Moyen-Orient et Afrique du Nord : Un nouveau contrat social pour le dĂ©veloppement  Robert B. Zoellick PrĂ©sident du Groupe de la Banque mondiale Peterson Institute for International Economics  6 avril 2011    Introduction : Quâest-ce qui vient de se passer ?  Il arrive parfois quâun Ă©vĂ©nement ait une portĂ©e qui dĂ©passe de beaucoup ses consĂ©quences immĂ©diates.  En dĂ©cembre dernier, lorsque Mohamed Bouazizi sâest fait confisquer la balance quâil avait sur son Ă©tal de fruits, en se faisant gifler par un policier devant une foule de badauds, et quâil sâest fait ensuite rabrouer quand il est allĂ© se plaindre aux autoritĂ©s, cela lâa poussĂ©, meurtri et Ă bout, Ă sâimmoler par le feu sur la place publique. LâĂ©ruption populaire que son acte dĂ©sespĂ©rĂ© a dĂ©clenchĂ©e sâest alors propagĂ©e comme une traĂźnĂ©e de poudre au reste de la Tunisie et dans tout le Moyen-Orient.  RĂ©percutĂ©e sur Facebook, Twitter et les autres mĂ©dias sociaux, la nouvelle du dĂ©cĂšs de Mohamed Bouazizi a fini par faire basculer un rĂ©gime qui, pendant des jours, nâavait pas trouvĂ© dâautre mot que « lâincident » pour Ă©voquer son sort tragique par la voie de ses organes officiels. Il sâest avĂ©rĂ© que la Tunisie comptait par dizaines de milliers des cas similaires Ă celui de Mohamed Bouazizi. Et le fait est que lâon peut en trouver partout dans le monde, chaque fois que la pauvretĂ©, lâexclusion sociale, la privation des droits civiques, ou lâabsence du droit et la rĂšgle de lâarbitraire privent des hommes, des femmes et des enfants de toute opportunitĂ©, de tout espoir.  Mais les enseignements de ces Ă©vĂ©nements de Tunisie et du Moyen-Orient dĂ©bordent largement du cadre dâune rĂ©gion, dâun pays ou dâune place de marchĂ©. La mort dâun jeune marchand de fruits a des ramifications qui vont bien au-delĂ du sĂ©isme politique qui Ă©branle cette rĂ©gion. Il y a des leçons Ă en tirer pour cette rĂ©gion et pour le monde, pour les gouvernements et pour les organismes de dĂ©veloppement, de mĂȘme que pour la science Ă©conomique. Moderniser le multilatĂ©ralisme : Le monde arabe est-il diffĂ©rent ?  Depuis mon arrivĂ©e Ă la Banque mondiale, en 2007, jâai fait valoir quâil nous faut « moderniser le multilatĂ©ralisme ».  Cela signifie rĂ©former les institutions internationales telles que le Groupe de la Banque mondiale et le Fonds monĂ©taire international, afin de mieux reflĂ©ter les rĂ©alitĂ©s inhĂ©rentes aux changements qui sâopĂšrent aujourdâhui dans les rapports de force Ă©conomiques Ă lâĂ©chelle mondiale.  Il sâagit de pousser nos institutions Ă agir de maniĂšre plus rapide, plus souple, plus ouverte et plus attentive aux besoins de nos clients.  Cela signifie que lâon doit sâemployer Ă rĂ©soudre les problĂšmes de façon pragmatique, et pas seulement traiter du problĂšme des pauvres en tant quâobjets de politiques spĂ©cialisĂ©es.  Il sâagit de dĂ©mocratiser lâĂ©conomie du dĂ©veloppement de sorte que chacun puisse jouer un rĂŽle dans la conception, lâexĂ©cution et lâamĂ©lioration continuelle des solutions adoptĂ©es en matiĂšre de dĂ©veloppement.  Cela signifie quâil y a lieu de reconnaĂźtre que des organisations conçues avec des structures hiĂ©rarchiques du milieu du XXe siĂšcle doivent dĂ©sormais agir de maniĂšre souple et interconnectĂ©e au sein de structures de rĂ©seaux vĂ©ritablement planĂ©taires â des rĂ©seaux mettant en jeu aussi bien les Ătats que des entreprises privĂ©es, des organes de la sociĂ©tĂ© civile, dâautres organismes internationaux et des instances parlementaires.  Il sâagit de ne pas permettre quâun recours au soi-disant « multilatĂ©ralisme » serve dâexcuse Ă lâabsence dâaction collective : Ă nous de faire en sorte que le multilatĂ©ralisme fonctionne de maniĂšre effective.  Et cela signifie relĂ©guer dans lâhistoire ancienne les vieilles appellations de « tiers monde », comme de « premier » ou « deuxiĂšme », en reconnaissant que les idĂ©es prĂ©conçues selon lesquelles le savoir et le pouvoir doivent se transmettre du Nord au Sud, dâOuest en Est ou des riches aux pauvres nâont plus cours.  Mais relĂ©guer ces Ă©tiquettes surannĂ©es dans le passĂ© ne revient pas Ă dire que tous les pays et toutes les rĂ©gions sont identiques.  Câest prĂ©cisĂ©ment en Ă©tant conscients de ces diffĂ©rences que nous avons lancĂ©, en 2007, lâInitiative en faveur du monde arabe, lâune des six orientations stratĂ©giques dĂ©finies alors pour la Banque mondiale. Certains se sont interrogĂ©s sur le pourquoi de cet axe stratĂ©gique.  