Pauvreté au Sénégal - Comment créer l’espoir d’en sortir ?

Par Jacques Morisset, économiste principal. Article extrait du magazine "Les Échos de la Banque mondiale". Numéro 6 - Décembre 2006

 

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Le problème de la pauvreté presque partout en Afrique est qu’elle semble dans une très large mesure immuable. On naît pauvre, on meurt pauvre. Briser ce cercle passe par la création d’une nouvelle dynamique de l’espoir.

 

 

Il ne faut pas se méprendre, la pauvreté n’est pas l’apanage des pays en développement. Il y a quelques semaines, le Washington Post rappelait qu’il y a environ 37 millions de pauvres aux États-Unis, soit autant que la population totale réunie du Sénégal, du Burkina Faso et du Mali. Particulièrement choquant dans l’un des pays les plus riches de la planète [1] ! Néanmoins, l’article relevait que seule une famille sur 20 restait pauvre pendant une période de 10 ans. Les autres étaient capables de s’en sortir en joignant le marché du travail, en obtenant un meilleur salaire ou en se soignant. Cette dynamique positive était particulièrement évidente pour les immigrés récents qui, s’ils étaient parmi les plus démunis en arrivant, parvenaient assez rapidement à gravir les échelons.

 

La pauvreté au Sénégal est présente presque partout ; selon les statistiques de la Banque mondiale, en effet, plus de la moitié de la population n’a pas les ressources financières suffisantes pour subvenir à ses besoins de base. Cette situation est bien connue et les initiatives ne manquent pas pour tenter de minimiser le nombre de pauvres. Concrètement, le but de la nouvelle stratégie présentée par les autorités sénégalaises est de réduire de moitié, par rapport au niveau observé en 2000, le nombre de familles vivant en état de pauvreté au Sénégal d’ici à 2015.

 

Le problème de la pauvreté au Sénégal, comme presque partout en Afrique, est qu’elle semble dans une très large mesure immuable. On naît pauvre, on meurt pauvre. Pendant longtemps, l’espoir résidait dans l’émigration vers Dakar où se trouvaient les emplois, notamment dans le secteur public. Cette voie de sortie n’existant plus, les jeunes ne pensent plus qu’à partir vers l’étranger. Les images de désespoir sur les plages espagnoles et italiennes illustrent cette fuite en avant, au mépris du danger.

 

Aujourd’hui, il est indispensable de (re)créer une dynamique de l’espoir au Sénégal. Cela passe par de multiples facteurs comme le rééquilibrage des échanges commerciaux mondiaux, l’accès aux infrastructures de base et à de meilleurs soins de santé. Pour que ce mouvement soit durable, comme le relève l’enquête des ménages, il dépendra surtout de la capacité à créer des emplois. Pour sortir de la pauvreté, il faut en effet pouvoir compter sur un revenu. Ce défi a été bien compris par les autorités sénégalaises, puisqu’il constitue le premier pilier du DSRP [2] (et a donné naissance à la stratégie de croissance accélérée). Dans cette vision,  la Banque mondiale propose de mettre en avant trois axes prioritaires.

 

Premièrement, la création d’entreprises doit être encouragée, notamment en restreignant les obstacles administratifs et en favorisant la concurrence. Le dernier rapport Doing Business note à ce propos un léger  progrès, mais le Sénégal est encore loin du peloton de tête en Afrique. Un rapide tour d’horizon de l’économie sénégalaise montre que la plupart des secteurs restent protégés par l’existence de nombreuses barrières formelles et informelles. Un phénomène hautement regrettable, car l’expérience internationale révèle que la création d’emplois est surtout l’aboutissement d’un processus dynamique au fil duquel les entreprises naissent et disparaissent pour réapparaître en fonction des opportunités et de leur capacité à adapter  leurs compétences au cours du temps. Chaque année aux États-Unis, les mouvements sur le marché de l’emploi sont incessants, puisque 20 % des emplois sont crées ou parviennent à leur terme, en particulier dans les petites et moyennes entreprises. L’émergence de ce processus de « destruction créatrice » est indispensable pour dynamiser l’économie sénégalaise.

 

En parallèle, il est indispensable de mettre l’accent sur l’éducation ou le capital humain, comme le met d’ailleurs en avant le nouveau DSRP. Au-delà de la formation scolaire,  nous voudrions insister sur le rôle des entreprises privées dans la formation. En effet, l’implication du secteur privé est indispensable pour la réussite de la formation professionnelle et de l’apprentissage en situation de travail. Non seulement chacun y trouve son compte, mais cela sème les graines du succès économique de demain. Pour les autorités sénégalaises, cela doit se traduire par une attention plus grande accordée aux partenariats avec les entreprises privées, y compris étrangères. Lorsqu’une entreprise cherche à s’installer en Tunisie ou en Malaisie, par exemple, les autorités mettent avant tout en place des programmes de formation pour les ressortissants locaux, quitte à perdre de l’argent dans le court terme. Bref, il faut investir dans le moyen terme et ne pas se concentrer uniquement sur les lendemains immédiats.

 

Enfin, la réalité démographique atteste que plus de la moitié de la population sénégalaise a moins de 20 ans. C’est cette tranche de population sénégalaise qui a perdu l’espoir. Elle est souvent sans boulot ou à la recherche de la prochaine « débrouille ». Quand les jeunes sont employés, ils sont mal payés car mal formés [3]. Le soutien aux femmes devrait également retenir l’attention des autorités car elles sont généralement moins payées et mises à l’écart des circuits officiels de crédit alors qu’elles sont, indéniablement, l’un des éléments les plus dynamiques de la société sénégalaise.

 

Le véritable enjeu pour le Sénégal est de construire une nouvelle dynamique positive, à l’instar des États-Unis, qui permettra de redonner l’espoir à sa population. Au bout du compte, le succès se mesurera lorsque des jeunes comme Ibrahim, originaire de la région de Matam, région déshéritée du Nord-est sénégalais, ne pourront plus s’exclamer : « Ici, la vie est trop dure. Les usines ferment les unes après les autres, la crise s'amplifie, il n'y a plus de travail [4]. »  Pour ces raisons, la Banque mondiale a placé au centre de sa Stratégie d’aide-pays le soutien au marché de l’emploi au Sénégal, qui devrait couvrir tant les aspects de la création d’emplois (qualifiés) et de la productivité du travail que ceux de la protection sociale.  

 

 

Jacques Morisset

 

Notes :

1. Bradley R. Schiller: Poverty’s Changing Faces, Washington Post, Tuesday September 19, 2006

2. Document stratégique de réduction de la pauvreté

3. Cela a été très simplement exprimé par le chanteur Youssou Ndour dans EBM 5 : « Sans formation, on ne peut pas valablement chercher du travail. On ne peut même pas offrir du travail à quelqu’un qui ne sait rien faire. »

4. Source: Jeune Afrique. Com, 14 septembre, 2006.

 

 

Cet article est un extrait du magazine trimestriel, Échos de la Banque mondiale, publié par le Bureau régional de Dakar (Sénégal, Cap-Vert, Gambie, Guinée-Bissau, Niger). Pour consulter le magazine en format PDF, veuillez cliquer ici.

 

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