Propos recueillis par Mademba Ndiaye, Chargé des communications. Se faire bastonner par des militaires, recevoir des balles dans les jambes, se voir promettre une mort atroce, être donnée pour morte au point que sa coépouse en meurt d’une crise cardiaque, faire tomber un gouvernement… Rabiatou Serah Diallo Bah a connu tout cela. En trois grèves générales qu’elle a conduites à la tête de la Confédération nationale des travailleurs de Guinée (CNTG), elle est devenue une figure emblématique du mouvement syndical mondial. Très jeune déjà, elle a eu le courage de s’opposer publiquement à la chefferie représentée par son père, donc elle ne tremble pas face à un gouvernement. En escale à Dakar, entre l’avion qui la ramenait de Bruxelles à Conakry et celui devant la mener à Bissau, la « camarade » Rabia raconte à Échos de la Banque mondiale, magazine du bureau régional de Dakar, un pan de sa vie, avec passion.
Vous préférez qu’on vous appelle Madame, Hadja (titre de respect pour les dames) ou Camarade Rabia ?
Je m’appelle Rabiatou Serah Diallo, mais je suis Mme Bah, le nom de mon défunt mari. Dans le milieu syndical, c’est camarade parce que la démocratie fait loi ; il n’y a pas de grand, pas de patron, pas de petit. Nous sommes tous des camarades et il n’y a pas de frontière ! De secrétaire de direction en 1969 vous êtes devenue l’une des femmes les plus puissantes d’Afrique, au point d’avoir fait chuter le gouvernement en Guinée. Vous êtes la seule femme du continent à diriger une centrale syndicale. Quels sont les faits saillants de votre parcours de militante ? Le point saillant, c’est que j’ai participé à la sensibilisation, à la motivation des femmes pour qu’elles intègrent le mouvement syndical, qu’elles puissent comprendre qu’on ne peut pas défendre leurs droits en leur absence. Très actives dans les associations, elles étaient très peu représentées dans le mouvement syndical. Cela me fendait le cœur de constamment voir des hommes défendre les femmes alors qu’elles sont les mieux placées pour plaider leur cause. L’autre point saillant, c’est que j’ai toujours abhorré l’injustice ; je me suis donc, continuellement, depuis mon plus jeune âge, impliquée dans la défense des droits des personnes brimées. Et d’où provient cette attitude ? Issue d’une famille de la chefferie traditionnelle, enfant unique du coté de ma mère, j’ai toujours vécu en milieu ouvert, une vie publique intensive avec un père politicien, engagé, comme ma mère l’était aussi, d’ailleurs ! Ainsi, depuis ma tendre enfance j’ai aimé prendre la parole lors des réunions de quartier et protester contre les iniquités, y compris contre les positions de mon propre père lorsque je les trouvais injustes ! Je suis connue pour cet aspect de ma personnalité depuis l’école primaire ; je me suis toujours exprimée, comme responsable de classe ou de comité de coordination. J’ai aussi affectionné recueillir les enfants les plus déshérités et partager avec eux, surtout les orphelins perdant leur maman à la naissance et appartenant à des familles démunies.