Lors des AssemblĂ©es annuelles de 2007, jâai dĂ©claré : « ⊠un des dĂ©fis les plus dĂ©terminants qui se posent Ă nous Ă lâheure actuelle consiste Ă trouver le moyen dâaider ceux qui cherchent Ă promouvoir le dĂ©veloppement et les opportunitĂ©s au sein du monde arabe. Les pays dont je parle Ă©taient jadis des centres dâĂ©changes et de savoir, ce qui donne une idĂ©e des potentialitĂ©s qui existent sâils parviennent Ă surmonter les conflits et les facteurs faisant obstacle Ă la croissance et au dĂ©veloppement social. En lâabsence dâune croissance largement rĂ©partie, ces pays auront Ă affronter des tensions sociales et le problĂšme posĂ© par une vaste population de jeunes qui ne peuvent trouver dâemplois. â  Les raisons quâil y avait de prĂȘter particuliĂšrement attention au monde arabe semblaient claires Ă lâĂ©poque, et elles paraissent Ă©videntes Ă prĂ©sent : son secteur pĂ©trolier mis Ă part, la rĂ©gion est faiblement intĂ©grĂ©e Ă lâĂ©conomie mondiale. De toutes les rĂ©gions en dĂ©veloppement, câest celle qui connaĂźt le plus fort chĂŽmage, les pires taux de sous-emploi chez les individus les mieux instruits, et les plus faibles taux dâactivitĂ© Ă©conomique parmi les femmes.  Quâils soient pauvres ou plus aisĂ©s, les pays de la rĂ©gion souffrent dâun manque de diversification de leurs Ă©conomies et dâune faible responsabilisation au niveau de leur sphĂšre publique, et ils sont Ă©galement victimes de la corruption et de conflits.  Leurs Ă©conomies affichent un net dĂ©sĂ©quilibre dans le sens des exportations de pĂ©trole et de produits de base. En 2008, les exportations de produits non pĂ©troliers ne reprĂ©sentaient que 16 % du PIB dans cette rĂ©gion Moyen-Orient et Afrique du Nord, contre 44 % en Asie de lâEst.  Ce manque de diversification signifie que la rĂ©gion est dĂ©pourvue de secteurs manufacturiers ou de services dynamiques qui puissent gĂ©nĂ©rer des emplois aujourdâhui et Ă lâavenir.  Et comme lâinvestissement privĂ© nây reprĂ©sente en moyenne que 15 % du PIB environ, contre prĂšs de 25 % en Asie du Sud, le gonflement de sa population de jeunes nâa guĂšre dâautres exutoires quâun emploi dans le secteur public â mais les nouveaux postes y sont rares â ou la rue.  En dĂ©pit de cela, il y a eu des progrĂšs. Des indicateurs tels que les niveaux de mortalitĂ© infantile, de santĂ© maternelle, dâalphabĂ©tisation et dâespĂ©rance de vie se sont amĂ©liorĂ©s, et la part de la population ayant moins de 1,25 dollar par jour pour subsister a diminuĂ©.  Au niveau des Ă©conomies, il y a eu des avancĂ©es en termes de rĂ©sultats macroĂ©conomiques. Un certain nombre de pays affichent des taux de croissance rĂ©guliers, quoiquâinsuffisants pour rĂ©pondre Ă la demande dâemplois, et il y avait eu, avant la crise mondiale, quelques signes initiaux dâamĂ©lioration de lâinvestissement Ă©tranger.  Mais les institutions restent sclĂ©rosĂ©es, et le processus de modernisation a Ă©tĂ© trop partiel, et trop tributaire dâun petit nombre de pays rĂ©formateurs, pour prendre vraiment racine. Le fait que les efforts ont Ă©tĂ© menĂ©s du sommet vers la base ont empĂȘchĂ© que le public soit associĂ© au processus ou puisse faire part de ces griefs. Les formes traditionnelles de consultation des composantes de la sociĂ©tĂ© ont Ă©tĂ© mises sous lâĂ©teignoir, et les Ă©lites au pouvoir ont fini par ĂȘtre isolĂ©es. Que doit-on faire ? De la sphĂšre politique Ă la sphĂšre Ă©conomique  Dans un discours prononcĂ© lâannĂ©e derniĂšre, jâai notĂ© quâil y a lieu de se demander ce que lâĂ©conomie du dĂ©veloppement nous a apportĂ©, et si elle nous est utile.  Jâai insistĂ© sur lâidĂ©e que nous devons faire de lâĂ©conomie du dĂ©veloppement un moyen pratique de venir en aide aux individus â quâils soient ministres, responsables politiques, dirigeants communautaires ou encore, cela va sans dire, vendeurs de fruits â et pas seulement quelque chose de thĂ©orique et abstrait. Une science Ă©conomique en prise sur la rĂ©alitĂ© de la rue est une façon avisĂ©e de saisir lâĂ©conomie de marchĂ©.  Cela vaut au Moyen-Orient peut-ĂȘtre plus que partout ailleurs.  Il y a deux semaines environ, nous avons organisĂ© Ă la Banque mondiale une confĂ©rence afin dâinviter des groupes de jeunes et de femmes, et ceux qui sont des facteurs de changement, Ă faire entendre leur voix.  Quâest-ce quâils veulent tous ?  Ils veulent quâon leur donne une chance ; ils veulent la justice ; ils veulent un emploi.  Ils demandent des rĂšgles et des lois qui soient Ă©quitables, prĂ©visibles et transparentes.  Ils veulent de quoi nourrir et abriter leur famille, de bonnes Ă©coles pour leurs enfants, et des quartiers oĂč vivre en sĂ©curitĂ©.  Ils demandent des forces de police qui jouent un rĂŽle de protecteurs et non pas de prĂ©dateurs, et des gouvernants en qui ils puissent avoir confiance.  Ils veulent que les notions de voix et de responsabilitĂ© soient une rĂ©alité â Ă lâĂ©chelon des villages, des villes et des quartiers.  Ils demandent Ă avoir leur mot Ă dire sur des services publics qui sont dĂ©naturĂ©s au point de ne pas ĂȘtre Ă la disposition du public et de ne pas fournir de vĂ©ritable service.  