Kuppuraj se tient au milieu des abris provisoires où vivent les survivants du tsunami de décembre dernier. Il s’exprime avec l’autorité d’un responsable choisi par les siens et jouissant d’une large influence dans le hameau de pêcheurs de Devanampattinam, sur la côte est de l’Inde, région frappée de plein fouet par le cataclysme. « Après le tsunami, les bateaux n’ont pu être remplacés que par étapes », explique-t-il. « Nous avons donc décidé que personne ne sortirait pêcher en haute mer tant que cela ne serait pas possible pour chacun des pêcheurs vivant parmi nous », ajoute-t-il, expliquant ainsi les liens étroits qui unissent cette communauté. Ce sont ces liens, peut-être forgés par les dangers d’un mode de subsistance à ce point tributaire de la mer et de ses aléas, qui ont contribué à maintenir la cohésion de la communauté et aidé les survivants du tsunami à mener, aux côtés des organisations gouvernementales et non gouvernementales, l’effort de reconstruction avec une capacité d’adaptation peu banale. |  |  | | Mr. Shanmugam et Mr.Kuppuraj deavant les hameau de pêcheurs de Devanampattinam. |
|  | Ouverture sur le monde extérieur Le tsunami a amené la communauté insulaire des pêcheurs indiens à s’ouvrir pour la première fois sur le monde extérieur. Menant une existence plus en prise sur les marées et les saisons, les pêcheurs ont toujours été des êtres à part, obéissant à des usages séculaires, suivant les ordres de leurs chefs et réglant entre eux leurs propres différends. « Même la police s’est rarement aventurée dans leurs hameaux », explique S. Shanmugam, le représentant de l’État associé au processus d’aide et de redressement dans le district de Cuddalore, où se situe Devanampattinam. « Et ça avait beau être notre premier contact étroit avec les membres de la communauté, il était important pour nous de les associer dès le départ à la reconstruction. » Transparence et consultation L’étendue du désastre était considérable. La plupart des survivants avaient tout perdu. À Tamil Nadu, 40 000 bateaux et filets de pêche, et plus de 3000 moteurs ont été endommagés ou détruits. Il n’était déjà pas facile d’estimer exactement les dommages pour empêcher la montée des ressentissements et de dédommager les pêcheurs dispersés dans des centaines de toutes petites communautés. Mais la tâche a été rendue plus difficile encore du fait que la majorité d’entre eux n’étaient pas propriétaires des terrains qu’ils occupaient, que leurs bateaux n’étaient pas officiellement recensés dans bien des cas, et qu’il était quasiment impossible de vérifier la perte de filets de pêche coûteux. « C’est là où nos consultations longues et détaillées auprès de chacune des communautés ont vraiment aidé », explique Shanmugam à propos des heures de travail acharné passées par les fonctionnaires dans chaque petit hameau. Des comités de suivi ont été constitués à l’échelon des villages pour aider à superviser l’effort d’aide. Et des membres des panchayats (conseils villageois élus) ont accompagné les fonctionnaires lorsqu’ils faisaient leurs enquêtes auprès des ménages pour estimer les pertes.  |  |  | | Des femmes au marché à poissons. |
|  | « Les listes de ceux pouvant prétendre à des bateaux, des filets et des logements ont été dressées et affichées sur les murs des villages. Les gens allaient et venaient avec des copies de ces listes sur eux. Ils étaient libres d’élever des objections sur l’une ou l’autre de ces dispositions, et beaucoup l’ont d’ailleurs fait », dit Shanmugam. Les griefs ont été consignés et un système informatisé a assuré le suivi des dossiers — un processus destiné à laisser le moins de champ possible aux contestations. Les traditions résolument démocratiques des communautés de pêcheurs ont certes aidé à faire en sorte que les populations se fassent entendre, mais tout le jeu de marchandages qui accompagne le processus démocratique a suscité son propre lot de problèmes. « Les pêcheurs sont connus pour se débarrasser des panchayats qui ne produisent pas les résultats voulus », explique le fonctionnaire. « Dans un village, trois panchayats ont été mis à pied dans le cours d’une année. À chaque fois, on a dû reprendre les consultations à zéro. » Attentes des populations Les attentes des communautés ont été traitées comme un élément fondamental du processus de reconstruction. La conception des nouvelles maisons en construction situés bien en retrait de la ligne de marée haute témoigne du fait que les femmes de la région ont été étroitement associées au processus. Des toits plats ont remplacé les vieux toits de chaume pour permettre facilement le séchage des poissons ou, si besoin est, la construction d’un étage de plus ; des salles de prière ont été ajoutées sur demande. Dans un district, un nouveau centre d’arrivage des poissons est en cours de construction sur un bras d’estuaire abrité, les villageois qui ont vu 2 500 des leurs périr dans le tsunami ne voulant pas « tourner le dos à la mer ». Dans un autre village, des efforts sont actuellement menés pour accéder aux désirs de deux groupes d’habitants qui vénèrent deux ammans (déesses mères) différentes et qui préfèrent être réinstallés dans des endroits à part.  |  |  | | Barques fournies par les ONGss |
|  | Bâtir un nouvel avenir Il est à présent manifeste que les efforts menés par l’administration, les communautés et les organisations non gouvernementales sont en train de porter leurs fruits. Les bateaux, les filets et les moteurs qui avaient été détruits ont été remplacés. La pêche a en grande partie repris le long de la côte. Les modes de subsistance de villages entiers se rétablissent. De nouveaux centres d’arrivage des poissons et ports dotés d’installations améliorées sont à un stade de construction bien avancé. D’ici le milieu de l’année prochaine, la plupart de ceux qui ont perdu leur logement auront été réinstallés dans de nouveaux logements modernes. Une fois ces maisons prêtes, une partie des 528,5 millions de dollars d’aide à la reconstruction engagés par la Banque servira à l'approvisionnement en eau, en élecricité, à la mise en place de service d'hygiène et de drainage dans ces nouveaux quartiers. De plus, des écoles, des dispensaires, des centres communautaires, des abris contre les cyclones et de routes seront mis en place. Les autoroutes seront reconstruites et les ports de pêche endommagés seront remis en état. Mais Shyamal Sarkar, chef de projet de la Banque mondiale pour le programme de reconstruction entrepris par plusieurs organisations en Inde à la suite du tsunami, a une mise en garde à faire. « Le fait est que le programme de reconstruction va créer certaines disparités », dit-il. « Ceux qui ont été directement touchés par le tsunami verront leurs maisons, leurs moyens d’existence et leurs biens reconstruits en mieux, tandis que les autres vivant dans des maisons voisines qui n’ont pas été touchées par le tsunami resteront là où ils sont. » Pour prévenir tout ressentiment de la part de ceux qui n’ont pas bénéficié de l'assistance qui a suivi le tsunami, les organismes multilatéraux coordonnés par la Banque ont suggéré au Gouvernement indien que les initiatives de développement supplémentaires viennent s’imbriquer dans le programme de reconstruction faisant suite au tsunami et soient ciblées sur les zones en question. « La nature sait donner et elle sait reprendre », note Kuppuraj. Shanmugam semble avoir son idée sur la question : « En dehors des terribles pertes en vies humaines, le tsunami a peut-être apporté plus qu’il n’a pris », dit-il, faisant allusion au nouveau départ qui s’amorce pour les pêcheurs de l’est de l’Inde — ceux-là mêmes qui ont tant perdu il n’y a pas si longtemps. |