(...) En moins d’un an, vous avez conduit trois grèves générales dans votre pays. Comment analysez-vous cette performance exceptionnelle et cette jonction entre le politique et le syndical ? Où en est la Guinée aujourd’hui ? Vous savez, on ne se lève pas un bon matin en décidant de se mettre en grève. Nous avons commencé à analyser la situation dès 2000, en réfléchissant à la manière dont le pays était géré, à son évolution. Ce n’est qu’en 2003 que ma centrale syndicale a sorti ses premières petites griffes en envoyant des correspondances au ministère du Travail pour signaler certains faits. Devant l’inertie du ministère et constatant que la situation sociale continuait à se dégrader, nous avons envoyé un mémorandum au gouvernement. Malheureusement, ce document a été enfoui dans un tiroir. Il faut dire que ma confédération était la seule à envoyer ces signaux et était l’unique signataire de ce mémorandum alors qu’il existe sept centrales syndicales dans le pays. En 2005, c’est donc la CNTG qui, isolément, a décidé de frapper un peu plus fort avec une grève d’avertissement de 48h. Une entreprise que nous avons concrétisée et réussie ! Finalement, le Premier ministre de l’époque (Cellou Dalein Diallo) a convié toutes les centrales syndicales, dont la nôtre, autour d’une table pour leur demander d’accepter la trêve. Nous avons répondu favorablement à sa demande, en mettant toutefois une condition assortie d’un calendrier pour que la situation s’améliore en 2006. Le gouvernement n’a malheureusement respecté aucun de ses engagements et la situation se détériorait de plus en plus. Ce qui a poussé la CNTG à tendre la main aux autres centrales syndicales pour une unité d’action. Seule l’Union syndicale des travailleurs de Guinée (USTG) a accepté et c’est pourquoi la grève de 2006 a été menée conjointement par la CNTG et l’USTG. En 2007, nous sommes revenus à la charge avec la grève du 10 janvier. Un fait inacceptable en a été l’élément déclencheur : le 6 décembre 2006, le chef de l’État (Lansana Conté) a fait sortir de leur détention préventive deux hommes accusés de détournement des deniers publics. Vous n’êtes pas sans savoir que le détournement a un impact négatif sur le pouvoir d’achat des travailleurs et nous avons été choqués. Il est impossible de redresser une économie quand certains se mêlent de la détruire, quand la corruption bat son plein, quand la monnaie est effondrée. C’est cet événement qui a précipité la grève de 2007 ; sinon, nous nous contentions d’observer comment le gouvernement traitait les accords de février/mars 2006 à l’issue de la suspension de la grève de 2006. À ce jour, il faut reconnaître que des acquis ont été obtenus ; le premier étant que le chef de l’État a accepté d’écouter la voix du peuple. Nulle part, en effet, dans la Constitution, n’était prévue la nomination d’un Premier ministre, chef de gouvernement ! Nous avions constaté que du fait de sa maladie, le chef de l’État était entouré de groupes vivant sur le dos du peuple et nous avons clamé qu’il devait confier une partie de ses pouvoirs à un Premier ministre, chef de gouvernement. Nous considérions que l’ensemble du gouvernement était responsable de la situation économique du pays, même s’il comptait de bons ministres… mais ceux-ci n’ont pas eu le courage de donner leur démission. Le gouvernement de large consensus est un autre un acquis ; j’aime, d’ailleurs, à répéter que c’est un gouvernement de la rue. C’est bel et bien la rue qui a imposé ce Premier ministre, c’est la rue qui a imposé ce gouvernement et ce dernier est supposé répondre aux aspirations du peuple.
Comment avez-vous participé à la formation de ce gouvernement ? Nous y avons participé en tant qu’intersyndicale CNTG/USTG élargie à deux autres centrales. Dans les accords qui ont été signés, nous n’avions pas cité de nom, mais nous avions décrit le profil du Premier ministre, chef de gouvernement, adéquat. Quand le président a nommé M. Eugène Camara au poste de Premier ministre, la réaction du peuple a été immédiate, vous l’avez vue. Nous n’étions pas en grève car nous avions fixé un délai jusqu’au 12 février pour la nomination d’une personnalité répondant au profil que nous avions dressé. Mais lorsque le 9 à 21 heures, M. Camara a été nommé, ce fut un coup de foudre