Ils veulent disposer dâinformations, et avoir le droit de savoir et de participer.  Ils demandent un nouveau contrat social.  Ils rĂ©clament la dignitĂ©.  Ils rĂ©clament le respect.  Et pour les femmes, les attentes sont exactement les mĂȘmes.  Certains dans cet auditoire diront : Oui, câest peut-ĂȘtre lĂ ce quâils veulent. Mais cela relĂšve de la politique, pas de la science Ă©conomique.  à cela je rĂ©ponds ici mĂȘme : Cela relĂšve peut-ĂȘtre en partie de ce que lâon considĂšre comme de la politique. Mais pour lâessentiel, cela correspond aussi Ă ce que lâon sait ĂȘtre une bonne approche de lâĂ©conomie, une bonne façon de lutter contre la corruption, et une bonne maniĂšre dâassurer un dĂ©veloppement solidaire et durable. Pour une approche diffĂ©rente du dĂ©veloppement : Un nouveau contrat social  Il y a 20 ans, la Banque mondiale ne parlait pas de corruption : pour notre personnel, il sâagissait du « mot commençant par c » ; pour nos actionnaires et notre Conseil, le sujet Ă©tait par trop politique ; et nous pratiquions une sorte dâautocensure en le rayant de nos documents. Aujourdâhui, combattre la corruption fait partie essentielle des projets et programmes de la Banque mondiale. Nos actionnaires savent que la corruption est un boulet pour les Ă©conomies, quâelle fait payer un lourd tribut aux pauvres, et quâelle tue dans lâĆuf toute opportunitĂ©.  Il y a 18 ans, la Banque mondiale parlait rarement de paritĂ© hommes-femmes. Pour certains, câĂ©tait trop politique. Aujourdâhui, on sait que lâĂ©galitĂ© entre hommes et femmes est une notion de bon sens au plan Ă©conomique. On sait que les pays oĂč il y a une plus grande Ă©galitĂ© des sexes ont tendance Ă avoir des taux de pauvretĂ© moins Ă©levĂ©s, que les chances de survie dâun enfant sont 20 fois plus grandes si le revenu familial est entre les mains de la mĂšre, que le simple fait de donner aux femmes plus de contrĂŽle sur les facteurs de production agricole peut engendrer des gains de productivitĂ© allant jusquâĂ 20 % dans certains pays.  Il y a dix ans, on commençait seulement Ă parler de transparence. Aujourdâhui, la Banque mondiale est la seule organisation multilatĂ©rale Ă ĂȘtre dotĂ©e dâune vaste politique de libertĂ© de lâinformation : nous avons ouvert grand les portes de nos programmes de recherche et rendu publiques plus de 7 000 sĂ©ries de donnĂ©es ; nous avons lancĂ© un processus de conception dâapplications logicielles et des concours Ă lâintention des concepteurs dâapplications, pour que les chercheurs, professionnels et membres de la sociĂ©tĂ© civile puissent Ă partir de lĂ effectuer leurs propres calculs â et vĂ©rifier indĂ©pendamment les nĂŽtres.  Lutte contre la corruption, Ă©galitĂ© hommes-femmes, transparence. Il est primordial pour le Groupe de la Banque mondiale de se lancer constamment des dĂ©fis afin de rafraĂźchir sa façon dâapprĂ©hender le dĂ©veloppement.  Il est primordial pour un multilatĂ©ralisme moderne dâĂȘtre ouvert aux idĂ©es nouvelles.  Nous ne devons pas nous arrĂȘter lĂ .  On sait que le fait pour un pays de publier ou non ses statistiques Ă©conomiques, dâassurer ou non lâindĂ©pendance de ses fonctions dâaudit, et de rendre plus ou moins transparentes ses finances publiques est, Ă tous ces Ă©gards, quelque chose dâimportant.  Pour prendre le cas de lâĂgypte, par exemple, on sait que beaucoup de statistiques Ă©conomiques de base nây sont mĂȘme pas rendues publiques. Il y a quelques annĂ©es, nous avons travaillĂ© avec des rĂ©formateurs Ă©gyptiens Ă lâĂ©laboration dâun texte de loi sur la libertĂ© de lâinformation, mais ce texte a fini par se trouver engluĂ© dans les pesanteurs du systĂšme en place.  Le gouvernement de transition a maintenant ressuscitĂ© ce projet de loi. Et il veut que la Banque mondiale lâaide Ă instaurer un plus grand degrĂ© de transparence dans les recettes de son secteur des hydrocarbures.  En Tunisie, les autoritĂ©s prennent actuellement des mesures pour recouvrer les avoirs volĂ©s, au plan interne et international, et pour renforcer la libertĂ© dâassociation et lâaccĂšs Ă lâinformation.  On sait que la transparence des systĂšmes de passation des marchĂ©s publics a de lâimportance, et que la façon dont un pays gĂšre ce processus peut contrer la corruption, promouvoir la concurrence, gĂ©nĂ©rer des Ă©conomies et entraĂźner de meilleurs services publics. Nous avons Ă prĂ©sent collaborĂ© avec 41 pays du monde entier en vue dâamĂ©liorer le degrĂ© de transparence, de compĂ©titivitĂ© et dâefficacitĂ© de leurs dispositifs de passation des marchĂ©s publics.  Nous avons aussi travaillĂ© aux cĂŽtĂ©s de 34 pays en vue dâamĂ©liorer lâaccĂšs Ă lâinformation publique pour leurs administrĂ©s.  