Transcript - Allocution d'ouverture  Le premier ministre tunisien BĂ©ji CaĂŻd Essebsi  « Tunisie : Pour une Ăšre nouvelle fondĂ©e sur la dĂ©mocratie et la prospĂ©ritĂ© » 4 octobre 2011, Washington D.C.  MODĂRATEUR HEDI LARBI: Bonjour, Mesdames et Messieurs. Est-ce que vous mâentendez? OK. TrĂšs bien. Dâabord, je vous remercie beaucoup dâĂȘtre venus aussi nombreux et je vous souhaite une excellente sĂ©ance de travail avec son excellence, monsieur le Premier ministre de Tunisie. Je voudrais tout de suite quâon commence, comme ça on aura un peu plus de temps pour le dĂ©bat-discussion avec son excellence ici prĂ©sent, et je voudrais inviter Inger Andersen, le vice-prĂ©sident de la rĂ©gion Middle East and North Africa. Inger.  Mme ANDERSEN: Merci beaucoup. Câest une journĂ©e historique pour nous Ă la Banque mondiale. Aujourdâhui, votre excellence, monsieur le Premier ministre Beji Caid el Sebsi, nous sommes trĂšs, trĂšs honorĂ©s que vous soyez venus nous voir aujourdâhui. Votre pays, la Tunisie, est en plein milieu dâune pĂ©riode des plus remarquables. Une pĂ©riode dans son histoire et une pĂ©riode pendant laquelle vous nous avez honorĂ©s de votre prĂ©sence alors que nous savons que vous avez tellement dâautres prioritĂ©s chez vous.  Je voudrais Ă©galement remercier notre directeur exĂ©cutif et monsieur le Ministre Jouini et bien entendu lâAmbassadeur Mohamed Tekaya pour leur prĂ©sence aujourdâhui avec nous et tous les nombreux administrateurs ici prĂ©sents aujourdâhui.  Monsieur le Premier ministre, lorsque vous ĂȘtes arrivĂ© Ă la primature, la Tunisie Ă©tait en train dâĂ©merger de la RĂ©volution de jasmin. Jâimagine que lâatmosphĂšre dans le pays Ă©tait Ă la fois Ă©lectrique et emplie dâespoir, mais Ă©galement teintĂ©e de soucis de lâavenir. En ce moment de grands changements, de grand optimisme, le peuple tunisien sâest tournĂ© vers vous, un homme de confiance, quelquâun qui pouvait les guider et guider le pays avec une main neutre autant que calme. Votre travail Ă©tait Ă©norme, rien de moins que de travailler pour rĂ©pondre aux aspirations de millions de Tunisiens pour une sociĂ©tĂ© plus ouverte et plus Ă©quitable tout en Ă©tant plus dĂ©mocratique.  Si vous me le permettez, je voudrais suggĂ©rer quâil faut une sagesse particuliĂšre et une patience spĂ©ciale pour pouvoir mener un gouvernement intĂ©rimaire Ă cette Ă©poque. Vous ĂȘtes connu comme Ă©tant un grand dĂ©fenseur de la dĂ©mocratie. Vous ĂȘtes un grand dĂ©fenseur de la Tunisie et vous ĂȘtes connu comme ayant travaillĂ© trĂšs dur et pour votre pays au cours des dĂ©cennies. Et maintenant, en rien que trois semaines, votre pays va se retrouver aux urnes dâune façon tout Ă fait dĂ©mocratique pour des Ă©lections dĂ©mocratiques.  Votre excellence, votre leadership a aidĂ© la Tunisie Ă suivre la voie du consensus et de la participation pendant ces mois extraordinaires. Nous avons beaucoup Ă apprendre de la Tunisie, et nous avons beaucoup Ă apprendre de vous-mĂȘme. Et jâimagine quâil y a des pays dans le monde entier, dans le monde arabe et bien au-delĂ du monde arabe qui, aujourdâhui, regardent de trĂšs prĂšs la voie que trace la Tunisie.  Je vous ai entendu dire que le succĂšs de la Tunisie, ce nâĂ©tait pas simplement pour la Tunisie, mais que câĂ©tait un exemple pour le reste du monde, et mĂȘme pour le monde arabe en gĂ©nĂ©ral, que la dĂ©mocratie et lâIslam pouvaient aller la main dans la main. Et pour cette voie que vous avez choisie, vous avez dĂ©montrĂ© que lâaccĂšs Ă lâinformation, la transparence, la libertĂ© dâassociation, tout cela Ă©tait des Ă©lĂ©ments auxquels vous attachez beaucoup de valeur et nous aussi. Et vous ĂȘtes en train de construire quelque chose Ă lâĂ©poque.  