et une heure plus tard le peuple réagissait. Il s’en est suivi les événements que vous connaissez, dont les meurtres. Le peuple était devenu furieux. En effet, l’acquis irréversible de toute cette histoire récente, c’est l’éveil de conscience du citoyen guinéen qui n’est plus prêt à tout gober. Il s’est dit : « On se moque de qui ? Qu’ont fait ces gens depuis qu’ils sont au gouvernement ? Comment peut-on encore choisir l’un d’eux ? Le même système va-t-il donc perdurer ». Ces constats révoltants ont incité la jeunesse, en particulier, – elle qui n’a pas connu la révolution guinéenne [le régime de l’ancien président Ahmed Sékou Touré entre 1958 et 1984] – à réagir, en descendant dans la rue. Les manifestants ont détruit les prisons, jugeant qu’elles ne servaient à rien ; ils ont tout ravagé, même les édifices publics. Le peuple s’était mué en panthère blessée. Le 12 février, date que nous avions choisie pour lancer la grève, l’État de siège a été instauré avec une réduction des libertés des Guinéens. Avec ces entraves à la liberté citoyenne, avec le couvre-feu, la violence s’est installée. Des enfants ont été tués ; dans un pays où l’on compte 95% de musulmans, des femmes ont été violées et tuées dans des mosquées. Ce sont des images inoubliables, des plaies très profondes et il est inenvisageable que ces personnes soient mortes pour rien. Quand la délégation de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) dirigée par Ibrahim Babanguida est arrivée sur place, elle a consulté la société civile, les partis politiques, les institutions républicaines, les syndicats pour comprendre la situation. Babangida a vite saisi. À ses yeux, il n’y avait qu’une alternative : changer de Premier ministre ou plonger le pays dans une guerre civile. De plus, il était clair que si on ne levait pas l’état de siège, on allait droit à la catastrophe ; le peuple était prêt à en finir. Heureusement, l’Assemblée a su prendre ses responsabilités et a refusé la prolongation de cette emprise renforcée de l’autorité publique. Mais pas sur le champ ! Le Président de l’Assemblée a d’abord tenté de jouer la carte de l’amalgame en conditionnant la levée de l’état de siège à la levée du mot d’ordre de grève générale, deux choses pourtant bien différentes. Bien que le parti au pouvoir soit majoritaire, les députés ont pris leurs responsabilités ; ils ont écouté le cri du peuple et ont reculé ! Pour en revenir à votre question sur notre participation à la formation du nouveau gouvernement, il a été soumis au chef de l’État de choisir un Premier ministre parmi les cinq noms proposés et par les syndicats (3 noms) et par la société civile (2 noms). Voilà donc comment le choix du nouveau Premier ministre a été effectué.
(...)Lansana Kouyaté faisait-il partie des noms proposés par les centrales syndicales ? Oui, son nom figurait dans la liste constituée par les syndicats… 25 noms proposés dans un premier temps, dont celui de deux femmes…
Dont le vôtre ? Non, non ! C’est vrai que mes camarades avaient avancé mon nom. Mais, très vite, je leur ai dit que cela ne m’intéressait pas… pour l’heure. Mon objectif est qu’on sorte de la misère actuelle et si on veut lutter contre, il faut être aux avant-postes, non pas à l’intérieur. Parmi les 25 noms proposés par les quatre centrales, nous avons fait un tri pour ne retenir que les 12 les plus cités. Nous nous sommes, ensuite, livrés, une fois encore, à la même gymnastique pour sélectionner les trois noms à transmettre au Président Lansana Conté par l’intermédiaire de M. Babaginda.
Comment avez-vous vécu les graves violences – blessures par balles – que vous avez personnellement subies pendant ces récents événements ? Ce fut vraiment atroce. Ça s’est passé le 17 janvier et j’en porte encore les traces [elle montre les cicatrices causées par les balles tirées sur ses jambes]. Cette marche a été déclenchée par la violation des conventions et je dois avouer que nous avons alors renoncé à une grève « civilisée », que nous n’avons pas donné pour mot d’ordre aux travailleurs de rester chez eux. Nous y avons été poussés. Pensez qu’ils sont allés à la radio et à la télé annoncer des accords que nous n’avions pas signés ; que Madame C.C. [elle cite le nom] est venue avec les unités antigangs à 20h pour tirer sur nous !
