Les bouleversements que nous connaissons aujourd'hui ont rĂ©vĂ©lĂ© de profondes carences et des besoins criants. Il est temps de procĂ©der aux changements nĂ©cessaires et d’aller de l'avant.

La question fondamentale consiste Ă  dĂ©terminer si les dirigeants pourront collaborer pour promouvoir ce changement. Ils seront motivĂ©s par les intĂ©rĂȘts des citoyens qu’ils reprĂ©sentent, comme il le doit. Mais ils devront aussi reconnaĂźtre les intĂ©rĂȘts communs et les promouvoir, non seulement au cas par cas, mais aussi par l'intermĂ©diaire d'institutions tĂ©moignant d’une « mondialisation responsable ».

Nous assistons actuellement Ă  la refonte de Bretton Woods. Il faudra, pour mener cette opĂ©ration Ă  son terme, plus longtemps que les trois semaines consacrĂ©es autrefois Ă  la crĂ©ation du systĂšme dans le New Hampshire. Les parties en prĂ©sence seront plus nombreuses. Mais cette rĂ©forme est tout aussi nĂ©cessaire. Les prochains bouleversements, oĂč qu'ils se produisent, sont en gestation. Nous pouvons les guider ou les laisser nous emporter.



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