à la Banque, nous sommes trĂšs, trĂšs fiers dâavoir eu lâoccasion de vous accompagner dans cette pĂ©riode historique.  Monsieur le premier ministre, le rĂ©sultat de votre leadership montre que vous pouvez avoir toute confiance. Lâinscription des Ă©lecteurs sera faite, le travail sera accompli et lâĂ©lection va se dĂ©rouler comme vous lâavez prĂ©vu. Si bien que les partis politiques et les indĂ©pendants, tous ensemble, vont pouvoir concourir pour un siĂšge Ă lâAssemblĂ©e constituante.  Câest un carrefour pour nous. JâespĂšre que câest le dĂ©but dâun vĂ©ritable partenariat, un partenariat avec cette nouvelle Tunisie. Et pour nous, ici, Ă la Banque mondiale, nous attendons avec grand intĂ©rĂȘt dâapprofondir notre appui et de vous accompagner dans cette transition politique fondamentale.  Mesdames, Messieurs, vos excellences, applaudissons bien fort le premier ministre de la Tunisie.  [Applaudissements.]  PREMIER MINISTRE: Merci beaucoup dâĂȘtre prĂ©sents aussi nombreux. Je voudrais tout dâabord fĂ©liciter Mme Andersen pour sa nouvelle nomination comme vice-prĂ©sidente, qui saura sâoccuper <paroles hors contexte> qui va sâoccuper des affaires du Maghreb et du Moyen-Orient. Non seulement je la fĂ©licite, mais nous nous fĂ©licitons nous-mĂȘmes de ce choix parce que nous sommes sĂ»rs que nous avons avec elle une personne qui a la sensibilitĂ© des problĂšmes qui nous prĂ©occupent.  Pour la deuxiĂšme fois pendant ce sĂ©jour, je viens Ă la Banque mondiale. Câest important pour nous. Et câest notre prioritĂ©. Dâabord hier, jâĂ©tais lâinvitĂ© du prĂ©sident, M. Zoellick, que jâai rencontrĂ© Ă Tunis et je suis venu lui rendre hommage pour lâappui que nous avons trouvĂ© auprĂšs de lui et auprĂšs de la Banque dans les moments difficiles de la Tunisie. Mais les relations de la Tunisie avec la Banque mondiale ne sont pas dâhier. Jâai vĂ©rifiĂ© lâautre jour, ça fait un demi-siĂšcle que nous travaillons avec la Banque mondiale. Et dâailleurs, nos relations ont toujours Ă©tĂ© des relations de qualitĂ©, puisque chaque fois la Banque mondiale Ă©volue avec nous dans le choix des programmes quâelle finance.  Je pense que le premier accord que nous avons fait avec la Banque mondiale remonte Ă 1962. Je parle de cela parce que, moi, jâĂ©tais dĂ©jĂ dix ans avant au gouvernement. Parce que je ne suis pas nĂ© hier, vous savez. Je ne sais pas si⊠enfin ma femme nâest pas lĂ , donc je peux vous dire que jâai 85 ans. Et jâen ai passĂ© toute ma jeunesse, au fond, au service de mon pays. JâespĂšre continuer le temps quâil me reste aussi au service de mon pays.  Donc, le premier prĂȘt que nous avons eu avec la Banque mondiale, câest en 1962, et câĂ©tait un prĂȘt pour lâĂ©ducation nationale. Et câest la premiĂšre fois que la Banque mondiale a accordĂ© un prĂȘt pour lâĂ©ducation. Et puis, nous avons aussi contractĂ© vers lâan 2000-2001, un nouveau prĂȘt pour la culture et pour le patrimoine. Et câest la premiĂšre fois que la Banque mondiale accorde des prĂȘts pour la culture Ă la Banque mondiale. Câest vous dire que nos relations sont anciennes et que ces relations Ă©voluent dans le bon sens en qualitĂ© et en quantitĂ©. Et je suis venu aujourdâhui, aprĂšs hier, pour justement saluer les membres de la Banque mondiale, pas uniquement le prĂ©sident, parce que je sais que vous-mĂȘme aussi, vous avez toujours accordĂ© un avis favorable Ă la Tunisie chaque fois quâelle prĂ©sente un projet, et sachez que la Tunisie ne prĂ©sente pas des projets fantaisistes. Mais chaque fois, elle Ă©tudie les projets tout en sachant la possibilitĂ© quâils soient acceptĂ©s; ils ont toujours Ă©tĂ© acceptĂ©s et je vous en remercie.            