Et notre SociĂ©tĂ© financiĂšre internationale travaille aujourdâhui sur le dossier du gouvernement dâentreprise dans 64 pays et auprĂšs de plus de 3 200 sociĂ©tĂ©s.  Ce ne sont pas lĂ des considĂ©rations bassement techniques, qui constituent un luxe dont seuls les pays dĂ©veloppĂ©s peuvent se prĂ©valoir. Ce sont des aspects qui tĂ©moignent de la qualitĂ© de la gouvernance, qui permettent dâamĂ©liorer les politiques publiques, et qui sont un signe dâintĂ©gritĂ©. Ils constituent une marque de respect pour le public, et font de la dĂ©tention dâune charge publique un devoir. Ils peuvent sembler ĂȘtre de nature politique, mais ce sont assurĂ©ment des notions Ă©conomiques.  Tout cela sâinscrit dans la thĂ©orie des choix publics. Pour les auteurs de cette thĂ©orie, nous devons veiller Ă considĂ©rer la façon dont les Ătats fonctionnent effectivement, au lieu de la façon dont on aimerait quâils fonctionnent. Les tenants de cette thĂ©orie ont prĂ©conisĂ© lâĂ©tablissement de meilleures incitations et opportunitĂ©s pour que les administrĂ©s puissent exercer un contrĂŽle plus effectif sur leurs gouvernants, et ils ont raison. De lâimportance des institutions  Les Ă©vĂ©nements qui se dĂ©roulent actuellement au Moyen-Orient sont en soi mĂ©morables, mais ils ne sont pas sans rappeler le passĂ©.  Lâhumiliation subie par un vendeur de fruits tunisien nâest pas sans rappeler les menaces et pressions quâavait connues en 1989 un pasteur dâorigine hongroise en Roumanie. Les manifestations dâalors sâĂ©taient muĂ©es en soulĂšvement sanglant qui avait mis fin Ă 22 annĂ©es de rĂ©gime dictatorial de Nicolae Ceausescu, tout comme celles de Tunisie ont mis fin Ă lâĂšre Ben Ali.  Mais si lâĂ©tincelle a peut-ĂȘtre Ă©tĂ© analogue dans les deux cas, le cours quâest amenĂ©e Ă suivre une explosion rĂ©volutionnaire est impossible Ă prĂ©dire.  On ne sait pas encore si 2011 est similaire Ă 1989, 1979, 1968, 1848 ou une autre annĂ©e.  Mais on sait, et câest ce que souligne notre Rapport sur le dĂ©veloppement dans le monde qui doit paraĂźtre la semaine prochaine sur le thĂšme « Conflits, sĂ©curitĂ© et dĂ©veloppement », quâil est capital de renforcer les institutions lĂ©gitimes et la gouvernance dans une optique de sĂ©curitĂ©, de justice et dâaccĂšs Ă lâemploi pour les citoyens, afin dâĂ©viter des cycles incessants dâinstabilitĂ© et de violence.  LâhĂ©roĂŻsme dâindividus ne suffit pas ; une rĂ©forme des bureaucraties ne suffit pas. Ce qui compte, câest la participation des citoyens, ainsi quâun flux de communication limpide entre la sociĂ©tĂ© et ses gouvernants.  La Banque mondiale se donne de travailler aux cĂŽtĂ©s des pays de la rĂ©gion et du monde entier pour les aider Ă renforcer leur niveau dâefficacitĂ© et de responsabilitĂ©. Nous rencontrerons plus ou moins de succĂšs selon que leurs dirigeants seront plus ou moins prĂȘts Ă abandonner de leurs prĂ©rogatives de direction et de commandement pour tendre vers plus dâouverture.  à partir du moment oĂč les pays ouvriront la voie Ă ce que le secteur privĂ© ait toutes ses chances, oĂč ils mettront fin aux situations dâoligarchies et dâoligopoles, oĂč ils tableront sur les forces vives de leur sociĂ©tĂ©, et oĂč ils respecteront les choix publics, il y aura moyen dâaccomplir Ă©normĂ©ment.  Et aucun pays ne pourra rĂ©aliser pleinement son potentiel sâil ne tient pas compte des capacitĂ©s de la moitiĂ© de sa population, câest-Ă -dire sa population fĂ©minine.  Le message que nous adressons Ă nos clients, quel que soit leur rĂ©gime politique, est quâil nây a pas moyen pour eux dâassurer leur dĂ©veloppement sans une bonne gouvernance et sans la participation de leurs citoyens.  Nous nous donnons dâencourager les gouvernements Ă publier leurs donnĂ©es, Ă adopter des textes de loi sur la libertĂ© de lâinformation, Ă assurer la transparence de leurs procĂ©dures budgĂ©taires et de passation des marchĂ©s, Ă se doter de fonctions dâaudit indĂ©pendant, et Ă promouvoir des rĂ©formes de leurs systĂšmes de justice.  Nous nâaccorderons pas de prĂȘts directs en matiĂšre de soutien budgĂ©taire dans les pays qui ne publient pas les donnĂ©es sur leurs budgets ou, dans des cas exceptionnels, qui ne sâengagent pas au moins Ă le faire dans un dĂ©lai de 12 mois.  Nous entendons dissĂ©miner les exemples de rĂ©ussites que dâautres pays en dĂ©veloppement ont obtenues en instituant une meilleure gouvernance et en assurant une plus grande participation de leur population.  Au Mexique, un groupe de six organisations non gouvernementales avait dĂ©couvert, en invoquant un texte de loi sur le droit Ă lâinformation, que la rĂ©affectation arbitraire de certains fonds publics avait retirĂ© un montant Ă©quivalant Ă 3 millions de dollars Ă un programme de lutte contre le sida. Quand certains Ă©lĂ©ments rĂ©formateurs au pouvoir ont eu vent de cette dĂ©couverte, cela a entraĂźnĂ© Ă brĂšve Ă©chĂ©ance lâadoption de mĂ©canismes de responsabilisation formels, et notamment des audits pĂ©riodiques des affectations de crĂ©dits budgĂ©taires.  