Mieux vivre par le travail : à la recherche du cercle vertueux au Sénégal

Par Jacques Morisset, économiste principal. Article extrait du magazine "Les Échos de la Banque mondiale". Numéro 6 - Novembre 2007

Un regard jeté alentour dans les rues dakaroises n’est pas sans donner quelque enseignement. Les jeunes sans formation survivent, passant d’un boulot à l’autre, à la recherche de la prochaine combine, tout en rêvant d’un poste dans l’administration, voire, de plus en plus, d’un départ vers l’étranger où ils pensent obtenir un bon salaire et une protection sociale. Rien ne sert de se voiler la face : la moitié de la population active de Dakar n’a jamais fréquenté l’école et plus de 9 travailleurs sur 10 ne sont inscrits ni au système de sécurité sociale, ni à celui des retraites.

Ces faits sont bien connus. On a donc du mal à comprendre pourquoi les jeunes Sénégalais n’investissent pas davantage dans l’éducation quand on sait que celle-ci leur permettrait de travailler plus efficacement et de sortir de la pauvreté. Pourquoi autant de travailleurs ne bénéficient-ils pas de sécurité et de protection sociales alors que le cadre légal proposé par le Gouvernement est hautement ambitieux ? Les éléments de réponse apportés ici permettront, d’une part, de mieux saisir ces phénomènes qui sont à la source du mal de vivre sénégalais et, d’autre part, d’ébaucher des pistes de solutions.

Investir dans l´éducation
 
Amadou a poursuivi ses études, tant bien que mal, à Dakar jusqu'à la fin du primaire. Il s’est, ensuite, inscrit au lycée de son quartier. Grèves des professeurs, pressions répétées de ses parents pour qu’il aille faire des séjours lucratifs au sein de sa famille à Kaolack… Bref, il a fini par abandonner le cursus scolaire pour vendre des cigarettes au coin des rues.
 
Ce parcours est loin d’être une exception au Sénégal. Si la scolarité des enfants est, à présent, quasi-généralisée jusqu’au terme de l’enseignement primaire, la plupart des élèves quittent le circuit pendant leurs études secondaires. Seulement un sur quatre se présente au BFEM et un sur vingt au Baccalauréat. Le manque de qualification de la main d’œuvre sénégalaise n’est, dès lors, pas surprenant !

Pourquoi les jeunes abandonnent-ils leurs études ? En premier lieu, les études pèsent lourd dans les budgets familiaux. Leur coût doit se mesurer non seulement en dépenses directes d’achat de livres, mais également en termes d’opportunité. Il est, en effet, possible de gagner quelques sous en « sautant les cours », surtout dans les campagnes où plus de la moitié des enfants âgés de 10 à 14 ans déclarent travailler de temps en temps.

Dessin

 Ce dessin illustre d'un Diarra Diakhaté, un jeune Sénégalais, illustre le rapport de la BM sur l'emploi (PDF) au Sénégal.
© Banque mondiale

Cette propension à miser sur l’immédiat, sans doute dans la perspective de gains à court terme, est souvent le fait de familles à la rupture de la pauvreté et pour lesquelles chaque franc supplémentaire compte. Une solution serait donc de subventionner ces familles dans le besoin. Le recours à une distribution séquentielle de bons (« vouchers ») – à l’inscription des enfants à l’école, puis une fois les résultats scolaires acquis – permettrait de desserrer la pression financière subie par les ménages, tout en motivant directement les familles et en assurant un contrôle sur leur utilisation de ces fonds. Des résultats probants ont déjà été atteints au Mexique et au Brésil en suivant cette approche.

Il serait cependant illusoire d’expliquer les abandons scolaires par le seul coût associé aux études. Si les jeunes n’investissent pas davantage dans l’éducation, c’est que celle-ci ne leur rapporte pas énormément en termes financiers, comme le montre l’encadré ci-contre. Le véritable enjeu consiste donc à accroître la rentabilité de l’investissement que constitue l’éducation secondaire par le biais d’actions complémentaires. 

Premièrement, il faut améliorer la qualité de l’enseignement secondaire pour que les élèves acquièrent les outils qui les armeront pour affronter le monde du travail. Sans entrer dans les détails de la réforme de l’éducation au Sénégal (ce qui nous mènerait hors des limites du cadre de cet article), il est indispensable d’accroître les ressources financières allouées à l’enseignement secondaire, lesquelles ne mobilisent que 14 % du budget de l’Éducation nationale, de manière à combler les nombreuses lacunes, déjà identifiées par les autorités : elles vont du manque d’infrastructure à la formation incomplète des enseignants.

Deuxièmement, les nombreux jeunes qui abandonnent leurs études doivent pouvoir bénéficier de structures d’appui. L’accent doit être mis sur l’enseignement technique, parent pauvre du système éducatif sénégalais, et sur la formalisation de l’apprentissage sur le tas par la validation des acquis de l’expérience. Pour réussir cette transition, la mobilisation des structures intermédiaires, telles que les chambres consulaires et les organisations professionnelles, permettra de rassembler ces jeunes travailleurs de l’informel et de réaliser des économies d’échelle dans leur formation.