Donc, je ne vais pas donc parler de nos relations avec la Banque mondiale. Vous connaissez mieux que moi ces relations. Je pense que je suis en terrain amical. Je vais vous parler au fond des changements quâil y a eu dans notre pays. Et je crois que câest ça qui peut-ĂȘtre vous intĂ©resse.            Jâai vu notre ami qui est le modĂ©rateur, je lui ai dit : je suis dĂ©jĂ trĂšs modĂ©rĂ©. Il y a plus rien Ă modĂ©rer.            Donc, la fin de lâannĂ©e derniĂšre, câest-Ă -dire le mois de dĂ©cembre 2010, justement le 17 dĂ©cembre 2010, jusquâau dĂ©but de cette annĂ©e en janvier 2011, les choses ont beaucoup changĂ© en Tunisie. Elles ont changĂ© dâune façon inattendue et imprĂ©visible. ImprĂ©visible, innatendue pas uniquement pour ceux qui nous observent; mĂȘme pour les Tunisiens et je peux vous faire une confiance, moi-mĂȘme qui depuis 50 ans et un peu plus, fait se travail en Tunisie, jâai Ă©tĂ© moi-mĂȘme surpris. Je mâattendais Ă un changement, mais Ă ce moment-lĂ de cette façon-lĂ certainement pas. Quâest-ce qui est arrivĂ©?            Une jeunesse dans des rĂ©gions pas trĂšs favorisĂ©es de la Tunisie et malheureusement lâancien rĂ©gime qui a gouvernĂ© la Tunisie pendant un quart de siĂšcle ne sâest occupĂ©e que de la façade. Il ne sâest pas occupĂ© de la Tunisie profonde, et surtout la Tunisie de lâintĂ©rieur. Ce qui a fait un grand dĂ©sĂ©quilibre entre les rĂ©gions de lâintĂ©rieur et de lâextĂ©rieur. Câest pour ça que notre gouvernement, dĂšs quâil a Ă©tĂ© formĂ©, a dĂ©cidĂ© de changer les prioritĂ©s. Vingt pour cent de nos investissements Ă©taient destinĂ©s Ă lâintĂ©rieur et quatre-vingts pour cent dans les cĂŽtes, lĂ oĂč il y a le soleil oĂč il y a le tourisme, la Tunisie qui paie. Mais notre gouvernement a dĂ©cidĂ© le contraire. Quatre-vingts pour cent les rĂ©gions de lâintĂ©rieur et vingt pour cent pour lâextĂ©rieur pour essayer de rattraper ce grand dĂ©sĂ©quilibre.            Donc, ces rĂ©gions-lĂ , on lâappelle la rĂ©gion de la dorsale tunisienne, Kasserine, Sidi Bouzid, maintenant, ce sont des villes qui sont trĂšs connues, câest trĂšs connu parce que certains Tunisiens se sont immolĂ©s par le feu pour attirer lâattention sur le dĂ©sarroi de ces gens-lĂ . Une jeunesse sâest rĂ©voltĂ©, mais elle sâest rĂ©voltĂ© dâune façon tunisienne, câest-Ă -dire sans armes, les mains nues comme on dit, sans idĂ©ologie, ni religieuse, ni autre, sans encadrement â ce nâest pas des gens qui Ă©taient encadrĂ©s â sans leadership â il nây avait pas de leadership. Donc aux cris de « libertĂ©, » de « dignitĂ©. »            Et ce qui sâest passĂ©, câest quelque chose dâinattendu? Ce rĂ©gime qui a gouvernĂ© pendant un quart de siĂšcle la Tunisie par le feu et le sang comme on dit, qui a exploitĂ© les richesses du pays, qui a Ă©tĂ© dirigĂ© par des gens corrompus, sâest volatilisĂ© en un jour. Le chef de lâĂtat sâest enfui. Câest curieux, mais câest trĂšs tunisien cela. Et donc, nous nous sommes trouvĂ©s devant une situation oĂč il nây a plus de gouvernement, il nây a plus de prĂ©sident. Il y des jeunes qui dans la rue crient « libertĂ©, » « dĂ©mocratie, » « dignitĂ©. » Il fallait remplir le vide et comme vous le savez, la nature a horreur du vide. Un gouvernement sâest constituĂ© en un jour.  