En Afrique du Sud, un institut gĂ©rĂ© par lâUniversitĂ© de Rhodes, le Public Service Accountability Monitor, travaille en collaboration avec les institutions supĂ©rieures de contrĂŽle des finances publiques pour amĂ©liorer, au nom de la transparence, lâapplication des rĂ©glementations dans ce domaine, contribuant ainsi Ă de meilleures prestations de services publics. De lâimportance des citoyens  Les institutions comptent, mais il en est de mĂȘme des citoyens.  Une sociĂ©tĂ© civile solidement Ă©tablie peut exercer un contrĂŽle sur les budgets, demander et publier des informations, mettre en cause les lourdeurs bureaucratiques, protĂ©ger les biens privĂ©s, et assurer un suivi sur les prestations de services publics. La sociĂ©tĂ© civile peut insister pour que les droits des citoyens soient respectĂ©s, et elle est en mesure dâassumer elle-mĂȘme des responsabilitĂ©s.  Une opinion publique disposant de moyens est le fondement mĂȘme dâune sociĂ©tĂ© plus solide, dâun systĂšme de gouvernement plus effectif et dâun Ătat plus prospĂšre.  On en a la preuve si lâon considĂšre les investissements entrepris dans le monde en matiĂšre de dĂ©veloppement communautaire, qui octroient directement des fonds aux communautĂ©s locales pour quâelles puissent fixer leurs propres prioritĂ©s, superviser leurs propres projets et contrĂŽler leurs propres deniers. Lâautonomisation des individus nâest certes pas parfaite, mais elle peut avoir dâimportants impacts. Au cours des dix derniĂšres annĂ©es, la Banque mondiale est venue en aide Ă des dizaines de milliers de villages et de quartiers dans le cadre de projets de dĂ©veloppement communautaire couvrant plus de 100 pays.  On en a vu les effets en Ouganda, lorsque les budgets dâĂ©ducation locaux ont Ă©tĂ© affichĂ©s sur les portes des Ă©tablissements scolaires pour permettre aux parents de vĂ©rifier si les manuels avaient effectivement Ă©tĂ© fournis ou les enseignants Ă©taient bien en poste â et les rĂ©sultats scolaires se sont amĂ©liorĂ©s.  En Chine, lâapproche dite de « consultation dĂ©libĂ©rative » a Ă©tĂ© employĂ©e dans les zones rurales pour sonder les communautĂ©s sur des questions telles que la tarification de lâeau ou de lâĂ©lectricitĂ©, ou la relocalisation dâexploitants. Certains responsables chinois ont Ă©galement instituĂ© des sondages pour Ă©valuer les performances. La Banque finance actuellement un projet de lutte contre la pauvretĂ© dans 70 villages dĂ©favorisĂ©s de Chine en faisant appel Ă certains aspects du dĂ©veloppement communautaire pour favoriser des processus collectifs de prise de dĂ©cision, de gestion et de suivi du dĂ©veloppement local.  GrĂące aux nouvelles technologies, on est en mesure dâobtenir en temps rĂ©el un retour dâinformation sur mesure et plus effectif.  Prenez lâexemple du SĂ©nĂ©gal, oĂč un programme communautaire prĂ©voit de surveiller lâĂ©tat nutritionnel des enfants par le biais de messages textes contenant des donnĂ©es sur leur poids et leur santĂ© en gĂ©nĂ©ral.  On peut Ă©galement citer le cas du service Ushahidi (terme qui signifie « tĂ©moignage »), qui a vu le jour au Kenya Ă lâinitiative de jeunes Africains mais qui constitue aujourdâhui un phĂ©nomĂšne de notoriĂ©tĂ© mondiale. Il sâagit dâune plateforme internet de type open source et dâaccĂšs libre qui permet Ă des utilisateurs du monde entier de soumettre diverses sortes dâinformations, dâimages numĂ©risĂ©es et dâenregistrements vidĂ©o au moyen de tĂ©lĂ©phones portables ou intelligents de type SMS, ou directement sur le site.  Initialement créé dans le but de couvrir, de suivre et de rĂ©pondre aux Ă©vĂ©nements intervenus en 2008 au Kenya aprĂšs les derniĂšres Ă©lections, le site a pris de lâampleur et permis Ă des utilisateurs du monde entier de suivre, par exemple, lâĂ©volution de lâĂ©pidĂ©mie de grippe porcine ou les opĂ©rations de secours dâurgence entreprises Ă la suite des sĂ©ismes qui ont frappĂ© le Chili et HaĂŻti.  La Banque mondiale soutient actuellement des initiatives analogues dans lâoptique dâun renforcement de la responsabilitĂ© sociale.  En Afrique, nous jouons ainsi un rĂŽle catalyseur pour lâĂ©tablissement dans les pays de coalitions rĂ©unissant les organes de la sociĂ©tĂ© civile, les pouvoirs publics et les entreprises du secteur privĂ© en vue de promouvoir la transparence et de suivre lâattribution et lâexĂ©cution des marchĂ©s publics â notamment pour les contrats de concession dans le secteur des industries extractives.  