Interview sur un projet de distribution d’eau en milieu urbain en République démocratique du Congo

Disponible en: English

KINSHASA, 30 janvier 2009— La République démocratique du Congo (RDC) bénéficie de ressources abondantes en eau. Son réseau hydrographique, l’un des plus vastes du monde, et ses ressources hydrologiques qu'on estime très étendues, sont restés jusqu'à présent largement inexploités. Malgré ses ressources importantes, le pays fait face à des difficultés considérables pour alimenter en eau sa population.

Aujourd’hui, seulement 22 % de la population totale a accès à l’eau potable, alors que la moyenne en Afrique subsaharienne se situe à environ 60 %. Le manque d'eau potable fait peser une menace considérable sur la santé publique et ce sont les pauvres qui font le plus les frais d’un service inefficace, car ils payent le litre d’eau jusqu’à sept fois plus cher qu’ils ne le devraient s'ils étaient desservis convenablement par la REGIDESO, le service public de l’eau.

Pour répondre à ce besoin vital, le gouvernement congolais avec l'appui de la Banque mondiale vient de lancer le Projet d’Alimentation en Eau Potable en Milieu Urbain (PEMU), qui se propose d’accroître de manière durable l’accès à l’eau dans les zones urbaines sélectionnées ainsi que l’efficacité technique et financière de la REGIDESO dans son ensemble et, partant, d’améliorer considérablement la vie des populations.

Interview de Frank Bousquet, chef d’équipe du projet et Jean-Louis Bongungu Loenda, coordonnateur de la Cellule d'exécution du projet, au lendemain de la signature de l'accord de don du PEMU, le 19 janvier 2009, entre le ministre congolais des Finances, Athanase Matenda, et Marie Françoise Marie Nelly, la Directrice des opérations de la Banque mondiale en RDC.

Quelles sont les principales difficultés du secteur de l'eau en RDC ?

Frank Bousquet (F.B.) : Depuis 1990 la situation des services d’Alimentation en Eau Potable (AEP) urbains s’est détériorée. Le taux de couverture a baissé, allant de 68 % à environ 35 % à présent. Seulement 7,3 millions de résidents sur une population urbaine de 21 millions d’habitants ont accès aux services d’eau. Les performances opérationnelles et la situation financière de la REGIDESO se sont considérablement détériorées. Le nombre de branchements et le volume des ventes d’eau ont décru.

La REGIDESO n’arrive pas à assurer l’entretien et le renouvellement de ses installations; les réseaux de distribution et les ouvrages de production sont obsolètes et inadaptés. Plus de 50% de l’eau produite est perdue dans des fuites aux réseaux de distribution ainsi qu’à travers des branchements illégaux. Sur environ 420,000 branchements, plus de la moitié sont classés « inactifs ». La plupart des factures sont basées sur des estimations forfaitaires. Parmi les branchements actifs, seulement moins de 25% ont un compteur avec, à la clé, le manque de confiance des clients et la voie ouverte à la fraude.

C’est dire donc que la REGIDESO est en faillite virtuelle depuis plusieurs années ; ce qu’elle arrive à encaisser auprès de ses clients ne couvre pas ses dépenses de fonctionnement. La cause principale de la dégradation de la situation financière de la REGIDESO est le fait que l’Etat ne paie pas ses factures d’eau qui représentent plus de 40 % du chiffre d’affaires. Ses coûts sont gonflés par un personnel en surnombre et à la composition inadaptée.

En quoi consiste la réforme du secteur de l’eau appuyée par le PEMU, et quelles sont les attentes des investissements au sein de la REGIDESO?

F.B.: La réforme et les investissements qui l’accompagnent résultent de la nécessité d’aborder de front l’ensemble des problèmes qui sont à la base de la situation actuelle de la REGIDESO. La stratégie de redressement de la REGIDESO comprend trois axes. Premièrement rétablir la viabilité financière en réformant le système de contrôle et de paiement des consommations d’eau de l’Etat, en réduisant les charges de personnel par un plan social et en apurant les dettes.

