BAMAKO, 24 décembre 2008—« Ah ! Si j’avais de l’argent, je pourrais augmenter le rendement de mon lopin de terre, je pourrais acheter de l’équipement. Les banques et les services financiers décentralisés demandent des taux d’intérêt trop élevés. Ils demandent des garanties que je n’ai pas », se lamente l’agriculteur.
« On ne peut pas prêter aux agriculteurs, les risques sont trop élevés, les taux d’intérêt sont plafonnés. Ils ne nous donnent aucune information sur eux », dit pour sa part le banquier.
Ce jeu de rôles, sur fond de dialogue de sourds, donne la mesure du gouffre d’incompréhension entre ces deux mondes aux contraintes différentes. Visiblement, les producteurs et les financiers ne parlent pas le même langage surtout quand il s’agit de financer le monde rural.
Une étude conduite par la Banque mondiale au Mali sur le financement en milieu rural, où résident 80 pourcent des 13 millions d’habitants que compte le pays, révèle qu’il existe un fossé dans le financement des activités économiques entre milieux urbain et rural, malgré les efforts entrepris par le gouvernement en vue de favoriser le développement rural.
En effet, selon l’étude, moins de 2% des ménages ruraux au Mali ont accès à un financement institutionnel, le secteur bancaire étant essentiellement concentré à Bamako, la capitale. De même, seuls 6 des 52 réseaux d’institutions de microfinance que compte le pays participent au financement rural.
Fort de cette observation, le gouvernement a mis en place deux institutions—la Banque nationale de développement agricole (BNDA) créée en 1981 et la Banque malienne de solidarité (BMS) établie en 2001—, dans l’optique de favoriser le financement rural, étant donné que l’agriculture et l’élevage jouent un rôle important dans l’économie malienne. Mais ces deux établissements ne peuvent à eux seuls satisfaire tous les besoins financiers du monde rural.
Parmi les raisons évoquées par les producteurs pour expliquer le faible taux de financement observé en milieu rural, figurent le faible niveau de l’épargne rurale, des taux d’intérêt trop élevés qui occasionnent le non remboursement du crédit par les emprunteurs, et l’absence de mécanismes adaptés au milieu rural.
« Le vent de libéralisation qui a soufflé sur le secteur n’a pas été accompagné de préparation et de formations des acteurs. D’où l’importance du suivi des emprunteurs même si on ne sait pas qui va financer, de façon pérenne, cet accompagnement », a indiqué un responsable de syndicat agricole.
L’étude, dont les ateliers de restitution ont eu lieu le 19 et 21 novembre à Niono et à Bamako, se propose de construire un pont sur le fossé afin de rapprocher les parties.
Selon André Ryba, membre de l’équipe qui a conduit l’étude, « il ne faudrait pas demander aux institutions financières de subventionner les taux d’intérêt. Ce n’est pas leur rôle ».
Ce rôle, souligne l’étude, revient principalement au gouvernement. Étant donné que les plus démunis vivent en milieu rural et que les activités économiques n’y sont pas toujours rentables, la fourniture des services financiers en milieu rural comporte une importante composante « biens publics » qui appelle le soutien de l’État et des bailleurs de fonds.
Il s’agit pour l’Etat de bâtir sa stratégie sur : le développement d’institutions financières dans les zones rurales dans un cadre propice y compris une politique libérale des taux d’intérêt ; la fourniture de services non financiers, notamment l’appui technique à l’organisation des filières et organisations paysannes ; le développement de l’infrastructure rurale et le développement de systèmes d’information sur les marchés ruraux.
Les résultats de cette étude analytique sont destinés à aider le Gouvernement à mettre au point une stratégie et un plan d’action pour les réformes visant à éliminer les principaux obstacles au développement du secteur financier rural et à améliorer l’accès aux services financiers en milieu rural.
Parmi les recommandations de l’étude figurent : moderniser le cadre réglementaire, adopter des mesures visant à améliorer la solvabilité de la clientèle rurale, fournir l’appui technique aux institutions financières qui desservent le monde rural, et l’introduction de nouveaux instruments financiers adaptés au monde rural. En adoptant une approche favorisant la promotion d’institutions de financement rural efficaces tirées par le secteur privé, dans un cadre économique et juridique propice, le Gouvernement contribuera au développement des zones rurales qui abritent la majorité de la population au Mali. Cette approche s’intégrera dans la Loi d’Orientation agricole (LOA) du 5 septembre 2006, qui articule la feuille de route à long terme du gouvernement pour le secteur agricole, qui représente aujourd’hui 40 pourcent du PIB du Mali.