Dans le cadre de notre programme de « Cartographie des rĂ©sultats », nous visons Ă aller au devant des bĂ©nĂ©ficiaires de nos projets au moyen des systĂšmes de tĂ©lĂ©phonie mobile et autres technologies portables afin dâobtenir leurs rĂ©actions et de pouvoir ainsi vĂ©rifier avec eux les rĂ©sultats concrets de notre action â et dây apporter des amĂ©liorations.  Nous travaillons en outre au cĂŽtĂ© dâANSA, le RĂ©seau affiliĂ© pour la responsabilitĂ© sociale, notamment pour contribuer Ă lancer et soutenir un nouveau rĂ©seau ANSA pour le monde arabe. RĂ©unissant des professionnels des questions de gouvernance et de responsabilitĂ© sociale participatives Ă lâĂ©chelon de cette rĂ©gion, ce rĂ©seau doit voir le jour cette annĂ©e. Un multilatĂ©ralisme moderne se doit dâĂ©voluer  En 1944, la Banque mondiale a Ă©tĂ© créée par des pays pour accorder des prĂȘts Ă des pays.  En 1956, nos actionnaires ont Ă©tabli la SociĂ©tĂ© financiĂšre internationale, ou IFC, pour rĂ©aliser des investissements au niveau du secteur privĂ©.  Le moment est peut-ĂȘtre venu Ă prĂ©sent dâinvestir dans le secteur privĂ© Ă but non lucratif â soit au niveau de la sociĂ©tĂ© civile â en vue de contribuer Ă renforcer les capacitĂ©s des organisations actives dans les domaines de la transparence, de la responsabilitĂ© et de la prestation de services publics.  Notre propre StratĂ©gie pour la promotion de la gouvernance et la lutte contre la corruption, mise en Ćuvre avec lâappui de notre Conseil, met en relief lâimportance quâil y a Ă dĂ©velopper notre action au cĂŽtĂ© de citoyens engagĂ©s, notamment en renforçant la transparence, la participation et le suivi par des tierces parties de nos projets.  Un rĂ©cent examen de lâaction du Fonds japonais de dĂ©veloppement social administrĂ© par la Banque mondiale a conclu que les projets donnaient de meilleurs rĂ©sultats lorsque des organisations de la sociĂ©tĂ© civile, ou OSC, y Ă©taient associĂ©es. Des Ă©tudes indĂ©pendantes ont montrĂ© que lorsque les OSC prennent part Ă la conception, au travail de suivi-Ă©valuation et Ă la gestion des services publics, les budgets sont utilisĂ©s Ă meilleur escient, les services rĂ©pondent mieux aux besoins, et le niveau de corruption est moins Ă©levĂ©.  Nous collaborons dĂ©jĂ avec la sociĂ©tĂ© civile et les populations bĂ©nĂ©ficiaires dans plus de la moitiĂ© des nouveaux projets que nous lançons.  Mais pour ĂȘtre des participants effectifs, les organes de la sociĂ©tĂ© civile doivent renforcer leurs propres capacitĂ©s. Au Royaume-Uni, le Governance and Transparency Fund a jouĂ© un rĂŽle pionnier pour ce qui est dâoffrir lâappui du secteur public Ă cet Ă©gard.  Dans ce contexte, je suggĂšre que le moment est venu pour la Banque mondiale dâexaminer, avec les membres de son Conseil et ses actionnaires, sâil nây a pas lieu dâĂ©tablir de nouveaux moyens ou mĂ©canismes qui puissent mobiliser lâappui de pays, de fondations et dâautres entitĂ©s en vue de renforcer les capacitĂ©s des OSC actives dans le domaine de la transparence et de la responsabilitĂ© des prestations de services publics. Nous pourrions donner la prioritĂ© aux pays de la rĂ©gion Moyen-Orient et Afrique du Nord, ainsi quâĂ ceux dâAfrique subsaharienne. On pourrait soutenir cette initiative par un apport de capital initial, ainsi que par des activitĂ©s dâĂ©change de savoir et de recherche destinĂ©es Ă Ă©tablir un environnement plus porteur pour la responsabilitĂ© sociale.  Cela est-il trop politique ?  Dâune maniĂšre ou dâune autre, un multilatĂ©ralisme moderne doit reconnaĂźtre que des investissements au niveau de la sociĂ©tĂ© civile et en matiĂšre de responsabilitĂ© sociale compteront autant, pour le processus de dĂ©veloppement au Moyen-Orient et au-delĂ , que des investissements en infrastructure ou au niveau dâentreprises, dâusines et dâexploitations agricoles. Des emplois, encore et toujours plus  Des institutions lĂ©gitimes et des citoyens capables et engagĂ©s peuvent faire une grosse diffĂ©rence. Mais les citoyens auront toujours besoin dâemplois.  Au Moyen-Orient, les rĂ©gimes en place ont cherchĂ© Ă mettre lâĂ©touffoir sur la hausse du chĂŽmage par un mĂ©lange de mesures de rĂ©pression politique, de crĂ©ation dâemplois dans le secteur public, et de subventions sur les carburants ainsi que les produits alimentaires et de premiĂšre nĂ©cessitĂ©.  Cela a permis de gagner du temps, mais guĂšre autre chose.  à la fois coĂ»teuses et inefficaces, ces mesures ont renforcĂ© le nĂ©potisme au lieu de rĂ©pondre aux besoins, encouragĂ© le copinage au lieu de soutenir la concurrence, et attisĂ© la corruption au lieu de stimuler le capitalisme.  