Il a marchĂ© comme on peut marcher quand on a Ă©tĂ© longtemps immobile, puis un deuxiĂšme gouvernement sâest formĂ© aussi. En un mois et demi [inaudible] deux gouvernements et puis, je ne sais pas si câest une chance ou une malchance, un troisiĂšme gouvernement que je prĂ©side est arrivĂ© pour essayer de continuer et essayer de faire de sorte que les sacrifices que ces jeunes ont endurĂ©s ne soient pas perdus. Donc, nous nous sommes attelĂ©s au travail. Nous avons mis au point un programme qui jusquâĂ maintenant a tenu, alors que beaucoup nây croyaient pas. Tout le monde sâattendait Ă ce quâon devait partir le premier mois. Le deuxiĂšme mois, on Ă©tait lĂ . Le troisiĂšme mois aussi, le quatriĂšme, ça fait le huitiĂšme et puis jâespĂšre que nous ne serons plus lĂ le 23 parce quâil va y avoir une assemblĂ©e constituante qui va ĂȘtre un pouvoir lĂ©gitime qui va sortir des urnes et qui va certainement prendre le relais au lieu dâun gouvernement provisoire, jâespĂšre que nous allons avoir un deuxiĂšme gouvernement provisoire pour un an et par la suite, jâespĂšre que nous rentrerons dans un cycle normal dâun pays qui est dirigĂ© normalement comme tous les autres pays. Câest notre honneur et notre devoir de faire cela et jâespĂšre que nous allons rĂ©ussir.            Je savais quâon allait rĂ©ussir. Je vais vous dire pourquoi. Parce que je ne suis pas un novice dans la politique et je nâaurais pas acceptĂ© une mission qui devait Ă©chouer. Donc, je savais dĂšs le dĂ©part que nous ferons le maximum pour que nous mettions sur pied un gouvernement et une politique qui, par Ă©tapes successives, dans un processus Ă©volutif, arrivera Ă terme, câest-Ă -dire Ă une situation normale, qui est celle de tous les pays dĂ©veloppĂ©s. Donc jâespĂšre que le 23, nous allons avoir une assemblĂ©e constituante, que les Ă©lections vont se passer correctement, des Ă©lections plurielles, des Ă©lections justes, des Ă©lections libres et des Ă©lections transparentes. Et je suis sĂ»r, câest la premiĂšre fois que ca va se passer en Tunisie, pourtant nous sommes indĂ©pendants depuis plus de 50 ans, et je pense que câest la premiĂšre fois dans le tiers-monde et dans le monde arabe et dans le monde musulman. Ăa ne veut pas dire que nous sommes condamnĂ©s Ă ne pas ĂȘtre dĂ©mocrates, mais je pense que pour cette fois-ci, ça va ĂȘtre le bon pour la Tunisie. Et comme je lâai dit hier, notre responsabilitĂ©, câest de rĂ©ussir ce changement pour nous-mĂȘmes, mais aussi pour le monde arabe et le monde musulman, parce que ce que dâautres ont appelĂ© le Printemps arabe, le Printemps arabe a commencĂ© en Tunisie, mais il ne sera pas le Printemps arabe sâil ne restera quâen Tunisie. Le vent de la libertĂ© ne respecte pas les frontiĂšres. DĂ©jĂ , on a eu des Ă©chos un peu partout chez nos voisins en Libye, qui sont nos frĂšres, et pour nous câest un problĂšme intĂ©rieur, la Libye. Ce nâest pas un problĂšme international.            