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Kenya : une enquĂȘte sur les femmes dans l’agriculture rĂ©vĂšle leurs difficultĂ©s

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  • Une enquĂȘte exceptionnelle a recueilli le point de vue des femmes kĂ©nyanes et des donnĂ©es pour Ă©tayer la politique agricole.
  • Les agricultrices ont du mal Ă  accĂ©der Ă  l’eau, Ă  l’énergie et aux moyens financiers et rares sont celles qui possĂšdent des biens pouvant servir de garantie pour un emprunt.
  • De l’avis des spĂ©cialistes, la « fĂ©minisation » de l’agriculture et l’exode rural masculin imposent une refonte des politiques pour rĂ©pondre aux besoins des femmes.

Le 9 septembre 2011 — Shelmith Wanjiru Kuria, 34 ans, s’appuie à la grossiùre barriùre en bois qui entoure sa ferme des hauts plateaux. En toile de fond, la majestueuse silhouette du mont Kenya. C’est là que se trouvent quelques-unes des terres agricoles les plus productives du pays mais aussi, selon Shelmith, certaines des agricultrices les plus dures à la tñche.

« Aujourd’hui, les femmes sont majoritaires dans l’agriculture », affirme-t-elle. Dans sa communautĂ©, les femmes reprĂ©sentent environ 80 % de la population agricole. « Ici, l’homme est entretenu par la femme. C’est elle qui subvient aux besoins, mĂȘme de son compagnon. C’est comme ça. On ne peut rien faire ».

Cette veuve mĂšre de deux enfants est l’une des nombreuses agricultrices ayant participĂ© Ă  une enquĂȘte sexospĂ©cifique sur le monde agricole conduite dans huit rĂ©gions du pays auprĂšs de 2 500 mĂ©nages et 5 000 personnes. L’enquĂȘte s’est dĂ©roulĂ©e entre avril et juin 2011, sous la conduite de l’institut Tegemeo de l’universitĂ© d’Egerton et le parrainage de la Banque mondiale et du ministĂšre kĂ©nyan de l’Agriculture.

Ce travail donne un instantanĂ© de la productivitĂ© agricole et du niveau de bien-ĂȘtre des populations interrogĂ©es. Il pourrait inflĂ©chir la politique du pays en matiĂšre d’agriculture, de genre et de sĂ©curitĂ© alimentaire alors que les autoritĂ©s doivent faire face Ă  la sĂ©cheresse et la flambĂ©e du prix des denrĂ©es qui ont contraint cette annĂ©e des millions de personnes Ă  faire appel Ă  l’aide alimentaire.

Selon Beatrice Mwaura, en charge de la paritĂ© hommes/femmes au ministĂšre de l’Agriculture, l’enquĂȘte devrait aussi confirmer le fait que les femmes sont plus nombreuses que jamais Ă  pratiquer l’agriculture, les hommes partant en ville travailler dans un autre secteur.

« Nous avons besoin de donnĂ©es concrĂštes pour Ă©tayer nos dĂ©cisions en matiĂšre de sĂ©curitĂ© alimentaire, de commercialisation et d’accĂšs aux services et aux ressources », souligne Mme Mwaura. « L’agriculture est la clĂ© de voĂ»te de notre Ă©conomie et nos dirigeants commencent Ă  rĂ©aliser que les questions de genre pourraient bien avoir une importance cruciale. Ceux qui pensent le contraire ont un train de retard ».

Des entretiens majoritairement féminins

Asa Britta Torkelsson, spĂ©cialiste du genre Ă  la Banque mondiale, rappelle que l’enquĂȘte cherchait Ă  recueillir dans chaque mĂ©nage des informations auprĂšs des deux Ă©poux afin de collecter des donnĂ©es auprĂšs de celui/celle « qui cultive vraiment la terre ».

« Les enquĂȘtes classiques s’adressent en gĂ©nĂ©ral au chef de famille et ne recueillent donc qu’un seul point de vue », souligne-t-elle. D’oĂč la faible prise en compte de l’opinion des femmes et de leur rĂŽle dans l’agriculture.

L’enquĂȘte a aussi rĂ©uni des donnĂ©es sur l’accĂšs Ă  l’eau, l’énergie et les moyens financiers — trois domaines oĂč les femmes sont soumises Ă  des fardeaux et des difficultĂ©s supplĂ©mentaires. Le plus souvent, ce sont elles en effet qui assurent la corvĂ©e d’eau et de combustible. Et, par ailleurs, comme la plupart ne possĂšdent pas de biens, elles ne peuvent pas apporter de garantie pour emprunter, ajoute Mme Torkelsson.

