Par Jacques Morisset, économiste principal. Article extrait du magazine "Les Échos de la Banque mondiale". Numéro 6 - Novembre 2007
Chaque année, près de 100 000 personnes trouvent un emploi au Sénégal. Or, 3 000 d’entre elles seulement déclarent un emploi stable occupé dans une entreprise formelle ou dans l’administration publique (voir encadré). Les autres travailleurs sont absorbés par le secteur informel, ce qui n’est surprenant ni dans les campagnes, ni dans les villes en raison de l’expansion du commerce et des services domestiques.
Pourquoi n’y a-t-il pas davantage d’emplois créés par le secteur formel de l’économie sénégalaise? Comment motiver ces entreprises à embaucher davantage ?
Qui travaille dans le secteur formel ?
Le travailleur-type du secteur formel a environ 39 ans, a passé 11 années à l’école et est donc relativement qualifié ; il exerce ses fonctions dans une grande entreprise à Dakar. Si moins de femmes que d’hommes disposent d’un emploi formel, cela tient principalement aux différences en matière d’accès à l’éducation et au fait que les femmes ont plutôt tendance à travailler dans des entreprises de petite taille. Le salaire médian tourne autour de 100 000 francs CFA par mois (153 Euros), soit trois fois plus que dans le secteur informel, avec des pointes à 169 000 francs CFA (258 Euros) dans les entreprises étrangères et 190 000 francs CFA (290 Euros) pour les employés ayant reçu une éducation supérieure.
Une croissance économique déséquilibrée
La première réponse pointant à l’esprit est que le faible développement de l’emploi dans le secteur formel provient du manque d’expansion de ses entreprises. Pourtant, au cours de la dernière décennie, leur croissance a dépassé en moyenne 4 %, à savoir pratiquement autant que celle du secteur informel. Par conséquent, si les entreprises formelles sénégalaises n’ont guère embauché (pour chaque point de pourcentage de croissance, la hausse de l’emploi n’a été que de 0,06 %), c’est qu’elles ont préféré investir dans de nouvelles machines et technologies, reflétant en cela la tendance de l’économie mondiale. En d’autres termes, la croissance, même si elle est nécessaire, ne s’est pas avérée être une condition suffisante pour créer de nombreux emplois formels au Sénégal.
Un examen plus attentif nuance quelque peu cette première impression pour au moins deux raisons. D’abord, l’emploi a montré, dans certains secteurs, une sensibilité relativement forte à la croissance ou plutôt au manque de croissance. C’est ainsi que la crise rencontrée dans le secteur industriel – restructuration de la SONACOS et du secteur textile – a entrainé des pertes d’emploi significatives dans le secteur formel au Sénégal.
La deuxième raison est que le développement de l’emploi mentionné plus haut masque deux flux agissant en sens inverse. Chaque année, le marché du travail a été en mesure de créer 12 500 nouveaux emplois formels, même si, en parallèle, 9 500 disparaissaient. Contrairement à l’idée reçue, les travailleurs sont donc mobiles, au travers d’un mécanisme de « création destructive », notamment dans les petites et moyennes entreprises (PME) où la mobilité apparaît deux fois plus importante que dans les grandes entreprises. Ce n’est pas la mobilité au sein des PME qui distingue le Sénégal d’autres pays émergents, mais bien le poids relativement marginal – ne dépassant pas 20 % aujourd’hui – de ces dernières au sein de l’emploi formel. La politique de relance de l’emploi devrait donc viser la création de PME et leur développement par un allègement des contraintes administratives tout en facilitant leur accès au capital, à la technologie, à la formation et aux réseaux d’information.
La relance de la productivité du travail
Ce serait, cependant, une erreur de croire que la suggestion ci-dessus suffirait à relancer l’emploi. Si une entreprise embauche un travailleur, c’est parce qu’il va lui rapporter plus qu’il ne lui coûte ou qu’elle n’a pas la possibilité de le remplacer par un autre facteur de production plus rentable.
Cette évidence basique pointe du doigt que les entreprises formelles sénégalaises n’ont pas embauché de travailleurs car elles ont vu leur coût unitaire du travail s’accroître de 2,5 % par an entre 1995 et 2004. En d’autres termes, les gains de productivité n’ont pas compensé les hausses salariales, en particulier dans les secteurs stratégiques identifiés dans la stratégie de croissance accélérée, tels que l’électronique et le textile. Cette évolution défavorable à l’emploi s’est trouvée exacerbée par la politique fiscale qui a favorisé le capital, expliquant que les entreprises sénégalaises aient vu le ratio de leur investissement par rapport à leur valeur ajoutée passer de 24 à 41 % dans les périodes 1980-94 et 1995-2004.