Et puis au YĂ©men, en Ăgypte aussi. MĂȘme si la situation est diffĂ©rente parce quâen Ăgypte maintenant il y a un rĂ©gime militaire tout de mĂȘme. Parce que lâĂgypte, câest un grand pays. Il y a de gros problĂšmes. Ăa nâa rien Ă voir avec les problĂšmes que nous avons, et câest pour ça que nous devons comprendre cela et nous ne devons pas ĂȘtre trĂšs critiques comme je lâentends dans beaucoup de moyens dâinformation. LâĂgypte, câest trĂšs difficile, et si lâĂgypte rĂ©ussit, tout le monde arabe va rĂ©ussir sĂ»rement parce quâau fond, câest le plus grand pays du monde arabe et il est normal que tout le monde regarde lâĂgypte avec beaucoup de comprĂ©hension.            Nous-mĂȘmes, nous sommes trĂšs exigeants pour notre rĂ©volution, pour ce que nous faisons, mais nous savons par expĂ©rience que ces pĂ©riodes de transition ne sont pas des choses faciles. Nous avons suivi de par notre expĂ©rience, toutes les transitions qui se sont passĂ©es dans les rĂ©gimes comme en Espagne et comme au Portugal, comme dans les pays de lâEst, etc.. Et croyez-moi, la pĂ©riode de transition, câest trĂšs difficile. Câest beaucoup plus que la construction dâun Ătat. La Tunisie et moi-mĂȘme, jâai eu cette chance de participer Ă la Tunisie moderne, Ă lâĂ©dification de la Tunise moderne. AprĂšs lâindĂ©pendance, nous avons travaillĂ© pendant presque un demi-siĂšcle. Moi-mĂȘme, jâai participĂ© pendant 35 ans, mais ça nâa rien Ă voir avec les six mois ou les sept mois que nous venons de passer. Câest des mois trĂšs durs, trĂšs, durs, trĂšs durs. Surtout que le peuple qui a fait cette rĂ©volution sâattendait Ă avoir tout tout de suite et quâil pouvait se permettre tout, mĂȘme de dĂ©noncer les bonnes actions quâinitie le gouvernement. Et pourtant, jâai lâhonneur de prĂ©sider un gouvernement qui a Ă©tĂ© acceptĂ© en dĂ©finitive, peut-ĂȘtre malgrĂ© tout parce quâil nây avait pas dâautres solutions, mais gĂ©nĂ©ralement, nous allons avoir des Ă©lections dans deux semaines.            Les choses se calment. La Tunisie se porte mieux. Moi-mĂȘme, lorsque jâai commencĂ©, jâai promis une seule chose, câest que lorsque je quitterai le gouvernement, la Tunisie serait dans un meilleur Ă©tat oĂč je lâai trouvĂ©. Je pense que câest un pari qui est gagnĂ©. MĂȘme sâil reste beaucoup de choses Ă faire, enfin, il faut quand mĂȘme laisser la place Ă ceux qui vont venir pour faire quelque chose tout de mĂȘme. On ne peut pas tout rĂ©gler Ă lâavance. Nous sommes sur la bonne voie. Les Tunisiens sont des frondeurs. Ils protestent toujours. Chaque fois que vous leur posez une question, ils rĂ©pondent non tout de suite, puis par la suite, les choses sâamĂ©liorent et nous arrivons, au fond, Ă une solution satisfaisante.            Moi, je suis lâhomme du compromis. Je discute et je dialogue, mais avec la limite parce que le compromis quand il est mal dirigĂ© par ceux qui ne sont pas Ă la hauteur, on tombe dans la compromission. Et ça, de toute façon, câest une ligne rouge sur laquelle nous nâirons pas, jâespĂšre et je suis confiant que le gouvernement qui va venir va faire mieux que nous parce quâil aura des conditions de travail beaucoup plus importantes et il sera mieux soutenu puisquâil aura la lĂ©gitimitĂ© des Ă©lections.            