Qui est cette dame ? Une métisse qui gérait l’État, qui s’impliquait dans les affaires de l’État ! Nous nous sommes demandé de quoi elle se mêlait. Qui était-elle pour agir ainsi ? Dès lors, nous avons décidé d’écrire une lettre ouverte au Président de l’Assemblée et d’aller la lui déposer le 17 janvier. Ce jour-là, quand nous sommes descendus dans la rue, j’étais en tête de la manifestation ; j’ai reçu les premiers coups et les gaz lacrymogènes dont je subis encore les effets aujourd’hui. Quand les gens m’ont vue par terre et que l’ambulance est venue me prendre, la rumeur a aussitôt couru dans toute la ville que j’étais morte et que mon corps avait été transporté à la morgue. La nouvelle est parvenue jusqu’aux oreilles de ma coépouse. Elle a été anéantie ; son cœur n’a pas tenu le choc et elle est décédée le 18 au matin. Le 22 janvier, s’est déroulée une scène à jamais gravée dans ma mémoire. Quand toute la population est descendue dans la rue, les « bérets rouges » (unités de la police guinéenne) sont venus me trouver à la Bourse du travail, notre siège. Et ce sont des miliaires qui, conscients de la justesse de notre cause, nous ont avertis du danger de rester là. Nous avons refusé de suivre leurs conseils de quitter les lieux et n’avons pas reculé. S’ils voulaient nous tuer, qu’ils le fassent, fut notre réponse ; il était hors de question que nous n’assumions pas nos responsabilités. Ils sont venus, ont tout cassé : bureaux, ordinateurs. Ils ont pris tout ce qu’ils pouvaient embarquer ; ils ont pénétré dans le bureau où nous nous trouvions et c’est là qu’ils nous ont molestés sans ménagement et menottés. Ensuite, l’un d’eux a ordonné qu’on enfonce la baïonnette dans le crâne de mon collègue Ibrahima Fofana alors que le sang coulait de ses yeux et qu’il était déjà évanoui. Alors, je me suis dit que puisqu’il fallait mourir et que ce bureau allait être notre tombe, mieux valait se battre. Je me suis jetée sur le militaire, j’ai saisi son arme ; il m’a rouée de coups sur la figure et je suis tombée. Mais Dieu m’a donné la force de tourner ma main et je me suis agrippée à ses… excusez-moi du terme, parties intimes. Ses hurlements se mêlaient aux miens, mais dans mon esprit il n’était pas question de lâcher ; j’étais prête à me faire couper le bras ! Finalement, ils ont amené des renforts ; ils nous ont tous embarqués et amenés en prison. Sur le trajet, j’étais convaincue que nous allions être fusillés étant donné que seuls les leaders des centrales syndicales, les secrétaires généraux et leurs adjoints faisaient partie de la rafle. J’ai demandé aux autres, s’ils s’en sortaient, de prendre soin des enfants orphelins que je laissais ; je les ai violemment encouragés à ne jamais baisser les bras en leur disant que si mon destin était de mourir ce jour-là, je l’assumerai avec courage, et qu’il faudrait dix mille Rabi après moi. À minuit, l’épouse du Président de la République, Mme Henriette Conté, a demandé à nous voir, nous les leaders. Nous avons été reçus par la Première dame ; elle nous a écoutés, puis nous a conduits auprès de son mari lequel a semblé très peiné, surtout devant mon état après avoir été frappée, maltraitée au cours des jours précédents.
Et quel discours le Président vous a-t-il tenu ? Lansana Conté a demandé qui avait donné l’ordre aux militaires de se rendre à la Bourse du travail, de nous faire arrêter. L’État major de l’armée en rejetait la responsabilité sur le ministre de la Justice, lequel accusait un directeur national. Bref, nous, nous n’y comprenions plus rien. Le Président a finalement demandé que nous soyons libérés. En ce 22 janvier, le Président a montré un visage très différent de celui qu’il avait affiché le 17 ! Oui, définitivement, le 17, c’était un autre homme. Quand on s’était retrouvé au camp, il était furieux, méconnaissable. Vraiment, j’avais eu l’impression de faire face à un monstre dans la brousse ! Il était tellement en colère qu’il s’en mordait le doigt et nous déclarait : « Vous m’avez enlevé le boubou, il ne me reste plus que le pantalon. Je réfléchis à la meilleure façon de vous faire mourir » !
Il a vraiment dit cela ? Je vous le jure. Il a eu ces mots terribles: « J’ai tué des gens plus importants que vous, je vais vous tuer à petit feu ». Alors j’ai piqué une crise et quand mes camarades lui ont indiqué que j’étais malade, il a dit : «Non, non, elle ne peut pas allumer le feu et tomber malade, ce n’est pas le moment, il faut qu’elle se lève ». C’est pourquoi j’ai été vraiment surprise par son attitude du 22 janvier exprimant qu’il regrettait les événements. Le 22, il était vrai et ressemblait à l’homme que nous avions rencontré la première fois pour lui expliquer les raisons de notre grève. Il nous avait alors demandé de lui faire des propositions : « Moi, avait-il dit, je cherche des hommes capables de m’aider à redresser l’économie guinéenne. Allez-y, faites-moi des propositions et transmettez-les moi directement, sans intermédiaire ». Quand je lui avais fait remarquer que c’était la croix et la bannière pour le voir, il avait répondu : « Non, si vous voulez me voir, c’est possible. Forcez la porte ! » En fait, son entourage profite de sa maladie. Ces personnes qui gravitent autour de lui attendent qu’il soit dans un moment de crise pour lui faire prendre n’importe quelle décision, lui faire signer n’importe quoi. Il est là, le problème en Guinée.