Il est urgent de chercher à accroître les gains de productivité du travail au sein de l’économie sénégalaise pour induire une hausse de la compétitivité des entreprises sans baisser les salaires. Aujourd’hui, ces gains ne dépassent pas en moyenne 2 % l’an, loin derrière les taux de 5-7 % affichés dans les pays émergents. La productivité du travail au Sénégal est, aujourd’hui, 9 fois inférieure à celle du Botswana, alors qu’elle était 2 fois supérieure en 1960. L’écart est encore plus considérable avec la Corée. Le défi est à la hauteur de l’urgence.
La double stratégie pour la relance de l’emploi
Les autorités sénégalaises doivent agir sur deux leviers pour encourager la demande de travail émanant des entreprises formelles. D’abord, il leur faut stimuler certaines activités économiques porteuses d’emploi. Sans tomber dans le panneau de la création artificielle d’emplois ! Mais bien en mettant en place les conditions favorables à cet essor. C’est, en tout cas, l’ambition affichée de la stratégie de croissance accélérée. Cette action peut reposer sur les grands chantiers qui, selon la théorie keynésienne traditionnelle, sont source d’emplois, du moins temporaires. Elle doit, surtout, chercher à favoriser l’essor des PME, lesquelles sont les principales créatrices d’emploi, et ce dans une perspective dynamique, en réduisant leurs coûts de création et de fonctionnement.
Ensuite, il est impératif de débrider la hausse de la productivité du travail. Ceci permettrait de diminuer les coûts unitaires du travail, sans baisser les salaires, et d’accroître, de la sorte, la compétitivité des entreprises sénégalaises. Voici esquissées trois actions complémentaires qui vont dans cette direction.
La première vise à optimiser les complémentarités entre investissements en capital physique et qualification des travailleurs. En d’autres termes, il faut encourager les entreprises, y compris celles opérant dans le secteur informel, à investir dans de nouvelles machines et technologies, en s’assurant, toutefois, que les entrepreneurs forment leur main d’œuvre pour une exploitation efficace de ces nouvelles acquisitions et développent ainsi des effets d’entraînement au sein de l’économie sénégalaise. Cette inadéquation entre qualification de la main d’œuvre et nouvelles technologies est perçue par des économistes tels que D. Acemoglu du Massachussetts Institute of Technology (MIT) comme l’un des principaux freins au développement du continent africain. Cela impose une politique ambitieuse de formation professionnelle.
La deuxième action consiste à accroître le nombre de travailleurs qualifiés disponibles pour les entreprises privées. Aujourd’hui, non seulement le nombre de Sénégalais dotés d’une éducation supérieure ne dépasse pas 5 % de la population active, mais, de plus, ces personnes éduquées travaillent, pour la plupart, dans l’administration publique, les agences de développement ou à l’étranger. La proposition est donc de développer une stratégie favorisant le retour des travailleurs (qualifiés) sénégalais déployant leurs talents à l’étranger ainsi que des mesures visant à limiter l’attraction, souvent biaisée par des critères non financiers comme le prestige de la fonction, exercée par le secteur public et les agences de développement au détriment des entreprises privées prêtes à embaucher.
Enfin, il est indispensable d’améliorer les canaux d’information facilitant la quête de personnel compétent. Les entreprises sénégalaises sont contraintes de recourir à des réseaux informels dont l’utilité est, certes, avérée, mais qui rallongent leur temps de recherche (plus de 4 semaines pour trouver un ouvrier qualifié) et privilégient des critères autres que la compétence. Pour qu’un marché de l’emploi fonctionne bien, une information homogène doit être mise à la disposition de tous, afin de réduire ces temps de recherche et à éliminer les situations de rente dont jouissent certaines catégories de travailleurs tels les expatriés et les personnels (dans le secteur informel) capables d’obtenir des rétributions salariales supérieures à leur productivité.
Jacques Morisset
Cet article est un extrait du magazine trimestriel, Échos de la Banque mondiale, publié par le Bureau régional de Dakar (Sénégal, Cap-Vert, Gambie, Guinée-Bissau, Niger).Pour consulter le magazine en format PDF, veuillez cliquer ici.