Le propre gouvernement que jâai dirigĂ© avait la lĂ©gitimitĂ© fonctionnelle. Elle avait surtout le soutien par consensus, nâest-ce pas. Ăa, câest une façon de faire que je conseille Ă beaucoup de ceux qui veulent diriger un pays, surtout dans les pĂ©riodes difficiles. On peut ĂȘtre sĂ»r de ce quâon fait, mais il vaut mieux ĂȘtre plus sĂ»r quand on a le soutien de toutes les composantes de la sociĂ©tĂ©, et fort heureusement pour la Tunisie actuellement, nous avons une sociĂ©tĂ© civile qui prend de plus en plus dâimportance et qui participe de plus en plus Ă lâaction du pays. Et jâai Ă©tĂ© trĂšs heureux de compter sur lâappui de toutes ses composantes-lĂ , mĂȘme si câĂ©tait un appui critique et un appui difficile Ă supporter, mais on lâa supportĂ© quand mĂȘme parce quâentre deux maux, il faut choisir le moindre. Et le moindre mal, câest quâon soit soutenu par ses propres amis et ses propres⊠Ils sont aussi tenus de travailler comme nous. Et ils nous ont acceptĂ©s. Nous les avons acceptĂ©s. Les choses vont pas mal au fond, en dĂ©finitive. Je sais que le mieux est lâennemi du bien. Donc, on fait le bien, mais on laisse le mieux aux autres. VoilĂ en quelques mots ce que je voulais dire.            Je sais comme je lâai dit hier, votre expĂ©rience est importante pour nous-mĂȘmes, mais aussi pour les autres pays, et jâespĂšre quâon sâinspirera de cette expĂ©rience tunisienne, dâautant plus quâelle rĂ©ussira. Si elle ne rĂ©ussit pas, et bien, câest dommage pour la Tunisie, mais câest dommage pour les autres.            Et jâai dit hier â je me rĂ©pĂšte, je mâexcuse, mais tout le monde nâĂ©tait pas lĂ , donc câest une premiĂšre pour les autres. Câest que ce que nous faisons actuellement peut rĂ©ussir. Pourquoi en Tunisie? Parce que nous avons les ingrĂ©dients, et ils sont diffĂ©rents des autres pays. La Tunisie est un pays oĂč lâenseignement est gĂ©nĂ©ralisĂ© depuis un demi-siĂšcle, ce qui fait quâactuellement, tout jeune Tunisien qui vient Ă la vie et a lâĂąge dâĂȘtre scolarisĂ© trouvera une place parce que la scolarisation est obligatoire. Elle est gratuite. Elle est obligatoire depuis 50 ans. La femme tunisienne, câest notre grande chance, est libĂ©rĂ©e. Câest peut-ĂȘtre malheureusement pas le cas ailleurs, mais en Tunisie, la femme a presque, jâai dit presque ou quasiment les mĂȘmes droits que lâhomme, sauf sur un point, et jusque-lĂ , on nâa pas pu le rĂ©soudre, mais sur tous les autres points, toutes les rĂ©serves qui ont existĂ© dans protocoles, ceux qui intĂ©ressent les droits de lâhomme, les droits de la femme, ont Ă©tĂ© levĂ©s par la Tunisie. La Tunisie a approuvĂ© absolument toutes les conventions internationales en ce sens lĂ . Et je dois dire que les femmes lui rendent bien. Je ne sais pas si je suis devant une assemblĂ©e masculine ou fĂ©minine, mais par mon expĂ©rience, les femmes travaillent mieux que les hommes.            [Applaudissements.]            Câest une vĂ©ritĂ©. En tout cas, la femme actuellement en Tunisie occupe une place de choix. Si vous regardez la sociĂ©tĂ© tunisienne, moi, je lâai vu Ă©voluer cette sociĂ©tĂ© puisque notre statut personnel a Ă©tĂ© approuvĂ© en 1956. Le gouvernement de lâindĂ©pendance a Ă©tĂ© créé au moins dâavril 56 et la rĂ©forme a Ă©tĂ© le 13 aoĂ»t 56. Câest-Ă -dire que câĂ©tait la grande prioritĂ©, et je vais vous dire parce que par devoir et de mĂ©moire lâartisan de cette loi, câĂ©tait le prĂ©sident Bourguiba. JâĂ©tais un de ses conseillers. Il nâen avait pas besoin, mais enfin, il fallait bien, et je me rappelle que moi-mĂȘme, je lui avais posĂ© cette question. Puisque trois mois aprĂšs sa nomination comme premier ministre â il nâĂ©tait Ă ce moment-lĂ pas comme chef dâĂtat âil a entamĂ© cette rĂ©forme.            