Selon les estimations de lâOrganisation internationale du travail, le taux de chĂŽmage chez les 15-24 ans au Moyen-Orient est de 25 %. Une enquĂȘte que nous avons menĂ©e auprĂšs de 1 500 jeunes a fait ressortir, sur la base de ceux qui se dĂ©clarent chĂŽmeurs ou se considĂšrent comme tels, un taux encore plus Ă©levĂ©, de 35 à 40 %. En Ăgypte et en Jordanie, les jeunes femmes doivent faire face Ă un chĂŽmage de lâordre de 40 %.  Selon les estimations, le coĂ»t dâopportunitĂ© direct du non-emploi des jeunes dans le monde arabe atteindrait jusquâĂ 50 milliards de dollars par an.  Les pays du Moyen-Orient font aujourdâhui face Ă dâĂ©normes attentes des jeunes au sein de leur population : ils veulent des emplois, et maintenant. Le fait de ne pas agir prĂ©sente des risques, mais il en sera de mĂȘme sâils nâagissent pas comme il faut.   La rĂ©forme des politiques revĂȘtira autant dâimportance que lâaspect monĂ©taire.  Mais des rĂ©formes politiques doivent sâappuyer sur un processus de concertation large et dont nul ne soit exclu â Ă commencer par les groupes de jeunes directement intĂ©ressĂ©s. Et ces rĂ©formes doivent ĂȘtre menĂ©es de façon transparente et rapide.  Les dĂ©cideurs doivent faire un effort de rĂ©flexion sur le court, le moyen et le long terme, et ce de maniĂšre intĂ©grĂ©e.  Sur le court terme, il faudra peut-ĂȘtre accorder la prioritĂ© aux mesures Ă effet rapide, pour assurer un regain de confiance et une adhĂ©sion au plan politique.  Il pourra sâagir de projets de courte durĂ©e et Ă haute intensitĂ© de main-dâĆuvre, ce qui nâimplique pas nĂ©cessairement un secteur public plus plĂ©thorique. Cela ne doit pas se traduire par des crĂ©ations dâemplois de nature Ă compromettre les perspectives dâemploi Ă moyen ou long terme dans le secteur privĂ©.  En 2009, la Banque mondiale a passĂ© en revue une sĂ©rie de projets Ă haute intensitĂ© de main-dâĆuvre menĂ©s sur une pĂ©riode de 20 ans dans 43 pays Ă revenu faible ou intermĂ©diaire. Il en ressort que des programmes bien gĂ©rĂ©s, assortis de salaires nâayant pas pour effet de dĂ©courager lâemploi dans le secteur privĂ©, peuvent venir en aide aux groupes de population pauvres et vulnĂ©rables.  Au LibĂ©ria, un plan dâemploi dâurgence a créé 90 000 nouveaux emplois en deux ans. En Afghanistan, le programme national dâaccĂšs rural sâest traduit par 12,4 millions de journĂ©es de travail pour la construction ou la remise en Ă©tat de 10 000 kilomĂštres de routes. Dans un cas comme dans lâautre, cela a permis de stabiliser rapidement des situations qui Ă©taient prĂ©caires.  La Tunisie, la Jordanie et le Liban ont en place des programmes de services destinĂ©s aux jeunes qui pourraient ĂȘtre poursuivis sur une plus grande Ă©chelle â par exemple, en faisant appel aux diplĂŽmĂ©s de lâuniversitĂ© pour enseigner dans les communautĂ©s dĂ©favorisĂ©es.  Les mesures Ă effet rapide peuvent aussi consister pour les autoritĂ©s Ă adresser dĂšs le dĂ©part des signaux au secteur privĂ© pour faire preuve de lâengagement qui est le leur vis-Ă -vis de lâentreprenariat, des petites entreprises et des investisseurs.  Des mesures telles quâune rĂ©duction des formalitĂ©s administratives, un raccourcissement des procĂ©dures dâoctroi de licences, une rĂ©forme des lois sur les faillites ou un assouplissement des impĂ©ratifs rĂ©glementaires pourraient constituer des signaux dans le sens de ce type de transformation. Doit-on rappeler ici les vicissitudes de ce jeune vendeur de fruits tunisien qui essayait de gagner sa vie sans permis officiels, en devant constamment se battre sur lâemplacement de son Ă©tal et subir les brimades et tracasseries de petits fonctionnaires ? Les dirigeants de la rĂ©gion feraient bien de sâen souvenir Ă©galement.  Et sâils prennent lâinitiative de ces rĂ©formes, le Groupe de la Banque mondiale et certains autres de leurs partenaires pourront donner plus dâampleur aux avancĂ©es futures en encourageant la rĂ©alisation dâinvestissements de premier plan. La CorĂ©e Ă©tait au dĂ©but des annĂ©es 60 dans une situation similaire. Comme elle lâa fait Ă lâĂ©poque, les pays du Moyen-Orient ont aujourdâhui besoin de favoriser une expansion rapide de leurs exportations Ă forte intensitĂ© de main-dâĆuvre.  Les mesures Ă effet rapide sont par nature axĂ©es sur le court terme. Mais le Moyen-Orient fait face Ă un problĂšme dâemploi sur le long terme.  Au cours des dix annĂ©es qui viennent, cette rĂ©gion va devoir crĂ©er au moins 40 millions dâemplois.  Dans un ouvrage publiĂ© ici mĂȘme en 2007 par le Peterson Institute sous le titre The Arab Economies in a Changing World, Marcus Noland et Howard Pack ont dĂ©crit certaines des mesures qui sâimposent Ă cet Ă©gard.  Pour crĂ©er des emplois, accroĂźtre leur productivitĂ© et mieux sâintĂ©grer Ă lâĂ©conomie mondiale, les pays vont devoir ĂȘtre prĂȘts Ă importer du savoir-faire, des technologies ainsi que des systĂšmes logistiques et manufacturiers, que ce soit par le biais dâinvestissements Ă©trangers, dâaccords de licences ou dâautres formes de liens commerciaux permettant de surmonter leur insularitĂ©.  