Les bulldozers pavent la route de l’intégration en Afrique centrale

Disponible en: English

N’DJAMENA, 16 juillet 2010—A Brazzaville en République du Congo s’est tenu, le 7 juin 2010, un sommet extraordinaire de la Communauté Économique et Monétaire de l’Afrique Centrale (CEMAC) afin de propulser davantage la dynamique d’intégration au sein de ce groupement sous-régional qui compte six États membres.

Environ trois mois plus tôt, les deux pays les plus enclavés de  la CEMAC, la République centrafricaine (RCA) et le Tchad, ont franchi une étape décisive en vue de se rapprocher davantage du Cameroun.

L’événement n’est pas passé inaperçu ce 19 mars 2010 dans le petit village de Baboua (Sud RCA) non loin de la frontière camerounaise : visiblement dans ses beaux jours, le président de la RCA, François Bozize, harangue la foule du haut d’un bulldozer à l’occasion de la cérémonie de pose de la première pierre. « Populations de Baboua, c’est la fin de vos souffrances qui est annoncée ! », annonce-t-il. Deux jours plus tard à Dibi, côté camerounais, c’est au tour des autorités locales d’apporter la bonne nouvelle aux milliers de villageois rassemblés pour la circonstance : « bientôt vos villages seront connectés au reste du pays et du monde », a lancé un maire camerounais.

Dans les deux cas, l’événement consistait à la pose de la première pierre du bitumage du tronçon le plus attendu de tous sur les corridors Douala-N’Djamena et Douala-Bangui, à savoir l’axe Garoua Boulai-Ngaoundéré (Cameroun). Il s’agit d’un tronçon long de 254 km qui pose le plus de difficultés aux transporteurs à l’intérieur du Cameroun avant de déboucher sur Ngaoundéré. Son bitumage sera d’un apport important en termes de temps gagné pour routiers en partance pour N’Djamena (Tchad). Du côté de la RCA, le projet du bitumage le plus attendu porte sur l’axe Bouar-Garoua Boulai long de 157 km. Quant au pont sur le Logone destiné à relier le Tchad et le Cameroun et l’axe de 7 km qui va connecter la frontière camerounaise à N’Djamena, les installations de chantier sont terminées et les travaux sont lancés. Les pays ne sont jusque-là que reliés par un pont à une seule voie, rendant la traversée de la frontière difficile pour les camions.

Au-delà des considérations techniques, c’est bel et bien le défi du brassage des populations que le Projet Régional de Facilitation du Transport et du Transit dans la zone CEMAC est en passe de relever. Financé initialement à hauteur de 201 millions de dollars par l’Association internationale pour le développement (IDA) – la branche du Groupe Banque mondiale qui finance les opérations dans les pays à faible revenu –, le projet a pour objectif de faciliter le commerce régional entre les pays membres de la CEMAC et améliorer l’accès des pays aux marchés mondiaux. Il vise également le renforcement de l’union douanière de la CEMAC et la réduction des obstacles physiques et autres le long des corridors Douala-N’Djaména et Douala-Bangui.

Deux ans après l’accord initial, un financement additionnel de 217 millions de dollars a été approuvé en 2009 afin de combler les écarts de financement notés dans la réhabilitation des infrastructures routières et ferroviaires.

Le projet s’inscrit dans le cadre d’une vaste initiative sous-régionale financée conjointement par l’IDA, la Banque africaine de développement et l’Union européenne.

L’esprit d’intégration en marche

Sur le terrain, la mise en œuvre du projet a commencé à bousculer certaines pratiques dans la sous-région. Au-delà des réalisations physiques, il est né « un nouveau mécanisme de transit qui semble s’installer dans la région », selon Idriss Goukouni, directeur-général des transports du Tchad. « Le transport et le transit sont désormais pensés dans leur environnement régional », a renchéri Noël Gbeba, conseiller au ministère de l’Équipement de la RCA. L’enjeu de ce projet est de taille car il constitue la réponse à la situation toute particulière de la région : « dans l’histoire des transports, les corridors Douala-Bangui et Douala-N’Djamena, ont été les plus difficiles à cause des harcèlements de tout bord et des kyrielles de taxes qui s’abattent sur le seul revenu du transporteur », s’est plaint Ngam Ousmane, gérant de Transimex, une entreprise basée à Douala. En définitive, « ce qui est plus important dans ce projet c’est qu’il  a crée un dialogue entre nous et les acteurs du transit et du transport », a soutenu Christian Charles Ossono, officier supérieur aux douanes camerounaises.