Et moi, je lui ai dit : mais monsieur le prĂ©sident, est-ce que câest notre prioritĂ© cette affaire-lĂ ? Parce quâon avait des oppositions trĂšs importantes et on venait de commencer. Il mâa dit, je le rĂ©pĂšte : « Si ce nâest pas moi qui le fais, personne ne la fera. Et si je ne la fais pas maintenant, je ne suis pas mĂȘme sĂ»r que moi-mĂȘme, je pourrais le faire dans six mois ». Et au fond, il avait raison. Contre vents et marĂ©es, et je dois dire tout le monde lui rend hommage aujourdâhui parce quâeffectivement, câest une des plus belles rĂ©alisations dâun pays en voie de dĂ©veloppement. Et jâespĂšre que sur ce plan-lĂ aussi, les autres pays arabes et musulmans peuvent nous suivre. Et tant quâils nâarriveront pas Ă libĂ©rer la femme, la sociĂ©tĂ© va rester une sociĂ©tĂ© mineure, Ă cinquante pour cent inactive.            Donc, je crois que les choses Ă©voluent puisquâen Arabie Saoudite maintenant la femme a le droit de vote. Elle nâa peut-ĂȘtre pas le droit de conduire une voiture, mais elle vote. Câest quand mĂȘme un progrĂšs important.            Donc, troisiĂšme chose, comme jâai dit hier, nous avons une sociĂ©tĂ© moyenne trĂšs large. Ce sont les vĂ©ritables ingrĂ©dients pour le succĂšs dâune dĂ©mocratie. Ce qui nous reste câest que les problĂšmes Ă©conomiques ne suivent pas autant. Et malheureusement, nous allons trouver un pays difficile sur ce plan-lĂ . Un pays qui connaĂźt un chĂŽmage important, surtout parmi la jeunesse et surtout parmi les jeunes qui ont des diplĂŽmes supĂ©rieurs.            Je me rappelle lorsque nous avons commencĂ© en 1956, notre grand problĂšme, câĂ©tait de combattre lâanalphabĂ©tisme. Et nous avons créé des structures pour cela, parce que la majeure partie du peuple, masculin comme fĂ©minin, Ă©tait ignorant. Aujourdâhui, notre problĂšme, câest le problĂšme des diplĂŽmĂ©s supĂ©rieurs. Câest vous dire que nous avons rĂ©ussi lâexpĂ©rience de la gĂ©nĂ©ralisation de lâenseignement, mais quand on crĂ©e des diplĂŽmĂ©s comme cela, il faut leur trouver du travail, se pose le problĂšme de lâadĂ©quation entre la formation et le travail, et ça, câest un des grands problĂšmes pour lequel nous serons confrontĂ©s peut-ĂȘtre dans les mois Ă venir. Enfin, câest lâaffaire du prochain gouvernement, mais il nâen demeure pas moins que, actuellement, nos moyens ne nous ont pas permis de faire face Ă ces attentes lĂ©gitimes de cette jeunesse, de donner du travail Ă tout le monde. Ce qui est en dĂ©finitive lĂ©gitime, mais nous nâavons pas pu le faire. Câest pour cela que nous avons dĂ» prendre des mesures provisoires par des indemnitĂ©s, etc., pour des mesures dâattente. Comme jâai dit hier, câest presque des cachets dâaspirine nâest-ce pas. Nous sommes trĂšs conscients de cela, mais par contre, nous avons prĂ©parĂ© un grand plan, une nouvelle stratĂ©gie en matiĂšre Ă©conomique qui devait si elle Ă©tait rĂ©alisĂ©e correctement pendant les cinq ans Ă venir, rĂ©sorber trĂšs largement le chĂŽmage.  Nous avons enregistrĂ© actuellement Ă peu prĂšs 600 000 chĂŽmeurs sur une population active de 3,5 millions. JâespĂšre que nous rĂ©sorberons Ă peu prĂšs 500 000 pour les cinq prochaines annĂ©es, parce quâon ne peut pas rĂ©sorber par un coĂ»t de baguette magique. Nous ferons une moyenne de 100 000 Ă peu prĂšs par annĂ©e, alors que la capacitĂ© Ă©conomique de la Tunisie jusquâĂ maintenant, nâa jamais dĂ©passĂ© 70 000 par an avec une croissance de 7 pour cent. Or, actuellement, notre croissance est Ă cĂŽtĂ© de zĂ©ro. Et nous avons vraiment cette annĂ©e fait un effort exceptionnel, ce qui prouve bien que les Tunisiens sont sous les dettes, y compris les entreprises tunisiennes du secteur privĂ© et qui est important pour nous et qui ont fait un sacrifice. Nous avons quand mĂȘme rĂ©alisĂ© 50 000 emplois avec une croissance zĂ©ro. Câest vous dire que câest le rĂ©sultat volontariste de tous ceux qui ont fait confiance Ă la Tunisie, qui espĂ©raient que cette annĂ©e est une annĂ©e exceptionnelle et que les annĂ©es qui vont venir, la situation va ĂȘtre beaucoup meilleur. Dâailleurs, câest lâavis de toutes les entreprises Ă©trangĂšres qui se trouvent en Tunisie.            