La lutte contre le paludisme au Tchad -- Interview avec le Coordonnateur du Programme national de lutte contre le paludisme

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Le 25 avril 2007 - Le paludisme est la première cause de la morbidité et de mortalité au Tchad. Les récentes données (Annuaire des statistiques sanitaires du Tchad, novembre 2006) ont révélé qu’en termes de morbidité le paludisme représente 27% des cas qui sont notifiés au niveau des structures sanitaires. En termes de mortalité, il représente 15% de tous les décès enregistrés dans les structures sanitaires.

Une autre étude menée en 2003 au Tchad indique que réellement on s’attend à plus de 3 millions de cas de paludisme chaque année. Mais les statistiques officiellement répertoriées font état d’une variation de cas entre 400 000 à 500 000. Il est donc évident que les statistiques officielles sont en deçà de la réalité des dégâts causés par le paludisme au Tchad et qu'un tiers seulement des cas ont été enregistrés au niveau des formations sanitaires mais les deux tiers sont incontrôlés (automédication, guérisseurs traditionnels, etc.).

Dans l’interview qu’il nous a accordée, Docteur Issa Donang, Coordonnateur du Programme national de lutte contre le paludisme, estime qu’il ne fait pas de doute que le paludisme représente la première cause de maladie et de décès survenus dans les structures sanitaires au Tchad. Si les dispositifs de prévention et de prise en charge commencent à afficher des résultats positifs, il n’en demeure pas moins vrai que la lutte contre le paludisme nécessite encore qu’on lui consacre beaucoup de moyens.

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Dr Issa Donang, Coordonnateur du Programme national de lutte contre la paludisme. © Banque mondiale

Au vu de cette situation plus ou moins dramatique au Tchad quelles sont les mesures préventives qui ont été prises pour y faire face ?

Docteur Issa Donang: Depuis août 1993, beaucoup de chemin a été parcouru. Nos stratégies de lutte s’articulent autour de la prise en charge : le diagnostic, le traitement, la référence du niveau inférieur à un niveau supérieur et le conseil.

Concernant le traitement, avant il se faisait sur la base de la chloroquine ou la nivaquine qui était le médicament le moins cher, accessible et efficace. Mais depuis plusieurs années déjà il a été prouvé que ce médicament est devenu inefficace. Nos études au niveau du pays ont montré qu’il y a un taux d’échec thérapeutique, c'est-à-dire la résistance du paludisme à la chloroquine est autour du 26% à 51%. Cela signifie que sur 100 malades soignés pratiquement la moitié ne pouvait pas être guérie. Donc ce médicament est devenu inefficace et il faut le remplacer. C’est ainsi qu’en mai 2005, le gouvernement a changé la politique du traitement du paludisme.

Maintenant pour le traitement de cas simples de paludisme, la chloroquine a été remplacée par une combinaison thérapeutique appelée ACT. Au lieu d’un seul médicament, on soigne le paludisme au Tchad avec deux médicaments : un médicament qui agit efficacement et rapidement associé à un autre qui lui agit sur une longue durée de façon à ne donner aucune chance de survie aux parasites.

Mais sur le terrain, l’action ne suit pas toujours l’intention car ce nouveau schéma thérapeutique est appliqué dans une proportion très faible. Concrètement, la zone pilote de Bongor au District sanitaire de Bongor, pris en charge par le projet Médecins sans frontières, a mis en place ce traitement depuis 2004 jusqu’à aujourd’hui. En dehors de Bongor, dans le sud du pays, il y a le district de Danamadji, Goré où les humanitaires ont mis en place ce traitement dans les camps des réfugiés et dans les hôpitaux. Les mêmes humanitaires ont également introduit ce traitement dans au moins six districts à l’Est du pays. Donc environ 8 sur 56 districts fonctionnels que compte le Tchad en ce moment sont concernés.

Néanmoins les résultats sont très satisfaisants surtout à Bongor où la mise en œuvre des ACT ne se limitent pas qu’aux structures officielles de soins mais va jusqu’au niveau communautaire à travers les agents sanitaires qui ont été recrutés, sur la base de leur niveau d’instruction, pour opérer dans les villages où il n’y a pas de centre de santé.

Avec cette expérience, nous avons réduit sensiblement les cas de paludisme dans ces zones. Les témoignages des populations bénéficiaires nous rassurent davantage sur la réussite de l’expérience. Donc, il y a eu de bons résultats, il ne reste plus qu’à généraliser cette expérience dans le pays pour pouvoir sauver des vies humaines, des enfants, des femmes enceintes et ainsi éviter les pertes économiques et sociales importantes liées à l’absence au travail des paysans.

Quelles sont les couches les plus vulnérables au paludisme au Tchad ?

Docteur Issa Donang: Au Tchad, les couches les plus vulnérables sont les enfants de moins de 5 ans et les femmes enceintes. Les données montrent que les enfants de moins de 5 ans qui n’ont pas leurs bagages immunitaires développés sont les plus exposés. Lorsqu’ils sont atteints du paludisme, cette maladie passe très rapidement de la forme simple à la forme grave et ça tue. La femme enceinte également, son statut immunitaire baisse avec la grossesse et elle développe très rapidement le paludisme avec les complications qui sont l’avortement, la mort de l’enfant. Voilà donc que les deux groupes les plus vulnérables.