LâĂ©volution des circonstances pourrait donner un nouvel Ă©lan Ă la rĂ©duction des obstacles au processus dâintĂ©gration rĂ©gionale, qui est nettement en retard par rapport Ă ce quâil est dans dâautres parties du monde.  Lâeffort dâĂ©ducation devra correspondre aux emplois. Lâenseignement technique peut accĂ©lĂ©rer le rythme de lâabsorption dâidĂ©es et de meilleures pratiques.  En mettant en place les mesures dâincitation voulues, les politiques publiques peuvent permettre une action Ă lâĂ©chelon du secteur privĂ©. LâIFC a ainsi entrepris le lancement dâun nouveau programme dâinvestissement appelĂ© Ăducation pour lâemploi, ou e4e, qui a pour but de promouvoir les partenariats public-privĂ© pour rĂ©pondre aux besoins de formation technique et professionnels basĂ©s sur la demande.  Les choix que feront les pays au plan Ă©conomique seront capitaux. Le Viet Nam et lâAlgĂ©rie sont tous deux dâanciennes colonies françaises qui ont subi des annĂ©es de conflits civils. Le Viet Nam a pris lâinitiative de saisir les occasions qui sâoffraient Ă lui pour ouvrir son Ă©conomie aux technologies et marchĂ©s Ă©trangers, en sâinspirant du modĂšle dâautres pays dâAsie. Les modĂšles de rĂ©ussite existant dans certains pays arabes donneront exemple Ă dâautres. Les chemins pouvant mener Ă la prospĂ©ritĂ© sont nombreux ; lâimportant est dâen suivre un. Si lâon nâagit pas, on nâaboutira nulle part. Et des filets de sĂ©curité  Le fait est que lâoffre dâemplois va ĂȘtre limitĂ©e sur le court terme, tandis que les considĂ©rations politiques ne manqueront pas.  On sait quâĂ terme, le meilleur filet de sĂ©curitĂ© est un emploi.  Mais Ă court terme, le meilleur filet de sĂ©curitĂ© est un filet de sĂ©curitĂ© qui fonctionne, de maniĂšre effective, efficace et sans paralyser lâĂ©conomie,  La hausse des prix des produits alimentaires et des carburants, conjuguĂ©e Ă la montĂ©e du chĂŽmage et aux pressions politiques, amĂšnera les dirigeants Ă ĂȘtre tentĂ©s de favoriser le recours gĂ©nĂ©ralisĂ© aux subventions plutĂŽt que la pratique des transferts ciblĂ©s.  Or, dans beaucoup de pays oĂč tant de mĂ©nages vivent de façon prĂ©caire Ă la limite du seuil de pauvretĂ©, ce sont les pauvres et les vulnĂ©rables qui ont le plus besoin de protection.  Lâaction que la Banque mĂšne Ă Djibouti porte de ce fait sur des programmes de protection-travail qui se situent dans une perspective dâamĂ©lioration de la nutrition, ainsi que sur un effort de dĂ©veloppement communautaire en rĂ©ponse aux demandes des habitants. En Jordanie et pour les Palestiniens, elle vise Ă renforcer les dispositifs de protection sociale comme moyen de prĂ©paration Ă des temps difficiles. Au Liban et en Jordanie, elle tend Ă amĂ©liorer le niveau de transparence et dâinformation par le biais de registres centraux de bĂ©nĂ©ficiaires. Câest lĂ un dĂ©but, et une base sur laquelle on peut prendre appui. Dans le cas de lâĂgypte, elle a grandement besoin de consolider ses programmes de protection sociale actuellement fragmentĂ©s pour pouvoir atteindre les groupes de population vulnĂ©rables.  Information, communautĂ©s, citoyens, participation : la boucle est bouclĂ©e. Conclusion : Quels enseignements retenir pour lâavenir ?  Rares sont ceux qui pourraient affirmer avoir prĂ©dit ce qui se passe aujourdâhui au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Nous devons prendre garde aux suppositions que nous formons sur la façon dont la situation pourrait Ă©voluer. Il convient dâaborder le dossier du dĂ©veloppement avec la mĂȘme humilitĂ©.  Au lieu de se contenter de parler de ce que lâon sait, il y a lieu de se prĂ©occuper de ce que lâon ne sait pas.  Au lieu de se concentrer sur ce que lâon a fait correctement, il conviendrait de se soucier des erreurs commises, de ce que lâon a manquĂ©, des occasions oĂč lâon nâa pas Ă©levĂ© suffisamment la voix, des cas oĂč lâon a pratiquĂ© lâautocensure â vis-Ă -vis des citoyens du monde et de leurs opinions, certainement, mais aussi vis-Ă -vis de nous-mĂȘmes.  La politique et la science Ă©conomique sont diffĂ©rentes, mais elles sont aussi passablement identiques Ă bien des Ă©gards. Si lâon parle de personnes, dâincitations, de psychologie, de nature humaine, de gouvernance, de choix, de rĂ©sultats, de responsabilitĂ©, de transparence, de sĂ©curitĂ©, de genre, de participation ou de voix, sâagit-il de notions politiques ou Ă©conomiques â ou, peut-ĂȘtre, des deux ?  Cette annĂ©e sera-t-elle comme 1848, 1968, 1979, ou 1989 ? Ou sera-t-elle tout simplement 2011, lâannĂ©e oĂč lâon a dĂ©couvert que la participation citoyenne compte pour le dĂ©veloppement et que, outre les rĂ©gimes, quelque chose de plus a changé ?  |