Jâai dit et je le rĂ©pĂšte, la Tunisie est le premier pays dans le sud de la MĂ©diterranĂ©e qui a autant dâentreprises Ă©trangĂšres. Nous avons enregistrĂ© 3200 entreprises Ă©trangĂšres qui sont jusquâĂ maintenant en Tunisie et malgrĂ© les Ă©vĂ©nements de cette rĂ©volution-lĂ , qui ont Ă©tĂ© assez nĂ©gatifs pendant les 4 ou 5 premiers mois, nous avons perdu Ă peu prĂšs 60 ou 70 entreprises qui sont parties. Ils ont fermĂ©, mais ils ont Ă©tĂ© dans dâautres pays comme le Maroc ou comme la Turquie. Enfin, ce nâest pas perdu pour les entreprises, mais câest perdu quand mĂȘme pour la Tunisie et nous avons rĂ©cupĂ©rĂ© une centaine aprĂšs.            Et actuellement, ce qui est curieux et pourtant comprĂ©hensible, câest que notre exportation a augmentĂ© par rapport Ă lâannĂ©e derniĂšre. Et que la Tunisie, comme nous avons reçu la communautĂ© europĂ©enne, lâUnion europĂ©enne, il y a une semaine, je leur ai expliquĂ© que lâindustrie tunisienne est la premiĂšre exportatrice parmi les industries des pays du sud de la MĂ©diterranĂ©e vers lâEurope. La premiĂšre. Elle reste toujours la premiĂšre, malgrĂ© les Ă©vĂ©nements quâa connus la Tunisie. Et puis sur le tourisme, nous avions une annĂ©e qui Ă©tait une annĂ©e catastrophique, ce qui est comprĂ©hensible, mais maintenant avec lâarriĂšre-saison et avec la confiance qui revient, nous avons fait un dĂ©ficit de 30 Ă 34 pour cent. Ce qui nâest pas Ă©norme par rapport aux situations, aux difficultĂ©s que nous avons connues. Donc, en dĂ©finitive, notre situation est meilleure. La sĂ©curitĂ© est revenue, sâamĂ©liore. Toujours, la sĂ©curitĂ© Ă pour cent, ça nâexiste pas. Câest toujours relatif, mais il y a des Ă©vĂ©nements qui sont considĂ©rĂ©s comme des effets divers, des faits divers, nâest-ce pas. Mais plus comme avant oĂč câĂ©tait systĂ©matique, quand il y avait les sit-in ou il y avait les protestations, les manifestations. La situation est beaucoup meilleure. Ce qui prouve bien que les Tunisiens, comme jâai dit, ils sont frondeurs, ils protestent tout le temps, mais en dĂ©finitive, ils sont disciplinĂ©s. Ils acceptent que lâintĂ©rĂȘt supĂ©rieur du pays passe avant les intĂ©rĂȘts particuliers.            Donc, je ne peux pas dire que je suis trĂšs content de tout ce qui se passe, mais je ne suis pas mĂ©content. Tout est relatif. Lâhonneur de ce gouvernement, câest dâarriver le 23 octobre Ă ce que les choses se passent normalement, je ne veux pas dire comme tous les pays avancĂ©s parce quâils ont beaucoup de problĂšmes aussi les pays avancĂ©s. Mais quand mĂȘme, nous arriverons Ă terme pour essayer de remettre les clĂ©s de la maison Ă ce que le peuple a choisi. Et pour la premiĂšre fois, le peuple va choisir, jâespĂšre, dans la sĂ©rĂ©nitĂ©, dans la transparence et dans lâordre. VoilĂ ce que je voulais dire en venant vous remercier Ă nouveau pour tout ce que vous faites et pour votre comprĂ©hension des problĂšmes de la Tunise et de votre soutien qui nous est nĂ©cessaire. Merci.  [Applaudissements.] |