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Sécurité alimentaire : Le libre jeu des marchés peut encore être la clé

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Robert Zoellick

Commentaire publié sur le site en ligne du Financial Times le mercredi 5 janvier 2011

 

Le président français Nicolas Sarkozy a vu à juste titre dans la volatilité des prix alimentaires un dossier prioritaire pour son pays, au moment où il assume pour cette année la présidence du Groupe des 20 principales économies mondiales. Les chiffres publiés mercredi par l’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture révèlent que les prix de toute une série de produits de base ont à présent crevé leurs plafonds de 2008. Dans un monde où l’alimentation accapare une part importante et fluctuante des maigres budgets dont disposent les familles vivant dans les pays les plus pauvres, la hausse des prix s’impose à nouveau comme une menace pour la croissance économique et la stabilité sociale.

 

Lorsque les prix des denrées de base s’envolent, les pauvres sont ceux qui en pâtissent le plus. Si rien n’est fait à l’échelle mondiale, les populations des pays pauvres vont se trouver privées d’aliments nutritifs adéquats, avec les conséquences tragiques que cela aura à la fois pour elles et pour la prospérité future de leurs pays. Les membres du G‑20 doivent s’accorder pour faire de ce dossier la priorité numéro un, parce que l’alimentation est l’essence même de la vie et qu’une action tangible de leur part pourrait avoir un réel impact sur le sort de centaines de millions d’êtres humains.

 

L’objectif primordial doit être de faire en sorte que les populations et les pays les plus vulnérables ne se voient plus dénier l’accès à une alimentation nutritive. C’est là un objectif à la portée du G‑20, à condition pour nous de prendre une série de mesures d’ordre pratique qui sont liées les unes aux autres :

 

Renforcer l’accès du public à l’information sur les stocks de céréales, d’un point de vue qualitatif et quantitatif. Un meilleur niveau d’information est de nature à rassurer les marchés et à tempérer les flambées des prix résultant de mouvements de panique. Les institutions multilatérales pourraient contribuer à définir des moyens d’assurer une meilleure transparence à cet égard.

 

Améliorer le travail de surveillance et de prévision météorologique à longue échéance, surtout en Afrique. Dans les pays développés, les exploitants et acheteurs de produits agricoles tiennent pour acquis de disposer de prévisions exactes à longue échéance ; dans les pays pauvres, où les rendements sont tributaires des précipitations, des projections de qualité insuffisante sur les récoltes ont pour effet d’amplifier les fluctuations de prix. Un meilleur travail de prévision permettrait aux populations concernées de se préparer pour l’avenir, et aider à anticiper les besoins en matière d’assistance. L’Organisation météorologique mondiale et la Banque mondiale apportent déjà une contribution dans ce domaine, mais il y a encore plus à faire.

 

Approfondir nos connaissances sur le lien entre les prix internationaux et ceux en vigueur dans les pays pauvres. Dans ces pays, des facteurs tels que les coûts de transport, les types de cultures pratiquées et les taux de change peuvent aboutir à ce que le lien en question se rompe : à titre d’exemple, les prix du riz au Cambodge étaient alignés sur les cours internationaux au milieu de 2009, mais ils ont depuis augmenté de 25 % tandis que ceux-ci diminuaient de 15 %. L’effort pourrait se porter en premier sur les produits de base et les pays qui prêtent le plus le flanc à la volatilité des prix.

 

Constituer de petites réserves d’apports humanitaires dans les zones faiblement dotées en infrastructures et sujettes aux catastrophes. Des stocks importants peuvent à la fois s’avérer coûteux, se dégrader facilement et représenter une entrave pour les producteurs locaux. Mais dans les endroits exposés au risque de crises alimentaires à répétition et dotés de liaisons de transport limitées, comme par exemple la Corne de l’Afrique, l’existence de petites réserves stratégiques constituées au préalable sur place permettrait d’acheminer rapidement, et pour un coût moindre, les produits alimentaires aux victimes de famines. Le Programme alimentaire mondial (PAM) pourrait administrer ce système.

 

Convenir d’un code de conduite pour que l’aide alimentaire d’ordre humanitaire échappe aux mesures de restriction sur les exportations. Les restrictions de ce type ne font qu’aggraver la volatilité des prix alimentaires. L’idéal serait que les pays n’y aient jamais recours ; pour 2011, ils devraient au moins convenir de permettre la libre circulation des produits alimentaires destinés à des fins humanitaires.

 

Assurer l’application effective des filets de protection sociale. Nous devons impérativement protéger les groupes de population les plus vulnérables, comme par exemple les femmes enceintes ou allaitantes et les enfants de moins de 2 ans. Il s’agit de faire le lien entre agriculture et nutrition, et d’aider les pays à cibler ceux qui sont le plus dans le besoin, moyennant un coût raisonnable.

 

Donner aux pays accès à des apports d’aide à décaissement rapide, comme solution de rechange aux pratiques de restriction sur les exportations ou d’entente sur les prix. Afin d’aider les pays à éviter de recourir à des politiques qui portent préjudice à leurs propres agriculteurs et à leurs voisins, il nous faut apporter des solutions de rechange rapides et fiables qui soient adaptées à leurs propres besoins. La Banque mondiale a mis en place un mécanisme de riposte aux crises sous l’égide de l’Association internationale de développement (IDA), son guichet doté de 49 milliards de dollars de ressources qui est destiné aux pays les plus pauvres, et elle a par ailleurs lancé un mécanisme d’intervention rapide face à la crise alimentaire ; mais nous pourrions également envisager des lignes de crédit ou des prêts donnant lieu à une suspension ou une prolongation des remboursements en périodes de chocs sur les prix.

 

Mettre en place un solide éventail de produits de gestion des risques d’un autre type. Dans certains cas, les meilleurs outils pourront prendre la forme de services d’assurance contre les intempéries et autres produits basés sur un indice de pluviosité ; dans d’autres, il pourra s’agir d’instruments de couverture des risques liés aux prix énergétiques, permettant de maintenir à un faible niveau les coûts de transport ou ceux des facteurs de production.

 

Contribuer à ce que les mesures prises pour apporter une solution au problème de la sécurité alimentaire fassent une plus grande place aux petits exploitants agricoles. Dans les régions pauvres, 86 % des denrées de base sont d’origine locale, et il est donc primordial de soutenir les efforts menés par les pays pour stimuler la petite agriculture. Une mesure concrète consisterait pour le G‑20 à aider les exploitants à tirer parti des appels d’offres lancés par les organismes humanitaires qui achètent des produits agricoles, tels que le PAM. Un certain degré de souplesse pourra s’avérer nécessaire pour que les décisions prises sur l’origine des produits prennent en compte les avantages inhérents en termes de développement (par exemple, le renforcement des marchés locaux). Le Sud-Soudan pourrait servir opportunément de cadre à un essai pilote dans ce domaine.

 

La réponse à la volatilité des prix alimentaires ne consiste pas à faire le procès des marchés ou à en bloquer le fonctionnement, mais à mieux les utiliser. En faisant en sorte de démarginaliser les pauvres, les membres du G‑20 peuvent contribuer de manière concrète à assurer la disponibilité d’apports en aliments nutritifs. M. Sarkozy a fait preuve de leadership en inscrivant ce dossier à l’ordre du jour du G‑20 ; à celui-ci d’agir à présent pour faire de l’alimentation la priorité numéro un.

 

L’auteur est président du Groupe de la Banque mondiale

Ce commentaire a été initialement publié le 6 janvier 2011 dans le Financial Times

 




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