C’est pourquoi dans notre stratégie actuelle de lutte contre le paludisme, nous privilégions le traitement préventif déterminant qui est orienté vers les femmes enceintes à qui on donne aux deuxième et troisième trimestre de grossesse des traitements pour éviter qu’elles ne soient atteintes par cette maladie.

Lorsqu’on parle de la lutte contre le palu dans les pays comme le nôtre on fait forcément allusion à la disponibilité et à l’accessibilité des moustiquaires imprégnées. Qu’en est-il donc dans votre stratégie au Tchad ?

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"Si on suit l'évolution depuis les cinq dernières années, on peut dire que le paludisme recule au Tchad"
© Banque mondiale

Docteur Issa Donang: Au Tchad, l’utilisation des moustiquaires simples était déjà une tradition. Les enquêtes ont montré que dans certains coins, l’utilisation spontanée de la moustiquaire simple est à un taux assez élevé qui dépasse les 90%.

Néanmoins au niveau national ce taux tourne autour de 50%. Cela est un atout pour la généralisation et la promotion des moustiquaires imprégnées dans le sens de la protection des populations. Outre les moustiquaires simples utilisées par les populations, il y a les moustiquaires imprégnées que donnent les partenaires qui contribuent à la protection. Je vais vous dire que selon une enquête menée en 2001, le taux de base de couverture en moustiquaires pour le Tchad est de 68% en moyenne de la population. De cette proportion, seulement 5% utilisent la moustiquaire imprégnée simplement parce qu’à l’époque la technique d’imprégnation n’existait pas encore.

Ce n’est qu’en 1995 que l’imprégnation des moustiquaires a été introduite. Et le produit étant trop cher parce qu’il coûtait 50.000 FCFA le litre, il n’était pas accessible. On s’était alors contenter des comprimés qui avaient remplacé le liquide. Avec ces comprimés, nous avons réussi à faire monter très rapidement la quantité des moustiquaires imprégnées à 115.000 par ans. En plus des comprimés, nous avons maintenant une nouvelle génération des moustiquaires imprégnées appelées « moustiquaires durablement imprégnées » qui gardent leur imprégnation pratiquement à vie. Celles-ci n’ont été introduites qu’en 2006 et ont été distribuées dans 38 districts.

En termes de prix, les moustiquaires imprégnées se vendent autour de 3 000 à 4 000 FCFA. Je pense qu’économiquement elles sont accessibles parce que si on compare ce coût à celui mis dans l’achat des tubes insecticides qui se vendent entre 1 500 à 2 000 FCFA pour un usage limité, on peut dire que le prix de la moustiquaire imprégnée est raisonnable.

Combien d’argent le Tchad met dans la lutte contre le paludisme ?

Docteur Issa Donang: Le budget de la santé au Tchad est largement tributaire de l’appui des partenaires. Je ne peux exactement préciser la part qui va uniquement à la lutte contre le paludisme, mais je sais par exemple que pour les deux dernières années, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a débloqué pour la période 2005-2008 un total de 150 000 dollars. En plus de ce faible montant, l’OMS arrive à mobiliser des fonds extrabudgétaires grâce auxquels elle a pu livrer au Tchad 80 000 moustiquaires imprégnées de longue durée en 2006.

En ce qui concerne l’UNICEF, elle participe activement à la distribution de moustiquaires imprégnées en livrant 65 000 en 2006 et un lot important d'insecticides en comprimés pour imprégner les moustiquaires. Pour les campagnes d’imprégnation de masse, l’UNICEF a déboursé 31 millions FCFA en 2005. Pour l’année en cours un budget de 2 millions de dollars EU est prévu pour appuyer le Programme national de lutte contre le paludisme. Il y a également Médecins sans frontières qui participe depuis 2005 à hauteur de 350 000 euros et dont le budget est passé en 2007 à 495 000 euros. Ceci donne une idée de la grandeur de la participation des partenaires à la lutte contre paludisme. 

Revenons à la contribution de l’État, je pense qu’il n’y a pas de ligne budgétaire clairement définie pour la lutte contre le paludisme. Mais je sais que l’État a un appui considérable en termes de prise en charge du personnel et de dotation du programme contre le paludisme en matériels.

Qu’est ce qu’on peut retenir de tout ce qui a été entrepris dans la lutte contre le paludisme au Tchad. Le paludisme est-il sur une courbe descendante ou ascendante ?

Docteur Issa Donang: Si on suit l’évolution sur les cinq dernières années, on peut dire que le paludisme recule au Tchad. En 2001, nous avions enregistré 114 169 cas de palu, en 2002, il y a 462 730 cas, donc il y a une augmentation très importante par rapport à 2001. Mais en 2004 et 2005, le nombre de cas a beaucoup chuté pour être autour de 390 414. Est-ce que cette baisse est attribuable à l’efficacité des interventions qui ont été menées ? Je le pense. Le taux de couverture en moustiquaires imprégnées et les activités en matière de prévention ont connu un réel développement et peuvent justifier la chute importante du nombre de cas. L’introduction du nouveau schéma thérapeutique aurait aussi contribué à la chute de nombre de cas. Donc, il y a un réel impact. Mais ce n’est pas suffisant car pas mal de districts ne sont pas encore pas couverts.

Propos recueillis par Edmond B. Dingamhoudou
edingamhoudou@worldbank.org

 




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