Les témoignages de ces responsables indiquent que quelque chose est entrain de changer sur les corridors qui relient le Cameroun, le Tchad et la RCA. Les esprits sont plus ou moins préparés, à en juger par la mobilisation des chauffeurs et les transporteurs dont les différents syndicats soumettent désormais des plateformes revendicatives communes qui ratissent au-delà de leurs frontières traditionnelles.

« Grâce aux opportunités de contact qu’on a eues dans le cadre du projet, nous avons réussi à harmoniser nos différents points de revendication entre Camerounais, Tchadiens et Centrafricains », nous a expliqué Touk François Rève, président régional de l’Union Nationale des Camionneurs Professionnels du Cameroun. « Avec le projet, je peux me permettre d’avouer que la discipline qui manquait dans le comportement des chargeurs et chauffeurs commence à  s’installer », s’est réjoui Laurent Nlemba, chef d’une station de pesage côté camerounais.

Partage des connaissances et enrichissement mutuel

L’esprit régional apparaît également dans nombre de rapports d’activités, fiches techniques et résultats de recherches sur la réalité des transits et transport dans la région qui circulent facilement entre les mains des experts et autres décideurs impliqués dans le projet. « Le nombre d’études de qualité réalisées dans le cadre de ce projet constituent pour la région en elles seules une mines de données dont l’exploitation efficace nous permettra de solutionner tout le problème de transit et de transport qui se pose dans la région », témoigne le Tchadien Goukouni.

L’effet recherché par le Projet Régional de Facilitation du Transport et du Transit dans la zone CEMAC est en voie de maturation sur le terrain : un mouvement d’ensemble est amorcé autour des préoccupations liées aux mouvements des populations et marchandises au-delà des frontières. Cette idée est de plus en plus portée par les hautes autorités politiques.

Lors de sa récente visite en RCA, la vice-présidente de la Banque mondiale pour la Région Afrique, Obiageli  Ezekwesili, a eu droit aux mots de reconnaissance du ministre d’État au Plan à l’Économie et à la Coopération internationale, Sylvain Maliko. Pour lui, « ce projet est celui qui a le plus d’impact réel et immédiat sur nos populations et sur le désenclavement de la RCA, dont le réseau routier s’était retrouvé dans un état de délabrement avancé ».

En effet, la RCA compte 24.000 km réseaux routiers dont 15.000 km de réseaux ruraux et 9 000 non praticables. Il y a 50 ans, la voie fluviale du pays était navigable 11 mois sur 12 sur le fleuve Oubangui, mais maintenant elle l’est à peine 7 mois sur 12. Les problèmes financiers sont omniprésents : le fonds d’entretien routier génère moins de six millions de dollars  par an, montant insuffisant pour entretenir les routes en RCA ; et le gouvernement dépend entièrement de l’aide extérieure pour toute réhabilitation substantielle. Dès lors, il est évident que le projet revêt une importance cruciale pour ce pays.

Le mouvement observé autour de ce projet, à travers l’intérêt affiché par les autorités politiques, les hiérarchies douanières et policières,  les transporteurs et les chauffeurs semble marquer le commencement de l’intégration dans cette région d’Afrique centrale.

« L’attente a été longue pour nous, nos partenaires et pour tous les cadres qui avaient donné le meilleur d’eux-mêmes pour rendre possible la mise en œuvre de ce projet », a expliqué Jean-François Marteau, chef d’équipe du projet pour le compte de la Banque mondiale.

Les États membres de la CEMAC sont le Cameroun, le Gabon, la Guinée équatoriale, la République centrafricaine, la République du Congo et le Tchad.




Permanent URL for this page: http://go.worldbank.org/EJX1T8UUP0