Vous avez succédé à Sékou Touré qui, lui-même, a dirigé la CNTG. Quels ont été vosrapports avec l’ancien président de Guinée ? Oui, vous le savez, pendant le régime de Sékou, j’étais Secrétaire générale du Comité des travailleurs du premier arrondissement. Là aussi, j’étais la première femme à occuper un tel poste en Guinée. J’ai évolué dans le Parti de l’État, je sais ce que c’est ! Sékou, lui-même issu de la CNTG et conscient de la force du syndicat, a compris très tôt que pour affaiblir cette structure, il fallait l’intégrer dans le Parti de l’État. Nous avons donc évolué dans ce cadre jusqu’en 1984. Et j’étais Secrétaire générale du Comité d’arrondissement des travailleurs à l’avènement de la deuxième République (instaurée après la mort de Ahmed Sékou Touré). C’est en 1985 que j’ai rejoint la confédération, mais je suis restée au département « Femmes » de 1985 à 2000, année de mon élection à la tête de la CNTG.
Vous étiez déjà magistrat ? C’est en 1984, après l’avènement de la Deuxième république, que j’ai intégré le corps des magistrats. Auparavant, j’étais greffier, jusqu’à cette date. Comment s’est déroulée cette élection à la tête de la CNTG en 2000 ? Vous-même n’étiez pas venue au Congrès pour diriger la centrale ! Effectivement. Il y avait, comme je l’ai dit, très peu de femmes engagées et s’il m’avait fallu compter sur ce faible nombre de représentantes du sexe féminin, je n’aurais eu aucune chance d’être Secrétaire générale ! Toutefois, nous étions fort bien organisées au sein du département « Femmes » ; et des femmes sont venues au congrès ; elles ont fait du lobbying auprès des fédérations syndicales professionnelles. Quand les deux premiers responsables ne se sont pas entendus pour assumer la direction, ils ont été disqualifiés. Par la suite, l’élection a été plus ouverte, avec cinq candidatures dont la mienne, déposée avec le soutien des femmes. Paradoxalement, à ce congrès où les hommes étaient largement majoritaires, je soutenais, pour ma part, un candidat, si bien que je n’ai même pas voté pour moi ! Au final, j’ai obtenu 36 voix sur 66. En 2005, j’ai été reconduite et en 2006 j’étais élue « femme du monde » en Hollande (CNV Internationale, une organisation néerlandaise de travailleurs). Tout cela m’a poussé à fournir encore beaucoup plus d’efforts, à encourager la gent féminine à cesser de paraître pour enfin être. Nous sommes capables de réfléchir, d’agir, de produire, mais on nous exploite car quand il s’agit de partager les bénéfices, nous sommes reléguées au second plan. J’aime à donner l’image de l’orange dont a pris le jus et qu’on jette après. On ne fera jamais de cadeaux aux femmes ; il faut que la femme s’assume, qu’elle lutte, qu’elle arrache. C’est pour cela que je me bats, pour ouvrir largement la porte afin que les femmes sachent bien qu’elles sont aussi capables que les hommes.