Avant mĂȘme que tous les rĂ©sultats ne soient compilĂ©s, les enquĂȘteurs de la province du Centre soulignent que la plupart des entretiens ont eu lieu avec des femmes, dĂ©sormais chefs de foyers dĂ©sertĂ©s par les hommes.

Ils indiquent aussi que la majoritĂ© des cultivateurs travaillent sur de petites exploitations et cultivent les terres pour leur consommation personnelle, sauf quand il faut vendre des rĂ©coltes pour payer des soins mĂ©dicaux ou d’autres frais.

MĂȘme dans les rĂ©gions fertiles, les agriculteurs ont du mal Ă  acheminer leurs produits vers des marchĂ©s relativement proches et, a fortiori, vers les zones du pays en situation de pĂ©nurie alimentaire. Rares sont ceux qui ont un camion, une voiture, voire une bicyclette. Traditionnellement, les agricultrices se dĂ©placent Ă  pied ou utilisent, le cas Ă©chĂ©ant, les transports publics.

RĂ©sultat, ce sont les intermĂ©diaires et les marchands ambulants — motorisĂ©s ou Ă  vĂ©lo — qui emportent les produits vers les marchĂ©s et empochent l’essentiel des bĂ©nĂ©fices. Mais, d’aprĂšs les agriculteurs, ils ne s’aventurent pas sur de mauvaises pistes dĂ©trempĂ©es par la pluie de sorte que les rĂ©coltes pourrissent souvent sur pied.

Des intrants coûteux pour des marges minimes 

En outre, avec le peu d’argent versĂ© par les intermĂ©diaires, les producteurs payent au contraire les engrais au prix fort et leurs marges sont faibles.

Jane Wambul cultive 1,5 hectare de terrain prĂšs de Kirimangai, Ă  l’ouest de la chaĂźne de l’Aberdare. Elle raconte que ses rendements sont en baisse parce qu’elle ne peut pas acheter les quantitĂ©s d’engrais recommandĂ©es. Le prix d’un sac de 250 kilos est passĂ© de 300 shillings (3,25 dollars) en 2005 Ă  environ 4 000 shillings (43 dollars) aujourd’hui. Les engrais subventionnĂ©s par l’État, qui coĂ»tent 2 500 shillings (26,90 dollars) le sac, sont le plus souvent introuvables.

Avec ses 2 hectares de terre, sa voisine Veronica Wariumu, 62 ans, doit nourrir huit personnes, dont quatre petits-enfants. Souvent, sa famille ne mange pas Ă  sa faim. Elle manque d’argent pour ouvrir un compte. Sans parler de se raccorder au rĂ©seau Ă©lectrique, alors mĂȘme que les lignes Ă©lectriques passent au-dessus de la maison. « La vie est de plus en plus dure : les intrants et les produits de consommation coĂ»tent affreusement cher alors qu’on ne gagne pratiquement rien avec nos rĂ©coltes », dĂ©plore Veronica.

L’attrait de la ville

Sa fille, Josphine Musa, 27 ans, est mĂšre cĂ©libataire avec deux jeunes enfants. Elle travaille Ă  la ferme avec sa mĂšre mais prĂ©fĂ©rerait faire autre chose, peu importe quoi. Mais « les hommes raflent presque tous les emplois, souligne la jeune femme qui a suivi trois ans d’études secondaires. Ils sont nettement avantagĂ©s question emploi ».

De plus en plus de jeunes hommes lĂąchent l’agriculture au profit de la ville. Pendant ce temps, Ă  la campagne, les femmes ont du mal Ă  joindre les deux bouts, souligne le professeur Wangari Mwai, spĂ©cialiste des questions de genre.

Cette fĂ©minisation de l’agriculture impose de revoir les politiques et l’aide, pour s’adapter aux besoins des femmes, insiste-t-elle. « Quand vous parlez de sĂ©curitĂ© alimentaire, vous parlez des femmes, en fait. Une femme seule avec une vache n’a pas forcĂ©ment les moyens d’ĂȘtre trĂšs productive. Mais en crĂ©ant des points d’eau et en permettant aux femmes d’exploiter leurs terres, je suis sĂ»re qu’on transformerait leur vie ».

Pour Andrew Karanja, Ă©conomiste principal spĂ©cialiste de l’agriculture Ă  la Banque mondiale, l’enquĂȘte permettra au projet kĂ©nyan en faveur de la productivitĂ© agricole et de l’agro-industrie de mieux aider les femmes. Ses conclusions auront des implications pour le dĂ©veloppement technologique, mais aussi pour les services de vulgarisation agricole, qui pourraient Ă©voluer de maniĂšre substantielle, ajoute-t-il. « Nous devons trouver des solutions pour intĂ©resser les femmes Ă  ces services et les former au moment qui leur convient le mieux, sachant qu’elles ont d’autres tĂąches Ă  gĂ©rer ».