Deuxièmement créer les conditions d’une gestion dynamique en réformant la tutelle en ligne avec les lois de réforme des entreprises du portefeuille public et en transformant l’entreprise publique REGIDESO en une société commerciale, notamment aux fins de l’accroissement de son autonomie de gestion, renforçant son management par le recours au partenariat public privé en faisant intervenir un opérateur professionnel spécialisé pour une période de cinq ans à l’issue d’un appel d’offres international.

Troisièmement, il s’agit d’investir dans le renouvellement et la modernisation des installations dans les trois centres les plus aptes à générer des revenus nécessaires pour retrouver l’équilibre et permettre d’appuyer les centres secondaires.

Bongungu Loenda (B.L.) : Pour ce qui est des attentes, au-delà de l’impact direct des investissements physiques en termes de l’augmentation du taux d’accès à l’eau dans les villes concernées et plus particulièrement au bénéfice des foyers démunis à travers des bornes fontaines ou d’autres points d’approvisionnement de proximité, le projet vise trois résultats complémentaires : une gestion rénovée avec un personnel mieux adapté et mieux motivés ; le redressement des performances opérationnelles : pertes réduites, facturations et collecte plus rigoureuses grâce au comptage et au renforcement des procédures et du contrôle ; et une trésorerie en équilibre permettant l’entretien des installations et l’amélioration des services et ce, dans l’ensemble des centres d’exploitation opérationnels de la REGIDESO.

Quels en seront les bénéfices directs pour les clients et la population ?

B.L.: Le volet investissements du PEMU se concentre sur les trois principaux centres d’exploitation de la REGIDESO, en l’occurrence Kinshasa, Matadi et Lubumbashi, qui représentent à eux seuls plus de 75% du chiffre des ventes et sont donc la clé du redressement financier de l’ensemble de la REGIDESO.

F.B.: Les investissements du PEMU vont concerner principalement la réactivation des branchements inactifs, la mise en place de nouveaux branchements et des bornes fontaines. Ainsi, le PEMU apportera de l’eau à au moins 1,2 million de personnes et ce en moins de 4 ans. Une attention particulière a été apportée dans la conception du Projet aux populations socialement défavorisées. Par ailleurs, les clients existants connaitront également une amélioration du service qui sera le résultat d’une meilleure gestion axée sur les résultats de l’entreprise qui seront suivies et évalués régulièrement sur la base d’audits indépendants. La réforme du secteur de l’eau ainsi élaborée a été confirmée par le Gouvernement dans le cadre de la préparation du Projet.

B.L.: Une fois la REGIDESO redressée et en coordination avec les autres bailleurs de fonds actifs dans le secteur, et sous la direction du ministère de l’Énergie, le projet financera des études visant à recommander des moyens concrets d’organiser le secteur en prenant pleinement en compte le principe de décentralisation, clairement énoncé dans la Constitution qui a établi les 26 provinces. Le projet appuiera le Gouvernement dans sa détermination à poursuivre le processus de décentralisation, qui donne plus de responsabilités aux autorités locales dans la gestion et le suivi des systèmes d’eau potable et d’assainissement de leur ressort.

Ce projet prévoit-il un appui institutionnel au Gouvernement ?

F.B.: Tout à fait. Cet appui est d’autant plus important que le projet finance par ailleurs un contrat de gestion avec un opérateur privé. Le Projet prévoit à ce titre un financement à hauteur de près de 7 millions USD pour le renforcement des compétences du ministère de l’Énergie, du ministère du Portefeuille, de la REGIDESO, et du Comité de Pilotage de la Réforme des Entreprises Publiques (COPIREP).

Il est par exemple prévu le financement d’une assistance juridique à l’Etat dans le cadre de la négociation du contrat avec l’opérateur privé et également au cours de la mise en œuvre du contrat de gestion pendant toute sa durée d’exécution.

Le projet renforcera les capacités du Ministère de l’Energie dans la formulation de la stratégie de planification tandis qu’il renforcera les capacités du Ministère du Portefeuille et du COPIREP dans le cadre du suivi du contrat de gestion.

Le renforcement des capacités et la formation de la REGIDESO bénéficient également d’un financement sous le PEMU selon un plan de formation annuel agréé.




Permanent URL for this page: http://go.worldbank.org/1RE5QY51B0