Comment appréciez-vous l’action de la Banque mondiale en Guinée ? Pensez-vous qu’elle en fait trop ou pas assez ? En tant que syndicalistes, nous n’avons jamais cautionné la politique de la Banque mondiale et du FMI. On estime que la Banque mondiale fait beaucoup plus de politique que de développement. Le social a été négligé dans les programmes d’ajustement structurel car nous n’avons jamais été impliqués dans le processus. Les gouvernements trompent ces institutions internationales en faisant passer des syndicats « jaunes » pour les représentants des travailleurs alors que, dans les faits, les représentants réels des travailleurs ne sont pas conviés à participer aux programmes. Dans le monde entier, si vous posez la question à un travailleur, sa première réaction sera de condamner ces institutions que sont la BM et le FMI. Cependant, lors des événements en Guinée, nous avons eu de bons contacts avec la Banque mondiale, le FMI et l’Union européenne qui ont exprimé toute leur satisfaction à l’issue de nos rencontres. Le chef de la mission de la Banque mondiale dépêchée à l’époque [Idé Gnandou, décédé en janvier 2007] a déclaré que c’était là la meilleure mission qu’il avait faite dans le pays. Il a constaté qu’il ne s’agissait pas seulement d’un problème de leaders contestataires mais que c’était bel et bien l’ensemble des organisations qui partageait les mêmes points de vue ou avaient des opinions complémentaires. Les partenaires au développement ont également compris que c’était la première fois qu’ils avaient devant eux les vrais représentants des travailleurs ; comme je le disais et je me répète, ces partenaires ont toujours été trompés par les gouvernements. Êtes-vous tenue au courant des programmes sociaux financés par la Banque mondiale en Guinée, au-delà des programmes d’ajustement ? C’est parce que nous ne pouvions pas nous impliquer dans un processus auquel nous n’avions jamais été associés en tant qu’organisation syndicale que nous avons réclamé le changement. La perception a commencé à changer ainsi ! Nous n’acceptions pas de nous immiscer dans la mise œuvre de programmes dont nous étions écartés de la conception. Nos revendications de modification de cette attitude portent essentiellement dans ce domaine afin que nous soit donnée la possibilité de participer, d’échanger, d’être impliqués, tant au niveau de la conception, de la mise en œuvre, que du le suivi, car chacun peut apporter sa pierre, aussi minime soit-elle, à l’édifice. On vous prête ces propos : « Diriger, c'est mon plaisir, j'aime commander ». Provocation dans le contexte africain ou expression d’une volonté de leadership ? C’est l’expression d’un leadership ! J’aime diriger, j’aime commander, je ne veux pas être commandée, surtout par des hommes ! Je souhaite que toutes les femmes pensent ainsi, qu’elles expriment leur pensée, qu’elles manifestent leur volonté, que le statut d’esclave ne colle plus à la peau. En Afrique, la femme est doublement esclave. Au temps colonial, elle était l’esclave de l’esclave car l’homme ayant été, lui-même, esclave, elle est l’esclave de cet esclave. Mon vœu est que la femme brise cette chaîne et se mette au même niveau que les hommes ; elle a, elle aussi, la capacité de commander. Permettez-moi de raconter cette anecdote. Pendant ces événements que je viens de décrire, nous étions parties pour prier dans une petite mosquée et un homme, au lieu de diriger la prière, était là, debout, sans bouger. Nous lui avons demandé la raison de son attitude. Il nous a alors répondu, sans doute pour nous taquiner, qu’il attendait de nous, les femmes, que nous dirigions la prière [notre interlocutrice en rit encore]. Ni une, ni deux, nous lui avons rétorqué du tac au tac : « Oh ! Tu sais, cela pourrait bien arriver et ce ne serait pas la fin du monde ; les versets que vous récitez, nous les connaissons parfaitement et sommes en mesure de les psalmodier. Je fais mes prières seule et Dieu les accepte.» Les femmes ensemble, regroupées, sans aucun homme ! Cela peut se produire, on ne sait jamais !
Que vous dirigiez la prière devant les hommes… ? Hé ! Pourquoi pas ? Quel autre message lancez-vous aux femmes africaines ? Elles doivent accepter de s’éduquer, de se former, de s’informer. Une personne mal informée… on ne lui donne pas la parole. Il leur faut accepter de dépasser toutes les pesanteurs que nous subissons. Voyez la situation. Dans nos villages. La femme n’a pas droit à la parole, même si elle a de bonnes idées. Ce n’est qu’une fois ménopausée qu’elle est autorisée à se joindre à un groupe d’hommes pour donner son avis. Ce n’est pas normal et la gent féminine doit le comprendre. Aujourd’hui, dans nos ménages africains, qui est réellement chef de famille ? C’est la femme. C’est la femme qui, dans 85% des cas, subvient aux besoins de la famille, s’occupe de l’éducation des enfants. Malgré cet état de fait, la loi continue de stipuler que le mari est chef de famille ! Pourquoi pas la femme ? Les femmes doivent réfléchir à l’ensemble de ces éléments. Ne considérez qu’un phénomène naturel, par exemple : la femme a une longévité supérieure à celle de l’homme. Si elle ne s’assume pas, si elle ne prend pas ses responsabilités, elle va continuer à subir l’exploitation de l’homme et quand, finalement, celui-ci va mourir, avant elle, elle restera avec leurs enfants, démunie sans savoir quoi faire, sauf souffrir. L’homme est toujours là en train de dicter les règles du jeu et la femme est toujours en position de prendre bonne note, d’être exploitée alors que Dieu, lui-même, est avec les femmes puisqu’il y a plus de veuves que de veufs !
