Abidjan- le 25 juillet 2008 - Le racket par les forces de sécurité ivoiriennes et son lot de tracasseries aux barrages routiers dans le pays sont des obstacles à la libre circulation des biens et des personnes. En même temps qu’il a un impact négatif sur l’activité économique, parce que coûtant illégalement entre 95 et 150 milliards FCFA (entre 230 et 363,3 millions de dollars US) par an aux transporteurs. C’est ce que révèle une étude menée par la Banque mondiale, en partenariat avec le gouvernement de Côte d’Ivoire. L’ étude a été publiée en mai 2008 et les résultats ont été présentés début juillet 2008 au bureau de la Banque mondiale à Abidjan, en présence d’officiels ivoiriens, de la hiérarchie militaire et de représentants de la société civile, du parlement, des médias et des organisations professionnelles.
Conduite par un cabinet d’étude, sous la supervision de la Banque mondiale, l étude à un double objectif. D’une part, mieux cerner la physionomie et les conséquences du racket, et d’autre part, fournir un outil de dialogue entre la Banque mondiale et le gouvernement afin de faire face au fléau de façon opérationnelle. L’étude porte sur plusieurs aspects du phénomène, à savoir la physionomie des barrages, le temps de contrôle, les ressources collectées et l’impact socio-économique.
Le gouvernement prend les devants dans la lutte
A l’atelier de présentation, le Directeur des Opérations de la Banque mondiale pour la Côte d’Ivoire, M. Madani M. Tall, s’est réjoui de ce que le gouvernement n’ait pas attendu les conclusions du rapport pour réagir contre le racket. En effet, devant la grogne des populations, les manifestations contre la vie chère et les nombreuses dénonciations de la presse, les Forces de Défense et de Sécurité (FDS) ont lancé début juin 2008 une opération de fluidité routière.
Le Géneral Philippe Mangou, Chef d' Etat Major de l' armée de Côte d' Ivoire et Madani M. Tall, Directeur des Opérations de la Banque mondiale pour la Côte d' Ivoire (Photo: B. Sanogo)
Un mois après le lancement de cette opération, les résultats sont visibles sur les routes ivoiriennes, avec une réduction considérable des barrages, du racket et la mise hors circulation de véhicules non en règle.
Les FDS donne à ce sujet des exemples de succès concrets. Ainsi, sur le tronçon Abidjan-Agboville distant de 85 km, les minibus mettaient 90 minutes et le transporteur payait illégalement 13 000 FCFA (31,5 dollars US) aux FDS. Désormais, la durée du trajet est de 60 minutes et la somme légale payée, 600 FCFA (1, 5 dollar US), va plutôt dans les caisses de la mairie d’Abgoville. A Abidjan, ce sont 70 % des taxis communaux (Woroworo) et minibus (Gbaka) qui ont dû se retirer de la circulation pour faute de pièces en règle. L’absence de documents favorisait souvent le racket et les tracasseries. Tout comme du fait du payement obligatoire pour le racket aucun effort n’était fait par les transporteurs pour mettre à jour les documents des véhicules.
Frein à la compétitivité de l’économie
Pour ce qui est du coût économique du racket, l’étude indique que les ressources collectées par an par les agents varient entre 71, 7 et 188 milliards FCFA (entre 173, 6 et 456 millions de dollars US) pour les transports de voyageurs et entre 22,6 et 28,3 milliards FCFA (entre 54,8 et 68,5 millions de dollars US) pour les véhicules de transport de marchandises, notamment le café-cacao, le coton, le bétail et les produits vivriers.
L’étude fait état d’autres conclusions. Le montant estimé du racket oscille entre 35 et 55, 31% des dépenses d’investissement projetés de l’Etat qui sont de 271, 2 milliards CFA (656, 6 millions de dollars en 2007). Le ratio de barrages aux 100 km varie entre 4 et 10 et le montant moyen du racket aux 100 km pour les véhicules de transport interurbain de voyageurs est de 10 400 FCFA (25 dollars US). Quant au temps de contrôle à chaque barrage, il est d’environ 30 minutes sur les axes principaux.
Contrôle d' une voiture et de ses passagers (Photo: Armée de Cote d' Ivoire)
Le racket impacte négativement sur la compétitivité des entreprises, la libre circulation des personnes et des biens, les recettes fiscales et parafiscales, l’état des infrastructures, la sécurité des biens et des personnes, les droits humains et la vie sociale. Pour ce qui des impacts sur les droits humains et la vie sociale, il favorise les violences sexuelles faites aux femmes, la propagation du VIH-SIDA et décourage le déplacement des populations pour accéder aux services sociaux de santé et de l’administration (accouchement, déclarations de naissances, établissement de pièces d’identité….). Tout comme il favorise la discrimination à l’égard des populations étrangères du fait de contrôles abusifs de pièces d’identité.
L’étude fait aussi des recommandations pour lutter contre le racket, à savoir la limitation des postes de contrôle au strict nécessaire pour les besoins de sécurité, la sensibilisation et formation des usagers et des forces de l’ordre, la facilitation des mouvements des femmes en situation d’urgence et des personnes se déplaçant pour des soins de santé, l’identification claire des postes de contrôle et des documents de contrôle exiges, etc.
« Les barrages, des postes d’observation et de combat »
Le Chef d’Etat Major de l’Armée, le Général Philippe Mangou, s’est félicité de l’étude, même s’il a dit ne pas en partager tous les aspects, notamment pour ce qui est des abus sexuels faits aux femmes par les FDS. « Les barrages étaient des postes d’observation et de combat.
Le Géneral Philippe Mangou, Chef d' Etat Major de l' armée de Côte d' Ivoire et Madani M. Tall, Directeur des Opérations de la Banque mondiale pour la Côte d' Ivoire lors de la présentation du rapport (Photo: B. Sanogo)
Il faut combattre le racket qui est le fait d’un groupe d’individus qui n’honorent pas les FDS… Mais la situation de crise n’a pas permis de prendre les mesures appropriées pour y faire face. A preuve, après la crise et les regroupements des soldats, nous avons levé les barrages. » a-t-il indiqué.
Quant au Ministre de l’Industrie et de la Promotion du Secteur Privé, Mme Ama Téhua, elle voit en l’étude outil de travail : «L’étude sur le racket, tout comme le rapport Doing Business du Groupe de la Banque mondiale contribuent à l’amélioration de la compétitivité de l’économie ivoirienne.»
Dans les échanges qui ont suivi la présentation du rapport les participants ont émis l’espoir devoir de voir la lutte contre le racket se pérenniser afin que l’impact soit durable, non seulement sur le secteur du transport, mais aussi sur toute l’économie.
Article écrit par Bakary Sanogo, Spécialiste en Communication Banque mondiale, Abidjan, Côte d’Ivoire