Troisièmement, parce que l’école ne peut répondre à tous les besoins de la vie professionnelle, le Gouvernement doit financer des programmes de formation continue en partenariat avec le secteur privé. Pour ce faire, l’État bénéficie déjà des recettes collectées auprès des entreprises par le biais de la contribution pour la formation professionnelle (la CFCE qui a totalisé près de 10 milliards de francs CFA en 2006). L’expérience récente du Fonds d’enseignement technique et de la formation professionnelle (FONDEF) peut servir d’exemple, mais celle-ci doit devenir plus ambitieuse. Cette initiative doit s’étendre aux petites et moyennes entreprises (y compris celles du secteur informel) incapables de financer la formation continue de leurs employés à cause des contraintes financières auxquelles elles sont soumises, ce qui, à terme, nuit à leur productivité et les place sur un sentier de croissance amenuisée.

Enfin, il faut privilégier les partenariats de formation professionnelle avec les entreprises privées. Le Sénégal est face à une opportunité unique avec l’émergence de grands travaux et l’arrivée de nouvelles entreprises étrangères (comme Mittaldans les mines, IFCO pour la reprise d’ICS ou la Sudatel qui a acquis la troisième licence de téléphone portable). La formation des travailleurs locaux est la véritable externalité que sont susceptibles d’apporter ces entreprises, comme l’ont bien compris la Malaisie ou la Tunisie.

Protection sociale pour tous

Le cadre réglementaire sénégalais offre l’une des protections sociales les plus fortes au monde. Non seulement le Code du travail met un frein aux embauches et aux licenciements abusifs, mais il propose aussi des droits aux congés et des systèmes de protection sociale et de retraite généreux équivalents aux standards internationaux. Or, ce cadre ambitieux ne protège qu’une minorité – pas plus de 5% des travailleurs sénégalais déjà détenteurs d’un emploi dans une entreprise formelle – et laisse à la marge les chercheurs d’emploi et les personnes confinées dans le secteur informel. Cette dualité nuit à la cohésion sociale et à l’équité.

Pourquoi la grande majorité des travailleurs n’est-elle pas protégée ? Il est parfois avancé que les autorités ne se sont pas donné les moyens de leurs ambitions (il n’existe que 35 inspecteurs au sein du ministère du Travail). Mieux vaut regarder du côté des charges salariales ; elles exercent un poids démesuré sur les entreprises. Le taux marginal effectif d’imposition est, au Sénégal, deux fois plus élevé que celui appliqué dans des pays comme la Malaisie, la Tunisie et la Corée. Le taux d’évasion fiscale des entreprises, surtout en l’absence de véritables sanctions, n’est plus à mettre en évidence tant il est rebattu.

Chaussures

Le secteur informel comme recours. Ici, un vendreur de chaussures utlisant un arbre comme présentatoire.
© Banque mondiale

Le système actuel est, par ailleurs, trop coûteux pour la majorité des travailleurs, comme le montre l’exemple suivant : Amadou se voit proposer un travail lui donnant une rétribution mensuelle de quelque 50 000 francs CFA (à peu de choses près le salaire standard dans le secteur informel à Dakar). Si l’entreprise le déclare, elle lui retiendra environ 20 000 francs CFA de charges sociales, lui laissant un salaire net de 30 000 francs CFA. La différence entre 50 000 et 30 000 francs CFA de rémunération mensuelle représente le pas entre la survie et l’indigence. Le choix pour Amadou de rester dans l’informel est vite fait. Ce  type de calcul est rationnel de la part de ceux qui se trouvent à la frontière de la pauvreté ; un franc aujourd’hui compte beaucoup plus qu’un bénéfice aléatoire dans plusieurs années.

La solution est, dès lors, de rendre le système actuel de protection sociale plus attractif aux yeux de la majorité des entreprises et des travailleurs sénégalais. La refonte globale du système de sécurité sociale passant par une réduction des charges est souhaitable, mais elle pourrait se heurter à la résistance des privilégiés qui, s’ils ne sont pas nombreux, pèsent leur poids étant proches des décideurs politiques.

Il serait, en conséquence, plus réaliste, de chercher à mettre en place des systèmes alternatifs de protection, moins coûteux et s’inspirant des systèmes de protection du secteur informel. Si ces derniers ont leur justification sociale, ils reposent sur des mécanismes manquant parfois de transparence et qui, en raison de leur éclatement, ne parviennent pas toujours à exploiter les rendements d’échelle qui leur permettraient de pondérer les risques inhérents au bon fonctionnement d’un système de protection sociale. Une initiative-pilote vient d’être lancée au sein de la profession des routiers, avec l’appui de la Banque mondiale et du Bureau international du travail (a), qui, en cas de succès, pourrait s’étendre au monde agricole.

Vers l’émergence d’un cercle vertueux dans le marché du travail

La double ambition consistant à améliorer la qualification des travailleurs sénégalais tout en leur assurant une protection sociale ne répond pas uniquement à un souci d’équité. Elle est aussi un élément prépondérant de la stratégie de croissance accélérée. En effet, des travailleurs plus qualifiés et mieux protégés deviendront automatiquement plus productifs ; les entreprises sénégalaises n’en seront que plus compétitives et y gagneront la possibilité de s’étendre, notamment sur les marchés internationaux, avec en perspective l’embauche de travailleurs plus nombreux. L’émergence de ce cercle vertueux devrait permettre au Sénégal de gagner son pari de développement économique et de réduction de la pauvreté.

(a) indique une page en anglais.

Jacques Morisset

Cet article est un extrait du magazine trimestriel, Échos de la Banque mondiale, publié par le Bureau régional de Dakar (Sénégal, Cap-Vert, Gambie, Guinée-Bissau, Niger). Pour consulter le magazine en format PDF, veuillez cliquer ici.

Pour en savoir plus sur ce magazine, veuillez contacter mademba@worldbank.org.




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