Lech Walesa est devenu Président de la Pologne après avoir dirigé les grèves de Gdansk. Mme Diallo va-t-elle se lancer dans la course à la présidence de la Guinée ? Si c’est ma destinée, je ne la rejette pas ! Mais, pour le moment, je n’ai pas cette idée en tête. Je suis sur la lancée d’une option syndicale choisie de manière délibérée, je ne suis pas « en » politique, je ne marche avec aucun politicien, je ne fais aucune campagne. Mon objectif est vraiment de défendre les intérêts des travailleurs. Aujourd’hui, Dieu a voulu que la population guinéenne ait foi en notre action, notamment quand nous demandons que les denrées alimentaires ne soient plus exportées. Au marché, c’est le poisson pourri qu’on réservait aux Guinéens ! Pour l’heure donc, mon objectif est d’améliorer la condition de vie de la population car les Guinéens ne méritent pas le sort qui leur est réservé. Notre pays n’est pas pauvre, on nous a rendus pauvres. La Guinée dispose de 53 millions de m3 d’eau de surface et pourtant, depuis six ans, je n’ai pas une seule goutte sortant du robinet de mon secteur à Tawouya ! Il suffit d’un peu de travail pour que la population puisse bénéficier d’eau potable ; quand vous allez à l’hôpital, la première ordonnance qui vous est délivrée, c’est une bouteille de vingt litres d’eau. On n’a pas l’électricité, les communications sont difficiles, etc. En tant que citoyen, chacun a sa part de responsabilité car chacun a un rôle à jouer. Ma fierté, aujourd’hui, c’est que les Guinéens puissent s’exprimer ; c’est là que le changement réside. Et ses responsabilités, chacun est en train de les prendre. L’action que nous menons est dirigée non pas sur nous, mais sur cette jeunesse sans emploi, désœuvrée, qu’on utilise dans les guerres, sur ces filles que leurs parents laissent s’adonner à la prostitution. Conséquence de la pauvreté. Pourtant du travail, il y en a pour tout le monde, mais c’est une minorité qui se l’approprie. Il est temps qu’on se donne la main, qu’on oublie nos problèmes personnels et qu’on regarde le pays en face. Même si on prétend, aujourd’hui, que les syndicalistes font de la politique, je dis tant mieux si cela peut résoudre le problème des Guinéens, si nous nous donnons les moyens de sortir de la misère. Ce qui est déplorable, c’est que les accords que nous avons signés sont en train d’être violés. Par exemple, le Gouverneur et le Vice-gouverneur de la Banque centrale ont été nommés alors que nous avions demandé que soit d’abord effectuée une restructuration. Il est impératif que les engagements politiques nés du consensus soient entièrement respectés par l’ensemble des parties, y compris par le Chef de l’État.
On vous a donc proposé de participer au gouvernement ? Oui, mais nous avons rejeté la proposition. Que d’autres syndicalistes soient désignés, mais pas les leaders. La situation n’est pas encore totalement gagnée. Le fossé entre l’armée et le peuple, cette légion de mécontents dont les partis politiques qui estiment que nous prenons leur place, etc. Le 1er mai 2007, nous avons remis la clef au Premier ministre, nous lui avons dit : « Ouvre-nous la porte du bonheur, nous en avons assez, et si cette porte n’est pas ouverte, nous allons l’attaquer ! » C’est pourquoi nous n’avons pas levé le mot d’ordre de grève ; nous l’avons seulement suspendu. Si les choses ne tournent pas dans le bon sens, nous remettrons l’ouvrage sur le métier. Pour lire l'intégralité de cette interview extraite du magazine trimestriel, Échos de la Banque mondiale, publié par le Bureau régional de Dakar (Sénégal, Cap-Vert, Gambie, Guinée-Bissau, Niger), veuillez cliquer ici. |